Les politiques énergétiques en Europe : contraintes environnementales et risques géopolitiques

Michel DESHAIES

CERPA, Université de Nancy 2

Résumé Article complet

Introduction

L'une des grandes faiblesses de l'Europe est sa dépendance croissante des importations énergétiques, faiblesse que l'on a pu mesurer à l'occasion du renchérissement des hydrocarbures provoqué à partir de 2004 par la conjonction de la crise au Moyen-Orient et de la demande croissante de la Chine. Aussi, en ce début de XXIe siècle, la question des choix énergétiques à faire pour l'avenir devient d'une singulière acuité pour tous les États-membres de l'Union européenne. Le contexte de renchérissement probablement durable des produits pétroliers va peser de plus en plus fortement sur les économies de pays qui, en conséquence, cherchent des solutions pour réduire leur dépendance, ou du moins pour assurer la sécurité de leur approvisionnement énergétique. L'une des solutions est de réduire la consommation de ressources fossiles, en économisant l'énergie et en augmentant fortement la part des énergies renouvelables, qui ont aussi l'avantage de ne pas contribuer au réchauffement climatique. Cependant, l'évolution récente de la consommation d'énergie en Europe ne semble guère montrer de tendance à la réduction des énergies fossiles, de plus en plus importées de régions à risques géopolitiques importants.

Figure 1 : consommation totale d'énergie (en millions de t.e.p.) et part des différentes sources d'énergie dans les pays de l'Union européenne à 27, ainsi qu'en Norvège et en Suisse en 2004 (sources Eurostat et EEA)

Figure 2 : évolution de la consommation intérieure brute et part des importations nettes d'énergie primaire dans l'Union européenne à 27 (en milliers de tonnes équivalent pétrole)

1– Une dépendance énergétique croissante de l'Europe

Le problème de l'approvisionnement énergétique est incontestablement un des défis majeurs que doit relever la nouvelle Union européenne à 27. En effet, l'Europe qui consomme environ 16% de l'énergie mondiale est le premier importateur du monde. De 1994 à 2005, le taux de dépendance énergétique de l'Union a considérablement augmenté puisqu'il est passé de 43 à 54% (Eurostat 2007, fig. 2). Cette situation est une conséquence du rôle primordial que jouent les hydrocarbures, depuis les années soixante, dans l'approvisionnement énergétique du continent. Le pétrole et le gaz naturel, qui ont fourni 61% de la consommation énergétique en 2004, doivent être en grande partie importés : 80% du pétrole, et 55% du gaz naturel. Les seuls gisements européens importants sont ceux de la Mer du Nord et des régions bordières qui font que le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Danemark sont les seuls producteurs et exportateurs d'hydrocarbures de l'Union européenne. Si l'on ajoute à cela la production norvégienne qui couvre environ 25% des importations de gaz naturel de l'Union, la Mer du Nord fournit donc actuellement la moitié du gaz et un quart du pétrole consommé en Europe. Mais les réserves sont limitées et à l'horizon 2025 les hydrocarbures de la Mer du Nord seront pratiquement épuisés ; si bien que l'Europe devra alors importer la totalité du pétrole et du gaz naturel de régions beaucoup plus éloignées et géopolitiquement sensibles comme la Russie, l'Asie centrale et le Moyen-Orient. Comme par ailleurs l'Europe importe de plus en plus le charbon qu'elle consomme, la dépendance énergétique totale de l'Union européenne pourrait atteindre 80% en 2030.


cons. 1990

en millions

t.e.p.

cons. 2004

en millions

t.e.p.

Evol. 90-2004

en %


Cons./hab.

en 2004

en t.e.p./hab./an

Taux de dépendance énergétique (%)

Allemagne

227

230

+1,3

2,8

61

Autriche

18,5

25,7

+39

3,2

71

Belgique

31,3

37,4

+19,5

3,6

78

Danemark

13,5

15,2

+12,5

2,8

-48

Espagne

56,6

94,3

+67

2,2

77

Finlande

21,6

26,5

+23

5,1

54

France

135,7

158

+16

2,6

50

Grèce

14,5

20,2

+39

1,8

73

Irlande

7,3

11,5

+57,5

2,9

86

Italie

107,2

131,2

+22

2,3

85

Luxembourg

3,3

4,4

+33

9,8

96

Norvège

16

18,6

+16

4

-747

Pays-Bas

43

52,5

+29

3,2

31

Portugal

11,2

20,1

+79

1,9

84

Royaume-Uni

137,4

153

+11

2,6

5

Suède

30,5

34

+11,5

3,8

37

EU15

+Norvège

874,6

1032,6

+18

4

53

(sans Norvège)

