Le travail médial, transformation de l'énergie

Augustin BERQUE

École des hautes études en sciences sociales / CNRS

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1. D'abord quelques définitions :

- « Travail » et « énergie » sont liés, puisqu'en physique le travail se définit comme la quantité d'énergie reçue par un système se déplaçant sous l'effet d'une force, égale au produit scalaire de la force par le vecteur déplacement. Réciproquement, l'énergie est ce que possède un système s'il est capable de fournir du travail. Sans préciser ces perspectives du point de vue de la physique, nous en garderons l'idée de cette relation, quelle qu'en soit la forme, dans le cadre de la relation écouménale, ou relation de l'humanité à l'étendue terrestre. Au moins aussi importante sera ici la définition du travail du point de vue culturel, comme ce qui transforme la nature. En ce sens, le travail est essentiellement humain ; c'est l'artifice humain, comme opposé au naturel.

- « Médial » est un adjectif signifiant : relatif à un milieu (humain). Le travail médial, c'est celui qui s'accomplit dans les milieux humains ; c'est-à-dire celui qu'assurent les systèmes écologiques, techniques et symboliques qui en sont constitutifs (même les systèmes symboliques impliquent du travail physique, car ils sont indissociables des systèmes techniques et des écosystèmes). Le doublet savant de médial est mésologique, i.e. relatif à l'étude des milieux humains. Dans la perspective mésologique développée notamment dans Écoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, le milieu se définit comme la relation d'une société à son environnement. L'ensemble des milieux humains forme l'écoumène, relation de l'humanité à la Terre.

2. Cette relation mésologique (ou écouménale) comporte nécessairement le travail, celui-ci étant indissociable de l'humanité dès l'émergence de la lignée évolutive qui a conduit à notre espèce : l'être humain n'est pas moins faber (ouvrier) que sapiens (connaissant). On se place ici dans le sillage de l'anthropologie d'André Leroi-Gourhan (Le Geste et la parole, 1964), qui a montré l'interrelation, dans l'émergence de l'espèce humaine, du développement de systèmes techniques et symboliques et de l'évolution physiologique qui, en retour, a transformé une lignée simiesque en une lignée humaine.

La thèse de Leroi-Gourhan est en effet que lesdits systèmes ont extériorisé et développé en un corps social (collectif) certaines des fonctions qui étaient initialement celles du corps animal (individuel). Par exemple, les premiers galets taillés ont extériorisé et développé les fonctions qui étaient initialement celles des dents et des ongles. Ce double mouvement d'extériorisation et de développement n'a pas cessé depuis. Le travail d'une pelleteuse ou d'un tunnelier, le tunnel sous la Manche ou les mines de charbon en relèvent ; et aujourd'hui nous pouvons même commander au bras d'un robot de faire sur Mars ou sur une comète le travail qu'accomplissait à l'origine la main d'un singe, par exemple celui du gorille grattant le sol pour trouver des termites.

Ce même exemple montre aussi que le caractère transindividuel du corps social ne fait que s'accuser avec le progrès de la civilisation ; car envoyer un robot sur Mars nécessite un immense travail collectif. Ainsi, les progrès de l'humanité font que chaque être humain dépend toujours davantage du travail de son corps social. Sans notre corps social, aucun de nous ne pourrait survivre.

Comme la première extériorisation – l'aménagement de galets – a été aussi le premier travail – la première transformation volontaire de la nature –, on voit aussi que le travail et synonyme de progrès humain, et corrélativement, de transformation de la nature. Nous allons bientôt voir à quel paradoxe conduit cette interrelation.

3. Par rapport à la thèse de Leroi-Gourhan, la perspective mésologique précise que ce corps social est en réalité un corps médial, autrement dit un milieu humain. En effet, ce corps n'est pas seulement constitué de nos systèmes techniques et symboliques. Ceux-ci s'inscrivant nécessairement dans les écosystèmes de la biosphère, c'est en fait d'un système éco-techno-symbolique qu'il s'agit, et qui implique donc le travail des écosystèmes en tant que systèmes de transformation de l'énergie.

C'est cela qui est devenu évident notamment depuis l'invention du concept d'empreinte écologique. Notre empreinte écologique, c'est celle, réduite aux seuls termes écologiques, de notre corps médial. Mais en réalité, le corps médial ne se réduit pas à cette empreinte. Quand je téléphone à Auckland, cela ne veut pas dire que j'aie une empreinte écologique de 20 000 km de diamètre. En revanche, cela veut bien dire que mon corps médial s'étend jusque-là. Corrélativement, cela signifie aussi que je suis solidaire de l'empreinte écologique de l'humanité entière. Plutôt que de jouer à l'ermite dans les Montagnes Rocheuses, il vaut donc mieux que j'agisse socialement pour contribuer à ce que l'humanité réduise son empreinte écologique. Pour un chercheur, cela consiste entre autres à développer des concepts et des théories qui permettent de mieux comprendre ces interrelations.

