L'ANTARCTIQUE DERNIÈRE FRONTIÈRE AMÉRICAINE ?

Anthony SIMON

Maître de conférences en Géographie et Tourisme Université Lumière / Lyon 2

Résumé Aricle complet

Évoquer le Grand Sud polaire, ce continent antarctique plus vaste que l'Europe, ceinturé par un anneau océanique glacial, revient à souligner l'isolement d'un milieu rude à l'extrême, qui a longtemps tenu les hommes à l'écart, et ce d'autant plus que la recherche d'un passage maritime entre les continents, quête motrice de l'exploration du bassin arctique, ne posait pas ici les mêmes enjeux géopolitiques de mise en valeur et de contrôle des hautes latitudes.

L'exploration récente et rapide du Continent blanc s'accompagna néanmoins de convoitises territoriales exprimées par les États au nom desquels agissaient les découvreurs. Or, les recherches scientifiques suivies de diverses mesures ont conduit à mettre en place une structure internationale complexe, le «système antarctique», unique car permettant de gérer un vaste domaine sans souveraineté nationale, où toute activité économique est strictement limitée au profit de la découverte. Ce contexte géopolitique particulier pose néanmoins le problème de sa pérennité qui soulève des enjeux de nature diverse autour de l'indivision de l'Antarctique et sa place originale dans le patrimoine scientifique commun de l'humanité.

Dans ce cadre particulier, s'interroger sur la place de l'Antarctique en tant que dernière frontière américaine mène à l'analyse et au débat autour des rapports entre les Amériques et les Américains avec le Continent blanc, qui ont pris plusieurs formes au cours de l'histoire : explorations, revendications territoriales, missions et recherches scientifiques, tourisme.

Cette notion de frontière recoupe la limite d'un territoire qui en détermine l'étendue, et généralement la limite du territoire d'un Etat et de sa compétence territoriale.

Par extension, et selon le sens accordé par Turner à la frontier, le concept renvoie à une frange mouvante où se forge une nouvelle société américaine, la « nouvelle frontière » étant entendue comme l'espace pour les Etats-Unis.

Le pays a ainsi célébré en 1993 le centenaire de la théorie de la Frontière émise en 1893, à Chicago, au cours d'une réunion de l'Americal Historical Association, lors de la lecture par Turner de son essai désormais célèbre : The Signifiance of Frontier in American History. Souvent méconnu en France, Turner a influencé la pensée américaine au point d'inscrire le concept de Frontière dans le patrimoine culturel de la nation. Conférant au mouvement vers l'Ouest une place centrale dans l'évolution idéologique des Etats-Unis, le concept fait référence à la confrontation entre l'individu et l'environnement, entre civilisation et état sauvage qui a marqué l'expansion territoriale.

La frontière peut donc s'apparenter à un front où l'on affronte l'inconnu, différent de la frontière politique qui borde le pays (boundary en anglais). Enfin, la frontière est corrélée aux nouvelles frontières, ces espaces de créativité, nouveaux espaces ou espaces pionniers, voire des fronts qui avancent dans l'inconnu, et s'opposent à l'idée de fermeture habituellement associée à la frontière.

Par conséquent, le discours portera sur les formes de perception du 6e Continent dans les divers pays américains, recoupant notamment :

  • une légitimité territoriale pour le Chili et l'Argentine qui produisent des cartes nationales englobant des portions du Continent et la totalité de la Péninsule antarctique. Cette démarche fait du Continent blanc une prolongation naturelle des Amériques, mais dont les revendications territoriales sont gelées jusqu'en 2031.
  • L'affirmation ambiguë du « protectorat » américain sur l'Antarctique depuis le Traité de Washington (1er décembre 1959) complété par le Protocole de Madrid (1991), se concrétisant par l'entretien de plusieurs bases scientifiques permanentes, une activité de recherche soutenue, ainsi qu'une opinion publique sensibilisée aux enjeux liés à la préservation du monde polaire.
  • L'émission de touristes américains à partir des deux ports austraux d'Ushuaia et de Punta Arenas. Les croisiéristes, dont un tiers vient des Etats-Unis, choisissent cette destination alternative pour des raisons multiples, dont l'interaction avec des sites dits de « nature sauvage », aux confins de l'imaginaire collectif de la villégiature
Ce dernier concept en opposition au monde américain urbain et à sa modernité amènera une réflexion sur la construction de l'image de ce monde polaire en tant que dernière frontière américaine.

L'AFFIRMATION AMBIGUË DU PROTECTORAT AMERICAIN 
L'ANTARCTIQUE COMME « NOUVELLE FRONTIERE » ?

