Argentine, sortie de crise

Sébastien Velut

Géographe, École Nationale Supérieure
Institut de recherche pour le développement

. Article complet
Le titre proposé pour cette conférence est aussi vaste qu'imprécis mais il est sans aucun doute représentatif des dynamiques spectaculaires de l'Argentine laquelle connaît, après la très grave crise de 2001-2002 une non moins spectaculaire reprise économique. Après une chute du PIB de 10% en 2002, la croissance économique a été de plus de 8% par an entre 2003 et 2006, ce qui a propulsé le PIB argentin au dessus du niveau qu'il avait avant la crise. On sent en effet dans les rues de Buenos Aires et dans les provinces souffler un vent d'optimisme.

Il faut se souvenir de ce qu'a été la crise de 2001-2002, la gravité de ses symptômes pour apprécier à sa juste valeur la conjoncture actuelle. Dans ces mois entourant Noël 2001, on voyait les Argentins regroupés devant les banques où leurs économies restaient prisonnières du corralito – le blocage des dépôts – le président de la République, tenté semble-t-il brièvement par un recours à la force contraint de s'enfuir en hélicoptère de la Casa Rosada sous la pression d'une foule pacifique mais déterminée rassemblée sur la Plaza de Mayo. Dans les mois qui suivirent les capitaux quittèrent le pays et le peso passait brutalement d'un taux de change de 1 peso pour un dollar à trois ou quatre pesos pour un dollar. Dans les grandes villes, la misère devenait insupportable.

Par rapport à cette débâcle, la situation est à l'évidence plus favorable. Le président Néstor Kirchner a retrouvé une marge de manœuvre financière en remboursant de manière anticipée la dette de l'Argentine envers le FMI, il s'est assuré une certaine crédibilité internationale. Sur le plan des droits de l'homme, le président s'est engagé résolument du côté des victimes de la dictature (1976-1983), prévoyant la transformation du sinistre centre de détention de l'Ecole Supérieure de Mécanique de la Marine en lieu de mémoire. Les investissements reviennent vers l'Argentine : les nouveaux quartiers en construction dans le secteur du port de Buenos Aires, interrompus par la crise, sont en plein développement avec de grands noms de l'architecture pour un urbanisme très ambitieux. Et c'est là une opération parmi d'autres. La misère recule grâce à l'amélioration de la situation de l'emploi mais aussi au fait que les prix des denrées sont maintenus très bas. La vie culturelle retrouve l'animation qui a fait la réputation du pays et de sa capitale.

Je voudrais par la suite m'interroger sur la durabilité de ce développement en insistant sur les facteurs qui l'expliquent et les conditions dans lesquelles il se produit.

1- La sortie de la crise de 2001-2002

Quels sont les principaux facteurs de relance de l'économie argentine ? Il y a tout d'abord une dévaluation brutale, de 1 à 3 du peso argentin. Cette mesure, tout le monde l'attendait depuis la dévaluation brésilienne de 1999, mais elle tardait à se produire car l'on craignait que la libération du change ne déclenche une chute libre de la monnaie et une reprise de l'inflation. Ce risque était présent à l'esprit de chacun, puisque l'hyperinflation des années 1980 n'était pas loin, que l'on souvenait des sommets atteints alors – plusieurs milliers de pour cent par an – et que l'un des mérites du régime aujourd'hui honni de Carlos Menem avait été justement de mettre fin à cette dégringolade.

Or, la libération du change n'a pas entraîné la catastrophe annoncé puisque la monnaie s'est stabilisée alors que les prix à la consommation sont restés très étroitement contrôlés. Dans un premier temps, cette dévaluation a eu les effets attendus pour ce genre de mesure. L'Argentine a réduit ses importations et les productions nationales ont retrouvé un marché. De ce fait, l'industrie a connu un remarquable redémarrage pour le marché intérieur. Il s'agit surtout de petits ateliers qui se remettent à fonctionner et qui ne peuvent pas envisager de se lancer à l'exportation faute d'une taille suffisante par rapport notamment aux industries brésiliennes.

L'autre point positif c'est que nombre de projets sont redevenus rentables et que les investisseurs reviennent en Argentine. Ils se concentrent sur quelques secteurs privilégiés : agriculture, mines, tourisme, qui deviennent les moteurs de la croissance argentine.