Estonie

6

2,7

-55

2

28

Lettonie

6,3

3,9

-38

1,7

64

Lituanie

9,7

4,3

-56

1,2

48

Hongrie

19

17,4

-9

1,7

61

Pologne

59,6

56,9

-4,5

1,5

15

Rép. tchèque

36,3

25,7

-29

2,5

25

Slovaquie

14,9

10

-33

1,9

69

Slovénie

3,4

4,8

+41

2,5

51

Bulgarie

16

9

-44

1,2

48

Roumanie

36

26

-28

1,2

30

12 nouveaux entrants

208

163

-22

1,6

35

EU27

+Norvège

1081,8

1193,3

+10

3,8

50,5

(sans Norvège)

Tableau 1 : Évolution de la consommation finale d'énergie dans l'Union européenne de 1990 à 2004 (source Eurostat, EEA). Le taux de dépendance énergétique est le rapport entre les importations nettes d'énergie et la consommation intérieure. Les pays ayant un taux négatif sont les pays exportateurs nets d'énergie


Cette situation plutôt inquiétante, dans un contexte global de concurrence accrue pour des ressources énergétiques fossiles dont les réserves sont limitées, a d'ailleurs été soulignée dans le Livre vert de la Commission européenne sur la sécurité de l'approvisionnement énergétique (novembre 2000). Le plus inquiétant est que, malgré les discours tenus sur la nécessité d'économiser l'énergie, la consommation continue à croître à un rythme soutenu. De 1990 à 2004 l'augmentation a été de 10% pour l'ensemble de l'UE27 (fig. 3) ; mais il faut souligner une divergence d'évolution entre les pays de l'ancienne UE15 et celle des anciens pays communistes entrés dans l'union depuis 2004. Alors que la restructuration économique qui a suivi l'effondrement des régimes communistes a permis de faire diminuer la consommation des pays d'Europe centrale de plus de 20%, dans les pays de l'Europe des 15 elle a progressé en moyenne de 18%. C'est dans les pays plus pauvres de l'Europe du sud que la progression a été la plus forte, atteignant 67% en Espagne et même 79% au Portugal. Cette évolution est la conséquence des progrès économiques et de la modernisation de ces pays dont la consommation énergétique moyenne reste toutefois près de deux fois inférieure à celle des pays d'Europe du Nord et du Nord-Ouest. Ce gradient s'explique non seulement par les différences climatiques, mais aussi par la persistance d'un différentiel économique et de niveau de vie qui, s'il continue à se réduire, devrait entraîner une poursuite de la croissance de la consommation énergétique.


Figure 3 : évolution de la consommation finale d'énergie (en milliers de tonnes équivalent pétrole) dans l'Union européenne à 27, dans l'ancienne Union à 15 et dans les 12 nouveaux adhérents (2004-2007)


Les fortes différences économiques et de niveau de vie qui séparent les pays membres de l'ancienne Union européenne des nouveaux entrants, s'expriment aussi par une consommation d'énergie deux à trois fois plus faible chez ces derniers. Seuls les pays les plus riches, la Slovénie et la République tchèque, ont une consommation d'énergie par habitant comparable à celle des pays à plus haut niveau de vie de l'Union. Il faut d'ailleurs souligner que, si dans presque tous les anciens pays communistes, la consommation d'énergie a fortement baissé entre 1990 et 2000, depuis lors, elle a tendance à augmenter en raison des progrès économiques accomplis qui permettent par exemple une plus large diffusion de la voiture individuelle. Le taux d'équipement des ménages en automobiles qui, en moyenne, a doublé depuis 1990, reste actuellement encore deux fois inférieur à celui des pays riches de l'ancienne Union.

Ces évolutions expliquent la forte augmentation de la consommation du secteur des transports qui a dépassé 25% de 1990 à 2004 et qui est devenu, devant l'industrie, le premier secteur de consommation de l'Europe des 27, avec une part de près de 31%. C'est pourquoi la consommation de pétrole a fortement progressé et a nécessité d'importer entre 1994 et 2005 près de 90 millions de tonnes supplémentaires, soit une augmentation de 18% des importations de 1994. Mais dans les pays d'Europe du sud et d'Europe centrale, la progression a été beaucoup plus rapide. En dix ans seulement, de 1994 à 2004, la consommation d'énergie par le secteur des transports a augmenté de 50% en Espagne, de 55% au Portugal, et même de 90% en République tchèque !

Cependant, à l'échelle de l'ensemble de l'Union, la source d'énergie dont la consommation a le plus augmenté, est le gaz naturel qui a dépassé le charbon et qui fournit actuellement environ un quart de l'énergie des 27. Le gaz naturel est en effet de plus en plus employé pour le chauffage domestique et pour la production d'électricité. Il en résulte un doublement des importations de gaz naturel entre 1994 et 2005 et cette évolution a beaucoup contribué à l'augmentation de la dépendance énergétique de l'Europe, dont les ressources énergétiques propres sont en déclin. La forte augmentation des énergies renouvelables soutenue par la politique de l'Union européenne ne compense pas le déclin du charbon et du lignite dont la production a baissé de 40% depuis 1990.