La découverte du continent Antarctique remonte à presque deux siècles et reste encore controversée aujourd'hui, opposant les Américains, les Russes, les Britanniques et les Français. Cinq explorateurs sont ainsi susceptibles de revendiquer la paternité de la découverte dans la première moitié du XIXe siècle, après les expéditions de Cook autour du Continent austral entre 1772 et 1775. Il s'agit du Russe Bellingshausen, de l'Américain Palmer, des Britanniques Smith et Bransfield, auxquels s'ajoute le Français Dumont d'Urville.

L'Amérique dans la conquête de l'Antarctique

Les revendications américaines s'appuient sur les voyages de Nathaniel Palmer motivés par la chasse aux phoques, et qui affirma avoir aperçu le nord de la Péninsule antarctique en 1820. Par la suite, le Professeur Hobbs défenda cette position qui demeure ancrée dans l'histoire antarctique des Etats-Unis, d'autant plus qu'une grande partie de la Péninsule porte désormais le nom de Terre de Palmer. La toponymie retrace d'ailleurs l'exploration polaire avec des appellations diverses selon les pays : les Anglais préférant Terre de Graham du nom d'un gouverneur en poste à l'époque de Smith et Bransfield, les Chiliens Terre O'Higgins et les Argentins Terre San Martin.

Les Américains ont ainsi mené plusieurs expéditions en Antarctique, justifiées par des intérêts commerciaux liés à la pêche à la baleine et scientifiques en élargissant les frontières du monde connu. En 1840, deux expéditions simultanées, l'une américaine commandée par Wilkes, l'autre française dirigée par Dumont d'Urville, sont les premières à découvrir effectivement le Continent, avec le premier débarquement de son histoire organisé par les Français.

Ces voyages périlleux et incertains dénotent d'explorations plus géographiques que scientifiques, motivés plus par la curiosité que par la stratégie d'un Etat. Néanmoins, les politiques, comme les explorateurs, sont conscients à la fois du coût de telles entreprises et des représentations idéologiques attendues. Dans l'Ouest américain, cette vision demande de concevoir l'exploration beaucoup plus comme une opération politique que scientifique. Mais comme pour l'Antarctique, la description du territoire s'efface devant les merveilles découvertes. Des sensations, des images fortes doivent être transmises aux lecteurs. L'exploration vise donc à stimuler la conquête d'un paradis et son rapport s'apparente plus à un récit de voyage aventureux où le pittoresque et l'anecdote font oublier les compilations géologiques, botaniques ou topographiques qui lui sont habituellement associées (Jacquin et Royot, 1993).

Par la suite, les explorations deviennent véritablement scientifiques avec une logistique adaptée, et la présence américaine en Antarctique ne se démentit pas, comme en témoignent les campagnes de Richard Byrd dans les années 30 et la construction des stations Little America en 1928 et 1933. Enfin, en 1946-1947, l'opération américaine High Jump commandée par Byrd, forte de treize navires, d'une vingtaine d'avions et de 4 500 hommes demeure incontournable quant à la connaissance géographique et cartographique du Continent blanc.

Un régime juridique unique, initié par les Etats-Unis mais imposant un «gel» des revendications territoriales et de leurs contentieux

Faisant suite aux pionniers découvreurs du Continent blanc et des premières expéditions en direction du Pôle Sud, sept pays présents en Antarctique : Chili, Argentine, Grande-Bretagne, Australie, Norvège, France, Nouvelle-Zélande, en ont revendiqué des portions, s'accordant sur un partage théorique en secteurs de cercles à partir d'un centre figuré par le pôle Sud et s'étendant jusqu'au 60e parallèle.

Conséquence de disputes séculaires, la Péninsule antarctique et les îles qui l'environnent sont revendiquées par le Chili, l'Argentine et la Grande-Bretagne, qui convoitent le cœur de la même zone mais avec des variantes sur les périphéries. Cette dernière s'appuie sur le principe de la découverte, l'Argentine et le Chili sur des fondements historiques et suivant le principe de la proximité, sans jamais avoir fait acte de découverte (Victor, 1992).

L'Australie et la Nouvelle-Zélande réclament à elles seules 159°, soit près de la moitié du continent, la Norvège 65°, tandis que la France se contente d'un secteur de 6° d'angle enserré entre les deux espaces dits «australiens».

Mais les États-Unis et l'URSS, se refusant à toute déclaration de souveraineté, se sont toujours opposés à ces ambitions établies dès les années 1930, puis rendues caduques par les accords internationaux. A ce titre, il faut souligner l'initiative venant des États-Unis appelant dès 1947 à une conférence devant régler les différends entre pays en internationalisant le continent. Or, le régime proposé semblait déboucher soit sur une tutelle internationale, soit sur un condominium soviéto-américain qui laissait augurer un moyen pour les Etats-Unis de défendre leurs seuls intérêts (Victor, 1992).