La reprise se traduit en effet par une « reprimarisation » de l'économie, soutenue par les prix favorables des matières premières. La Pampa et son exceptionnelle fertilité sont une fois de plus les bases de redémarrage économique. L'extension de la culture du soja se poursuit vers le Nord, dans les provinces de Santa Fe, de Córdoba, du Chaco, de Salta pour alimenter les marchés d'exportation à partir des usines géantes de trituration installées le long du Paraná. Les multinationales du grain, dont certaines comme Bunge et Born sont en partie argentines, sont présentes avec des propriétaires pampéens qui ont, depuis plus d'un siècle une tradition d'innovation agricole et n'hésitent pas à mettre en pratique de nouvelles techniques comme le semis direct, ni à planter des OGM.

Le tourisme tire parti lui aussi de la dévaluation du peso qui fait de l'Argentine une destination accessible, sinon bon marché, pour la clientèle des pays du Nord à laquelle s'ajoute la clientèle des pays voisins, particulièrement le Chili et le Brésil et, ce qui n'est pas à négliger la clientèle nationale, dont le pouvoir d'achat a trop diminué pour lui permettre de partir à l'étranger. Les arrivées internationales qui avaient chuté à moins de 1 million en 2002 ont pratiquement doublé en 2005.

Or l'Argentine a une réelle tradition de tourisme, qui démarre dès la fin du XIXe siècle pour les élites qui se rendent à Mar del Plata, se renforce avec la création des parcs nationaux dans l'entre deux guerres, la création des congés payés sous Juan Domingo Peron. Il existe de nombreuses infrastructures, souvent gigantesques – on aime faire grand en Argentine – et une formidable diversité de paysages. Argentine qui peut offrir avec Ushuaia, Aconcagua, Iguazu des destinations faisant rêver, avec Buenos Aires une destination culturelle mais aussi pour le tourisme d'achats et avec la Quebrada de Humahuaca et les Missions Jésuites du nord-ouest des sites classés au patrimoine mondial de l'humanité.

Ainsi, jusqu'à présent la dévaluation de 2001 a eu des effets salutaires sur le niveau d'activité et l'emploi. Elle a redonné aux Argentins le sentiment qu'un avenir était possible dans leur pays, et que l'émigration n'était pas la seule issue. Elle a redonné légitimité au pouvoir politique du président Néstor Kirchner qui a assumé le discours attendu par le plus grand nombre de ses concitoyens qui souhaitent que l'Etat assume des responsabilités dans la régulation et le pilotage de l'économie.

2- Les points de faiblesse

Tout ne va pourtant pas pour le mieux en Argentine. Même si le vécu des Argentins s'est considérablement amélioré, se pose la question de la durabilité de la reprise. Ces questions, si elles n'éclatent pas au cours de l'année 2007, année électorale, sont dans les esprits et seront sur le bureau de celui – ou de celle – qui sera élu(e).

L'Argentine, très étendue et peu peuplée, dispose d'à peu près toutes les ressources de bases indispensables : agriculture, élevage, hydrocarbures, eau, minerais. Elle compte des ateliers capable de produire et d'entretenir des machines agricoles, des automobiles, des meubles, des vêtements, des appareils de précision. Limiter les importations, comme c'est le cas actuellement, ne prive pas les Argentins de toutes ces ressources, mais permet au contraire de les diriger vers le marché intérieur. Cela étant, cette stratégie a des limites. D'une part, l'Argentine doit importer des produits de haute technologie (ordinateurs perfectionnés, machines, matériel médical, par exemple) pour maintenir le niveau de productivité de ses industries et le niveau de vie de ses habitants. Cela ne peut se faire que si le pays s'insère dans le commerce international. D'autre part, le marché intérieur reste étroit, et les industries argentines ont dû mal à franchir le seuil de l'exportation, en particulier pour des raisons de volumes de production et de concurrence de grands fabricants notamment au Brésil. Par ailleurs, pour les producteurs argentins, la situation actuelle où ils vendent sur le marché intérieur à un prix inférieur au prix mondial n'est pas supportable longtemps. Les agriculteurs se plaignent ainsi des taxes sur les exportations de leurs grains, qui les prive d'une partie de leurs revenus et limitent leurs possibilités d'équipement.