Or si nous mesurons aujourd'hui assez bien le coût planétaire des activités humaines, nous n'avons pas conscience de la structure ontologique qui y intègre chacun d'entre nous. Pour nous, ce coût reste une représentation lointaine. Nous ne nous reconnaissons avec lui qu'un rapport d'échelle infinitésimal : 1/6.109 du total, un peu plus ou un peu moins suivant notre niveau de vie. En réalité, c'est la marque directe de notre corps médial, ce corps collectif dont dépend chacun d'entre nous ; car le système mondial n'est qu'un seul immense système éco-techno-symbolique, qui n'est autre que l'écoumène : le milieu de vie de l'humanité.

Faire de ces choses, qui concernent chacun de nous, une réalité lointaine et extérieure, c'est le propre du paradigme ontologique moderne, qui a réduit l'être au topos individuel du corps animal. Cette réduction, qui ferme délibérément les yeux sur la réalité de notre corps médial (sans lequel, encore une fois, aucun de nous n'existerait), est une forclusion – du latin foris, dehors, et claudere, fermer la porte. Autrement dit un lock out : mettre dehors et fermer la porte. C'est la forclusion (le lock out) de la moitié de notre être : notre corps médial, transformé en un monde extérieur objectal (purement constitué d'objets) par le dualisme.

4. En contrepartie de cette forclusion de la moitié de notre être (l'autre moitié étant le corps animal), la modernité a exacerbé l'individualité du corps animal : le topos ontologique moderne. Cette dynamique est à l'origine de l'individualisme moderne. Cela signifie que plus le corps médial se développe – et il se développe de jour en jour –, plus le parti ontologique moderne nécessite qu'il soit forclos, et plus cette forclusion nourrit l'individualisme.

C'est le cercle vicieux de la modernité, celui sur lequel repose en particulier l'antinomie croissante entre notre système économique – lequel table de plus en plus sur le développement de la consommation individuelle, celle du corps animal – et l'urgence environnementale, qui nécessiterait à l'inverse une régulation systématique du corps médial, subordonnant la consommation individuelle.

Cette antinomie conduit à des absurdités toujours plus criantes. Elles s'illustrent notamment dans le système automobile, et à l'intérieur de ce système, tout particulièrement avec la vogue du 4x4, comme le résumait une réclame parue à l'automne 2003 dans la presse française : « Vous aimez la nature ? Prouvez le lui ! – Mitsubishi Pajero 7 places ».

5. Si la modernité est dans l'impasse, ce n'est donc pas seulement parce que son modèle de développement s'est prouvé triplement insoutenable : non durable écologiquement, injustifiable moralement (car il accroît les inégalités), et insupportable esthétiquement (par le ravage des paysages). C'est aussi, et plus fondamentalement, parce que son parti ontologique ne peut conduire qu'à aggraver le cercle vicieux dans lequel elle s'est prise. Il devient clair que nous ne pourrons jamais engager les réformes nécessaires pour réduire notre empreinte écologique sans une motivation morale que l'individualisme ne peut pas nourrir, puisqu'il est structurellement lié à la forclusion qui, au contraire, nous cache indéfiniment l'insoutenabilité de notre mode de vie.

Il est grand temps de refonder l'être humain dans son milieu existentiel, en cessant de forclore ce corps médial qui est la part commune de notre être, et sans le travail duquel nous ne pourrions pas vivre. Donnant sens à tout le reste, cette tâche ontologique n'est pas moins urgente que les mesures pratiques auxquelles nous pousse aujourd'hui l'impératif environnemental.

Travaux corrélatifs – BERQUE Augustin Écoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000 ; La forclusion du travail médial, L'Espace géographique, XXXIV (2005), 1, 81-90 ; (direction, avec Ph. BONNIN et C. GHORRA-GOBIN) La Ville insoutenable, Paris, Belin, 2006 ; Vers une mésologie – au delà du topos ontologique moderne –, p. 149-154 dans Michel WIEWIORKA (dir.) Les Sciences sociales en mutation, Auxerre, Éditions Sciences humaines, 2007.

 

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