Dans le même temps, les tensions sont croissantes entre le Royaume-Uni, l'Argentine et le Chili à propos de licences de pêche accordées abusivement par les Britanniques à des industries baleinières, et des prétentions territoriales des trois pays sur la Péninsule antarctique. Le paroxysme est atteint en février 1952 quand la marine argentine ouvre le feu sur un groupe de Britanniques débarquant du ravitaillement en baie de Hope.

La solution vient des Etats-Unis dès 1950, avec l'impulsion d'une Année géophysique internationale du 1e juillet 1957 au 31 décembre 1958, pour une exploration scientifique de la planète qui débuterait par les deux pôles. Les moyens exceptionnels mis en œuvre pendant cette année, soutenus largement par les Etats-Unis, débouchent sur l'installation d'une soixantaine de stations de recherche scientifique, dont une cinquantaine sur le continent proprement dit, parmi laquelle la spectaculaire Amundsen-Scott, «cité» américaine du Pôle Sud avec ses dix-sept premiers hivernants. En plus, les Etats-Unis proposent l'ouverture de six autres bases, en particulier sur l'île de Ross dans la baie Mac Murdo, installation la plus importante assurant le support logistique, maritime, aérien et terrestre aux autres stations et, si nécessaire, à des expéditions d'autres nationalités.

Faisant suite à l'Année Géophysque internationale, le président américain Eisenhower suggère aux pays participants une rencontre à Washington afin de construire un cadre politique permettant une protection juridique et une continuité dans le travail scientifique. De fait, les sept pays dits «possessionnés» acceptent de renoncer à leurs revendications territoriales lors du Traité de Washington signé le 1er décembre 1959, appliqué en 1961, dont l'objectif principal vise à protéger l'Antarctique contre toute atteinte liée à des activités minières, militaires ou nucléaires.

La clé de voûte de ce traité est l'article IV qui reconnaît insoluble la question des prétentions territoriales. Sa signification ambiguë a fait l'objet d'interprétations juridiques diverses ayant pour but d'évoluer vers une terra communis ou copropriété internationale, ou une terra nullus, c'est-à-dire le renoncement à toute prétention nationale. L'aboutissement à ce traité dénote la force de conviction des Etats-Unis venant de leur opposition constante à toute revendication, y compris sur le secteur exploré par Richard Byrd. Le compromis vient de l'évacuation des conflits : pour les Etats dits possessionnés, il constitue une limitation de l'exercice de leur souveraineté ; pour les autres, il crée un statut nouveau applicable à des terres sur lesquelles aucune souveraineté n'est reconnue.

Une internationalisation fonctionnelle fondée sur une utilisation scientifique du milieu polaire

Depuis 1961, plusieurs pays ont manifesté un nouvel intérêt pour l'Antarctique, en lançant des programmes de recherche leur faisant bénéficier du statut de partie consultative au sein du Traité. Le processus s'est accéléré dans les années 80 malgré les critiques des pays en développement qui reprochent au système de ne pas véritablement refléter les principes du patrimoine commun. Bien que le Traité soit en faveur d'un élargissement de l'adhésion, un nombre excessif de pays membres pourrait causer un problème bureaucratique préoccupant, à savoir diminuer d'autant les chances de parvenir à un consensus fonctionnel sur les questions les plus importantes. Au total, en 2000, 26 parties consultatives ont ratifié le Traité approuvé par un total de 43 nations représentant les deux tiers de l'humanité.

La distribution géographique des bases scientifiques permanentes reste tributaire de la logistique, d'où un chapelet d'installations le long des côtes aux dépens de l'intérieur du continent.

L'engouement scientifique tourne peut-être à l'extrême quand on observe la concentration du dispositif dans la Péninsule et dans l'île du Roi George, mais il cache sans doute d'autres motivations de nature géostratégique. Ainsi, tout en affirmant leur attachement à une gestion commune de ce continent, des nations ont établi leurs bases dans des zones antérieurement convoitées afin de maintenir une présence territoriale qui justifierait la pertinence de leurs revendications mais aussi des droits éventuels sur des ressources supposées dont ce vaste continent pourrait être dépositaire. Pour le moment, seules les ressources marines sont partiellement exploitées même si l'on rêve toujours d'utiliser l'eau douce des icebergs dont le débit estimé représenterait plus d'un mètre cube par jour pour chacun des six milliards d'humains de la planète…

En revanche, les scientifiques prônent la création de bases internationales dans des espaces mal couverts, comme l'illustre la station franco italienne Concordia au Dôme C, sur l'inlandsis. En plus d'une valorisation de la recherche et d'une diminution des coûts, de telles entreprises pérennisent le caractère extra territorial du continent, même si des nations sud-américaines continuent de revendiquer des parties du Continent blanc.