L'afflux dans le pays de dollars d'exportation (provenant de l'agriculture et du tourisme) entraîne une tension sur le peso qui devrait logiquement se réévaluer, ce qui ferait perdre une bonne partie de l'avantage comparatif du pays. D'autre part, le maintien de prix très bas pour certains produits de base, comme l'alimentation mais aussi certains services, les transports, les carburants est une arme à double tranchant. Il permet au plus grand nombre d'accéder à un panier de biens de base, diminuant de fait la pauvreté -- tout en entérinant la coupure entre le plus grand nombre qui accède uniquement aux biens bon marché en pesos et les élites pouvant acheter des biens importés, souscrire des mutuelles de santé, payer des écoles privées et accéder à des biens de luxe. D'un autre côté, la situation n'est pas tenable à moyen terme. Les producteurs et vendeurs poussent pour réévaluer les tarifs, au risque de faire repartir une inflation de sinistre mémoire, et de faire replonger une partie de la population dans la pauvreté.

Il est un domaine dans lequel les tensions sont particulièrement fortes, c'est celui de l'énergie. La consommation actuelle a largement dépassé le niveau du milieu des années 1990. Les gisements pétroliers et gaziers argentins ont des réserves annoncées pour environ une dizaine d'années de production au rythme actuel. Coupures de courant et de gaz commencent à pénaliser les industries. Les réseaux électriques sont saturées. Le consommateur domestique paye très peu cher son essence et son gaz, ce qui ne l'encourage pas à faire des économies. Il faut impérativement relancer la production d'énergie sous toutes ses formes et limiter la consommation. Cela peut passer par davantage d'exploration, aux résultats aléatoires, et dans laquelle toutes les compagnies pétrolières ne sont pas prêtes à s'engager faute de garanties sur les prix de vente. L'Etat argentin souhaite de son côté relancer la production d'électricité nucléaire en achevant la deuxième tranche de la centrale nucléaire d'Atucha, restée inachevée depuis plus de dix ans. L'Argentine dispose d'un certain niveau technologique permettant de suivre ces travaux et de réserves d'uranium. Cette relance est techniquement envisageable, mais politiquement délicate vis-à-vis de l'opinion internationale comme de l'opinion nationale.

L'insertion internationale est un domaine dans lequel le pays devra faire des choix. Le président Kirchner affiche sa solidarité avec les présidents dits de gauche du continent : Lula au Brésil, Morales en Bolivie et Chávez au Vénézuéla. Apparemment le courant passe moins bien avec la chilienne Michelle Bachelet qui pourtant est affiliée au parti socialiste, tout comme avec l'Uruguayen Tabaré Vázquez. Mais l'Argentine et le Chili sont en délicatesse à propos de l'interruption des livraisons de gaz argentin. Quant à l'Uruguay, l'ouverture d'usines de cellulose sur les rives du fleuve Uruguay a Fray Bentos a déclenché un grave conflit transfrontalier local, la population de Gualeguaychu, en Argentine, s'opposant à ces nouvelles usines pour des raisons environnementales. Au lieu de calmer le jeu, comme on l'aurait attendu, l'Etat argentin a contribué à le compliquer en présentant un recours devant la cours de justice de la Haye.

Ce conflit pose la question de la poursuite de l'intégration dans le Mercosur (Marché commun du Sud) où le Vénézuéla a fait son entrée en 2005, qui est devenu un forum politique international mais a perdu, la dynamique de ses débuts. De fait, les conflits entre l'Uruguay et l'Argentine, et les tensions avec le Chili en raison des coupures de livraison de gaz argentin, compliquent le dialogue entre les partenaires, qui tendent à chercher des solutions commerciales individuelles. Même si l'Argentine a récupéré une certaine marge de manœuvre sur le plan international en renégociant sa dette, son crédit reste faible.

Les investisseurs continuent à se méfier d'un pays aussi instable, dont rien ne les garantit qu'il ne connaîtra pas une autre crise dans les prochaines années. Ils se méfient également de décisions à forte teneur politique, à l'opposé du pragmatisme et de la stabilité qui rassurent les marchés. Sur le fond, il existe un climat de défiance entre le gouvernement argentin et les entreprises multinationales, qui ont été accusées d'être responsables des problèmes du pays, alors qu'elles affirment avoir agi dans le respect des règles qui leur avaient été définies par l'Etat argentin lors des privatisations des années 1990. Ces tensions ont déjà abouti à l'éviction largement médiatisée de Suez de la distribution de l'eau à Buenos Aires au profit d'une renationalisation du service. Cette situation appelle une clarification par le prochain gouvernement, et risque de favoriser durablement des comportements prédateurs de profits à court terme plutôt que des engagements dans la durée.