UNE LEGITIMITE TERRITORIALE POUR LE CHILI ET L'ARGENTINE :
L'ANTARCTIQUE, PROLONGEMENT NATUREL DES AMERIQUES ?

Après le second conflit mondial, le bouleversement des données stratégiques fait que le canal de Panama devient un goulot étroit soumis aux menaces éventuelles des avions et des fusées des deux superpuissances de l'époque. Le percement d'un second canal restant du domaine des hypothèses, il convient alors d'envisager le retour éventuel à l'utilisation d'un itinéraire passant par le Détroit de Drake et doublant le Cap Horn. Dès lors, l'Antarctique revêt une dimension mondiale qui encourage la multiplication des revendications territoriales, motivées par une légitimité territoriale pour le Chili et l'Argentine qui produisent des cartes nationales englobant la Péninsule antarctique. Cette démarche fait du Continent blanc une prolongation naturelle des Amériques qui justifierait, pour les pays riverains, des droits de contrôle sur les voies de passage entre l'océan Atlantique et le Pacifique.

De même, elle rappelle la théorie audacieuse de Turner sur la Frontière affirmant en 1893 que « L'existence d'une région de terres libres, constamment en recul, et l'avance de la colonisation américaine vers l'ouest sont la clé du développement de l'Amérique ». Seulement, à la différence de l'Antarctique, les terres libres de l'Ouest n'existent que dans l'imagination de l'éminent professeur, car occupées par des Indiens coexistant avec les Espagnols et les Français depuis des générations…

Deux nations pour un même héritage territorial

Les revendications territoriales du Chili et de l'Argentine sur l'Antarctique, opposées l'une à l'autre, reposent en fait sur les mêmes arguments faits d'héritages historiques, de continuité géographique et d'actes d'administration régionale.

Les Chiliens comme les Argentins déclarent avoir reçu de l'Espagne le titre donnant droit aux terres australes non encore découvertes : ainsi, en 1494, le Traité de Tordesillas partage le monde occidental entre l'Espagne et le Portugal, « du pôle arctique au pôle antarctique » le long d'un méridien situé entre 46°O et 49°O. De même, en 1539, Charles V d'Espagne aurait accordé à l'aventurier chilien Pedros Sanchez de La Haz le territoire « entre le détroit de Magellan et le pôle Sud inclus », à l'ouest du 40° degré de longitude.

Par la suite, ces deux pays invoquent les voyages effectués en 1815 par l'amiral argentin Brown qui aurait aperçu des îles recouvertes de glace par 65°S, et par un voilier chilien en 1820.

En 1831, le général O'Higgins, premier président de la nouvelle République du Chili, dans une lettre adressée au gouvernement britannique, affirme que le territoire chilien se prolonge jusqu'à 65°S, et bien avant que le pays ne réclame officiellement un secteur situé entre le 53°O et le 90°O en 1940. Le pays verrait ainsi sa superficie tripler mais sur un territoire revendiqué en partie par la Grande-Bretagne et quelques années plus tard par l'Argentine (Victor, 1992).

Un désir d'appropriation légitimé par l'installation de bases scientifiques

Pour le moment, le Chili contrôle le canal de Magellan qui fait communiquer les deux océans en évitant le cap Horn, en concentrant une bonne partie de ses effectifs militaires à Punta Arenas, la ville sentinelle. Pour les Chiliens comme les Argentins d'ailleurs, la pointe sud du continent américain ne constitue pas une frontière mais une continuité vers l'Antarctique dont ils revendiquent une portion territoriale. A ce titre, le Chili entretient plusieurs bases scientifiques placées sous le contrôle explicite des forces armées et encadrées par une importante présence navale, dont Soberania installée en 1947 sur l'île Greenwich, Bernardo O'Higgins en 1948, et la base de Marsh sur l'île du Roi George, comprenant entre autre hôtel, garderie, école, hôpital, poste et banque.

La nation argentine a défini les limites actuelles de ses prétentions sur l'Antarctique en 1946, de 25° ouest à 74 ° ouest. Cette action avait pour but de réagir à l'implantation de bases britanniques et chiliennes dans la Péninsule, en installant les premières bases militaires argentines sur l'île Gamma (1947), l'île Déception (1948) et Hope Bay en mer de Weddell (1952). Cette dernière base, nommée Esperenza, abrite aujourd'hui 30 militaires pour autant de civils, surtout depuis la première naissance antarctique en janvier 1978, à qui l'on donna la nationalité argentine. Plusieurs enfants y sont nés depuis et, dans la théorie du «droit de la terre», des familles de militaires, deux instituteurs, un médecin et quelques scientifiques habitent à l'année la base où trois classes, Internet, et de la bonne volonté permettent aux enfants en hivernage de suivre une scolarité presque normale…

Une Antarctique sud-américaine face à une hégémonie britannique contestée

A côté des pressions chiliennes et argentines, la question est de savoir si à l'avenir, les Britanniques envisageront d'exercer une hégémonie sur les eaux de l'Atlantique Sud, aussi bien pour l'exploitation des ressources maritimes sous leur domination que pour l'exercice et le contrôle du passage de l'océan Atlantique au Pacifique, marqué par la présence de plusieurs archipels. Autrefois appropriés ou contestés par l'Argentine, ils sont aujourd'hui dans le giron britannique depuis la guerre des Malouines (1982). Il s'agit des îles Falkland (ou Malouines), de la Géorgie, des Sandwich, des Orcades et des Shetland du Sud, constituant la seule région péri antarctique à voir une nation contester les acquis coloniaux des puissances européennes (Monsonis, 2005). En plus de ces îles et réseaux insulaires comme positions stratégiques sur les routes maritimes du Grand Sud, la souveraineté sur la Péninsule antarctique permettrait aux Britanniques de contrôler une tête de pont en vue de l'accès au Continent blanc et un point de départ obligé pour engager un développement et une exploitation de l'Antarctique, après expiration du moratoire sur ses ressources minérales en 2049, soit 50 années après l'entrée en vigueur du Protocole de Madrid.

Or, le développement des flux touristiques à destination de l'Antarctique introduit une nouvelle donne économique dans la géostratégie déjà complexe de ce monde polaire.

L'Antarctique face à l'écotourisme : des croisiéristes américains aux frontières du MONDE DU TOURISME

En effet, dans la géographie des espaces touristiques, l'Antarctique apparaît d'emblée comme une destination surprenante, inattendue en matière de fréquentation touristique.

De fait, l'Antarctique s'affirme comme le continent le plus inhospitalier de la planète, un univers minéral et glacé qui suscite pourtant une attraction croissante auprès des touristes occidentaux.

Les données fournies par l'International Association of Antarctica Tour Operators (I.AA.T.O.) montrent une augmentation continue des croisiéristes qui font des escales de plus en plus fréquentes sur les côtes de l'Antarctique : ainsi, entre novembre 2004 et mars 2005, 30 navires ont débarqué quelques 25 000 touristes sur 300 sites côtiers localisés en grande majorité dans le secteur de la Péninsule antarctique.

Une histoire récente et parfois dramatique de la mise en tourisme du Continent blanc

Les débuts « officiels » du tourisme polaire remontent aux années 1957-1958 pour le monde antarctique avec les premières croisières maritimes vers les Iles Shetland du Sud, sur un navire argentin baptisé Les éclaireurs.

De plus, en 1956, un survol pionnier de l'inlandsis est effectué par 66 touristes partis des terres chiliennes, inaugurant une série d'excursions aériennes sans escale en provenance d'Argentine, du Chili, d'Afrique du Sud, d'Australie ou de Nouvelle-Zélande.

Durant l'été austral 1965-1966, ces prémices laissent place aux débuts officiels du tourisme antarctique grâce au pionnier suédois Lars-Eric Lindblad, et son agence new-yorkaise Lindblad Travel, instaurant les premières croisières responsables avec conférences éducatives à bord, respect des règles éthiques et environnementales, cabotage de sites en sites avec débarquements en zodiac, le tout pour une clientèle américaine et fortunée. Puis, à partir de 1969, le lancement d'un navire touristique polaire, le Lindblad Explorer, jette les dernières bases des croisières contemporaines (Grenier, 2003).

Après des débuts prometteurs, la décennie 80 est balisée par plusieurs accidents responsables d'une fréquentation modeste de l'Antarctique.

Le 28 novembre 1979, l'accident d'un DC10 d'Air New Zealand sur les flancs du Mont Erebus, un volcan côtier de la mer de Ross culminant à 3 795 m, provoqua la mort de 257 personnes et un arrêt d'une dizaine d'années des survols de l'inlandsis. Leur reprise sera effective le 12 janvier 1989 quant une compagnie privée canadienne amène les premiers touristes au Pôle Sud et organise une visite de la base américaine Amundsen-Scott.

Le même mois, le naufrage du navire ravitailleur et de croisière argentin Bahia Paraiso, après avoir heurté des rochers à proximité de l'île de Torgersen, oblige l'évacuation de 300 passagers vers la base américaine de Palmer, à l'ouest de la Péninsule antarctique.