3- Les régions

Que se passent-ils dans les régions argentines, dans ce contexte de redémarrage mais aussi de reprimarisation de l'économie ?

Tout d'abord, le dynamisme retrouvé de Buenos Aires est époustouflant. Les constructions arrêtées ont repris, un nouveau quartier, destiné à une clientèle aisée, souvent étrangère, est en cours d'édification sur les bords du Rio de la Plata, dans la continuité du renouvellement des anciens docks de Puerto Madero. Les prix de l'immobilier qui avaient beaucoup baissé ont retrouvé un niveau supérieur à celui de l'année 2000, tout cela sans qu'il existe véritablement de crédit bancaire. Les activités culturelles, et notamment la production cinématographique, la mode, le design sont en pleine effervescence. On voit réapparaître la consommation de luxe qui s'étaient un temps dissimulée : l'argent ne se cache plus, même s'il est fort inégalement réparti.

Ce dynamisme touche, dans une moindre mesure, la Pampa balayée par la grande vague du soja, laquelle s'étend vers le nord sur le Chaco. Les villes petites et moyennes ou sont implantées différents services bénéficient de cette manne, qui amène également les propriétaires terriens à investir dans l'immobilier et à consommer davantage. Cela est par exemple bien visible à Rosario. Dans les régions viticoles, avec au premier rang la province de Mendoza, un phénomène analogue se produit. Investisseurs argentins et internationaux rachètent des propriétés, modernisent les vignobles et recréent une puissante activité d'exportation avec une importante dimension touristique, notamment dans la ville de Mendoza et dans une moindre mesure à Cafayate (province de Salta). Ils y sont encouragés par le faible prix des terres, l'existence de vastes régions semi-arides où l'irrigation et les nouvelles technologies de la vinification permettent d'obtenir de très bons produits d'exportation.

Les régions périphériques connaissent des situations plus contrastées. Sur le fond, la reprise économique, la montée des rentrées fiscales et la redistribution par les fonds fédéraux (coparticipación) tiennent à bout de bras les provinces les plus pauvres. La stabilité des prix a permis aux petits fonctionnaires de retrouver un bien être relatif. C'est là aussi que le tourisme et les activités extractives trouvent leurs espaces de croissance. Elles justifient d'importants investissements dans les infrastructures et l'hôtellerie, parfois dans des régions de tourisme consolidée comme le secteur du lac Nahuel Huapi, mais de plus en plus dans des espaces marginaux, pendant longtemps peu fréquentés. Le cas paradigmatique de cette croissance est celui de la petite ville de Calafate, point d'accès au spectaculaire glacier Perito Moreno. Accessible par un aéroport international, recevant en saison près d'une dizaine de vols par jours, Calafate où l'on dénombrait 7 000 habitants au recensement de 2001, connaît une explosion immobilière sans contrôle ni plans. Dans d'autres sites reculés, peu peuplés, à l'environnement spectaculaire mais fragile ce boom touristique est un facteur de tensions pour accéder à la terre, à l'eau, aux sites eux-mêmes et gérer les nuisances engendrés par les flux.

Conclusion : 2007, année de décisions ?

L'Argentine affiche des performances remarquables. Une très forte croissance économique lui a permis de rattraper le niveau de l'an 2000 et d'apporter des solutions aux plus graves problèmes sociaux. Toutefois, ce modèle n'est pas durable et requiert des choix à court terme, notamment pour ce qui est des rapports entre l'Etat et les entreprises privés, le système des prix, les rapports avec les Etats voisins. L'année 2007 sera décisive, car il faudra que le ou la futur(e) présidente fasse des choix pour sortir des impasses actuelles.

D'autre part, un regard rétrospectif montre que l'économie et la société argentines connaissent des crises périodiques plus ou moins violentes, au cours desquelles les institutions fondamentales, comme la monnaie, s'écroulent, la misère frappe, le pays se désagrège et, paradoxalement, quelques années plus tard ces crises sont effacées. L'Argentine et les Argentins font preuve d'une fantastique capacité à se redresser.

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