Cette décennie est heureusement clôturée par l'expédition de Jean-Louis Etienne, parcourant 6 130 Kms en 218 jours à travers l'inlandsis, du 28 juillet 1989 au 22 janvier 1990.

Il faut attendre les années 1989 à 1991 et l'effondrement de l'Union soviétique pour assister à une expansion du tourisme de croisières vers le Continent blanc. A cette période, nombre de navires polaires russes sont reconvertis dans le tourisme et loués à des tours-opérateurs étrangers, faute de financement suffisant des programmes scientifiques initiés par le gouvernement soviétique. Cette attitude constitue un moyen efficace de sauver des emplois et de maintenir les navires opérationnels, tout en participant à l'essor jamais démenti depuis des flux de croisiéristes à destination du monde polaire et subpolaire austral (Grenier, 2003).

Au même moment, en 1991, l'instauration du Protocole de Madrid pour la protection de l'environnement antarctique, suivie de la création de l'I.A.A.T.O. à l'initiative des sept plus grands tours-opérateurs américains proposant l'Antarctique, parachèvent la mise en tourisme de la destination antarctique.

Des flux de croisiéristes en progression exponentielle depuis 1990

Le contexte précédemment évoqué de la décennie 90 inaugure une croissance continue et accélérée des flux de croisiéristes vers le monde polaire austral.

Figure 1 : évolution du nombre de touristes voyageant autour de l'Antarctique à bord de bateaux et de voiliers

Source : TRACEY P., 2001 - I.A.A.T.O.

Note : ne sont comptabilisés que les touristes voyageant par bateaux, excluant ceux venant en avion, ceux rejoignant des programmes scientifiques, ainsi que les accompagnateurs et équipages, soit environ la moitié du total.

Les données témoignent notamment d'une augmentation de 150 % du nombre de touristes débarqués entre 1993/1994 et 2003/2004, et des prévisions immédiates dépassant les 30 000 croisiéristes enregistrés par l'I.A.A.T.O. à l'issue de la saison 2007/2008.

Si l'on ajoute les visiteurs non recensés, ceux naviguant sur des voiliers, ceux voyageant sur des paquebots de tours-opérateurs non adhérents à l'association, ce sont près de 50 000 touristes qui fréquenteront les côtes antarctiques ce prochain été austral.

L'engouement pour la destination polaire se traduit aussi par un élargissement des pays d'origine des touristes polaires.

Figure 2 : nationalités des touristes visitant l'Antarctique comparaisons entre les saisons estivales 1994/1995 et 2004/2005

Source : I.A.A.T.O.

Dans les régions polaires, les touristes de croisières sont d'abord et avant tout états-uniens, tout comme un nombre dominant d'organisateurs de circuits maritimes. Les citoyens retraités états-uniens, allemands ou anglais, constituent la majorité des voyageurs qui disposent d'un temps de vacances et des revenus nécessaires pour s'offrir ce type de loisir vers des panoramas glacés. La décennie entre les étés austraux 1994/1995 et 2004/2005 montre un élargissement de la clientèle fréquentante au profit des pays développés les plus « proches » du Continent blanc comme l'Australie, et un effacement progressif de la clientèle sud-américaine expliqué en partie par la crise financière traversée par les pays du Cône Sud.

Au total, le tourisme polaire constitue une composante en expansion du monde du tourisme mais qui pose plus qu'ailleurs le problème de l'adéquation entre un milieu naturel fragile et une fréquentation humaine soutenue.

Malgré un engouement certain pour les destinations australes, l'Antarctique reste encore peu marqué par le tourisme, en partie grâce au système de régulation mis en place par l'I.A.A.T.O. et les conférences de sensibilisation des croisiéristes au cours de leurs périples.

L'avenir du Continent blanc devra néanmoins intégrer un accroissement inévitable et déjà chiffré du nombre de touristes vers ses côtes dans un contexte de moratoire de toute exploitation mercantile de ses ressources naturelles jusqu'en 2031.

RETOUR A UNE NATURE ORIGINELLE OU ALLER VERS L'INCONNU :
L'ANTARCTIQUE, FRONTIERE DES HOMMES ?

L'écotourisme participe de la mise en place de nouveaux rapports entre les voyagistes, les milieux scientifiques conservationnistes des pays développés, et les sites visités : le touriste devient l'élu dans un espace privilégié dans lequel il doit laisser des traces minimales de son passage, d'où l'ethique contenue dans la devise : « take only photographs, don't let any footmarks » (prenez seulement des photos, ne laissez même pas de traces de pas).

De la quête d'un environnement premier…

Les rapports entre tourisme et environnement apparaissent comme ambigus et contradictoires car, « non sans paradoxe, le tourisme peut être analysé tour à tour comme facteur de dégradation de l'environnement et comme source de préservation de celui-ci » (Stock, 2003). Dans le cas du monde polaire, l'environnement est source de fréquentation touristique et facteur originel d'un tourisme de nature, lui-même le fait d'un double mouvement : d'une part, l'initiative de touristes férus d'écologie, à la recherche de nouvelles destinations et désireux de voyager dans des conditions différentes de la majorité des déplacements récréatifs ; d'autre part, la capacité des entreprises touristiques à comprendre l'intérêt pour la qualité de l'environnement et sa traduction par la mise au point de produits adaptés à la sensibilité nouvelle du marché (Stock, 2003). Dans ce contexte, l'écotourisme polaire austral concerne exclusivement la visite de sites naturels peu ou pas transformés par l'homme, au sens premier du concept, à la différence de son homologue arctique qui induit également sa dimension culturelle lors de visites de populations adaptées au milieu.

… au mythe du Continent blanc

Ce monde nouveau qu'est l'Antarctique, imaginé avant d'être conquis, est entré dans la légende avant même que son histoire n'imprègne la mémoire collective, tout comme l'Ouest américain dessiné par des artistes, raconté par des écrivains, apparaissant aujourd'hui hors de l'Histoire, véritable géographie imaginaire dont plaines et montagnes, faune et populations ne s'animent que dans des peintures nostalgiques, des scènes de westerns ou des publicités de voyage (Jacquin et Royot, 1993).

A ce titre, les quelques lignes du peintre George Catlin dans les années 1830, au moment de son errance au-delà du Missouri, pourraient introduire un descriptif de voyage dans l'Antarctique :

« Nulle imagination humaine, même nourrie de toutes sortes de description, ne peut se représenter la beauté et le caractère sauvage des scènes qui se présentent quotidiennement sous nos yeux dans ces contrées romantiques. »  

Par extension et pour parachever la comparaison, la volonté de promotion touristique de la Californie est à l'origine de la sensibilisation du public aux monuments de la terre. Les racines de l'écologie militante de l'Ouest plongent dans la philosophie d'Emerson et le romantisme d'une élite envoûtée par « le sublime terrible de la désolation ». L'Ouest d'alors pour les Etats-Unis, comme le Continent blanc d'aujourd'hui pour l'humanité, doit être un conservatoire naturel nécessaire à la survie psychologique d'une nation en pleine révolution industrielle. De même, pour une majorité d'Américains, la jeune nation doit s'inventer une nature, compensant ainsi l'absence d'une culture ancienne et prestigieuse par la fierté de posséder des milieux naturels exceptionnels fixés à jamais dans leur splendeur originelle.

Tel est le rôle de l'Antarctique, cherché par les grands navigateurs et explorateurs du XVe au XIXe siècle, curieux de repousser plus loin les frontières du monde connu. Mais dès que s'évanouit le mythe d'un vaste continent riche au sud du monde, cesse l'attirance qu'il exerçait, avec la plupart des commandes d'Etat. Lointain et encore méconnu, l'Antarctique est « en retard à l'horloge du monde. […] Nous voilà, au XXe siècle, forgeant le mythe du « continent propre ». Voilà donc lentement façonnée l'utilité de la gratuité, lentement reconnu le besoin de propreté, voilà donc publiquement fait l'éloge du vide » (Victor, 1992).

CONCLUSION

Au total, les décisions qui ont conduit à faire de l'Antarctique un continent privilégié ont été prises par consensus mais elles peuvent masquer des points de vue parfois antagonistes.

L'éventualité de tirer des ressources de ce continent est reportée à un futur encore lointain et les financements nationaux pour les programmes polaires se réduisent au profit d'autres priorités. Dans ce contexte économique difficile, il importe de prendre la mesure des valeurs que représente l'Antarctique et d'une démarche internationale intégrant la double problématique du développement de la science et des besoins de la société.

Il est indéniable que cette région connaît depuis une décennie une situation nouvelle et unique en Antarctique, avec une augmentation exponentielle de sa fréquentation qui lui donne un caractère d'espace de flux et de présence. Le développement du tourisme polaire a été permis par les progrès techniques, l'existence et la disponibilité d'une importante flotte de brise-glaces de l'ex Union soviétique et l'accessibilité relative de la Péninsule. Le tourisme est ainsi devenu la première activité de la région, d'où la multiplication des opérateurs privés en Antarctique alors que celui-ci était réservé aux États, et un certain nombre de problèmes juridiques et politiques. Dans un autre registre, l'augmentation de la fréquentation des côtes antarctiques occasionne un dérangement des scientifiques car quelques 10 000 touristes visitent les stations lors de l'été austral.

La question est également de savoir si l'Antarctique continuera d'être un témoin isolé de la géopolitique mondiale, même si le continent n'échappe plus aux phénomènes globaux qui affectent l'ensemble des régions polaires. Ainsi en est-il pour le réchauffement climatique qui touche en priorité l'Antarctique de l'Ouest, même si les enjeux restent pour le moment infimes en comparaison de la convoitise internationale du Passage du Nord Ouest, dans l'Articque canadien.

Quoi qu'il en soit, le Continent blanc participe malgré lui à la constitution de grands ensembles régionaux même si son statut le positionne encore comme un laboratoire international unique en son genre.

Pour en savoir plus…

ðl Ouvrages de portée globale sur le monde polaire et l'Antarctique

ANDRE M.-F. (dir. de), 2005, Le monde polaire. Mutations et transitions, Paris, Ellipses, 192 p.

ANDRE M.-F., GODARD A., 1999, Les milieux polaires, Paris, Armand Colin, collection « U ».

GUIDES GRAND NORD, 2004, Terres australes, Paris, GNGL, 336 p.

LORIUS C., 1991, Glaces de l'Antarctique, Paris, Editions Odile Jacob.

REMY F., 2003, L'Antarctique. La mémoire de la Terre vue de l'espace, Paris, CNRS éditions.

VICTOR P.-E. et VICTOR J.-C., 1992, Planète Antarctique. Nouvelle Terre des hommes, Paris, Robert Laffont.

ðl Références sur les frontières et enjeux géopolitiques autour de l'Antarctique

COUTAU BEGARIE H., 1985, Géostratégie de l'Atlantique Sud, Paris, PUF.

GANDOLFI A., 1989, Le système antarctique, Paris, PUF.

JACQUIN P. et ROYOT D. (dir. de), 1993, Le mythe de l'Ouest. L'Ouest américain et les valeurs de la frontière, Autrement, série monde, n°71.

LACOSTE Y. (dir. de), 1995, Dictionnaire de Géopolitique, Paris, Flammarion.

MONSONIS G., 2005, Géopolitique au Royaume du froid : l'Argentine en Antarctique, Mémoire de DEA de Géopolitique sous la direction d'Yves Lacoste, Paris, Institut français de Géopolitique.

SIMON A., 2006, Géostratégie du Grand Sud : les enjeux autour de l'Antarctique, in Diplomatie, n°22.

ðl Références spécialisées sur le tourisme en Antarctique

BAUER T. G., 2001, Tourism in the Antarctic. Opportunity, constraints, and future prospects, New-York, Haworth Hospitality Press, 275 p.

DAVIS P. B., 1998, Beyond guidelines : a model for antarctic tourism, in Annals of tourism research, 23,3, pp.546-553.

ENZENBACHER D., 1993, Tourists in Antarctica : numbers and trends, in Tourism management.

ETIENNE S., 2005, Tourisme et environnement polaire : enjeux et perspectives, in ANDRE M.-F. (dir. de), Le monde polaire. Mutations et transitions, Paris, Ellipses, pp.81-96.

FOUCARD M., 2001, Voyage au pays des manchots, Anglet, Edition Atlantica.

GIRARD L., 1996, L'écotourisme en milieu polaire, in Proceedings of the third symposium on polar ecotourism, St-Petersburg, Russia, Paris, Association A pas de loup.

GRENIER A., 2003, Croisières et tourisme polaire : des vacances aux confins de la géographie, in Vertigo, vol.4, n°3.

HALL C. M. & JOHNSTON M. E. (eds), 1995, Polar tourism : tourism in the arctic and antarctic regions, Londres, Wiley, 329 p.

SERRANO CANADAS E., 2002, Hielo, montañas, mar y fauna : el turismo en las islas Shetland del Sur (Antartida maritima), in Revue de Géographie alpine, n°1, pp.9-23.

STOCK M. (coord.), 2003, Le tourisme. Acteurs, lieux et enjeux, Paris, Belin.

TRACEY P., 2001, Managing Antarctic tourism, thèse, Université de Tasmanie.

VUILLEUMIER F., 1996, Negative impact of tourism on Antarctica animals and plants, in Southern connection newsletter, n°10, Australie.

ðl Sites Web intéressant l'Antarctique

www.antarctica.ac.uk : site officiel de la recherche scientifique britannique en Antarctique.

www.gngl.com : site du tour opérateur français Grand Nord Grand Large (GNGL).

www.iaato.org : site de l'International Association of Antarctica Tour Operators.

www.infoscience.fr : voir le dossier Antarctique.

www.pourquoipaslantarctique.fr : site de l'association chargée de faire connaître les expéditions polaires de Charcot.

www.transpolair.com : magazine en ligne sur l'aventure polaire

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