2 – Les différents choix énergétiques des pays européens

Avec l'importance croissante de la question énergétique, l'un des objectifs de l'Union européenne est de renforcer l'intégration de la politique et des marchés énergétiques européens. Il s'agit notamment de développer une politique commune vis-à-vis des pays tiers fournisseurs d'énergie comme la Russie avec laquelle l'Union européenne a développé un partenariat énergétique. Mais au-delà des déclarations concluant les sommets européens, une politique européenne apparaît d'autant plus difficile à mettre en œuvre qu'il existe à l'intérieur de l'Union, une grande diversité de situations et d'intérêts, en raison d'une part de l'inégalité des ressources énergétiques et d'autre part de choix politiques influencés par des considérations économiques, géopolitiques ou environnementales.

Dans la très grande majorité des pays de l'Union européenne (à 15 comme à 27), les énergies fossiles (charbon, lignite et hydrocarbures) jouent un rôle majeur, fournissant au moins les trois quarts de la consommation d'énergie. Toutefois, il n'y a que six pays où le charbon ou le lignite sont des sources importantes de production. Il s'agit alors de la valorisation de ressources nationales abondantes qui permettent de diminuer les importations énergétiques pour produire de l'électricité. Ainsi s'explique la place exceptionnelle du charbon en Pologne (59% du bilan énergétique), du lignite en République tchèque (45%), en Bulgarie, en Roumanie et en Grèce, des schistes bitumineux en Estonie (59%). C'est aussi largement le cas en Allemagne où le charbon et le lignite fournissent la moitié de la production électrique et donc un quart de l'énergie consommée. Il faut souligner cependant que si le lignite est véritablement une ressource nationale, contribuant à réduire la dépendance énergétique du pays, c'est de moins en moins le cas pour le charbon dont la production a beaucoup diminué depuis la réunification allemande ; si bien qu'actuellement plus de la moitié du charbon consommé par les centrales thermiques doit être importé, notamment de Pologne. En Espagne et au Royaume-Uni, le charbon tient encore une place notable pour la production d'électricité, mais comme en Allemagne, une part croissante du charbon doit être importée.

Photo 1 : la centrale thermique de Boxberg en Basse Lusace (Allemagne, Saxe). Cette centrale thermique qui utilise le lignite exploité dans l'immense mine à ciel ouvert de Nochten est représentative de ces centrales thermiques dans les nouveaux Länder entièrement modernisées après la réunification allemande. Au premier plan, le parc des blocs erratiques (Findlingspark), un exemple original de réhabilitation d'une exploitation de lignite.

La place des hydrocarbures est le plus souvent dominante et dans la moitié des pays ils fournissent au moins les deux tiers de l'énergie (Fig. 1). Mais il n'y a que les quatre pays riverains de la Mer du Nord (Royaume-Uni, Pays-Bas, Danemark et Norvège) qui sont pratiquement auto-suffisants, ou en capacité d'exporter une part notable de leur production (le gaz pour les Pays-Bas, le pétrole et le gaz pour la Norvège et le Danemark). Dans tous les autres pays, la production nationale ne couvre qu'une très faible partie d'une consommation en forte progression depuis le début des années 90, si bien qu'ils sont très dépendants des importations pour leur approvisionnement énergétique. Les pays d'Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal, Grèce) ainsi que l'Irlande, la Belgique et le Luxembourg doivent ainsi importer plus des trois quarts de leurs besoins énergétiques. Il y a surtout un contraste entre les pays de l'ouest, où le pétrole est presque toujours la première source d'énergie (à l'exception de la France, de la Norvège et de la Suède) et les anciens pays communistes où le pétrole occupe une place secondaire avec moins d'un tiers de la consommation. Mais c'est aussi dans ces derniers pays que la progression est la plus rapide puisque de 1994 à 2005 la consommation de pétrole a augmenté en moyenne de 27% (jusqu'à 61% en Pologne).


Figure 4 : évolution de la consommation finale d'énergie et de la part du pétrole et du gaz naturel dans l'Union européenne à 27 (en milliers de tonnes équivalent pétrole)


Part pétrole cons. finale 1994 en %

Part pétrole cons. finale 2005 en %

Croissance

Cons. pétrole (1994-2005)

en %

Part gaz cons. finale

1994 en %



Part gaz cons. finale

2005 en %

Croissance

cons. gaz (1994-2005)

en %

Allemagne

48

40

-16

21

27

+32

Autriche

43

43

+39

15

17

+56

Belgique

48

45

+1

21

26

+31

Danemark

49

47

+2

10

11

+12

Espagne

62

54

+36

8

18

+252

Finlande

34

32

+4

6

3

-43

France

48

46

+10

18

21

+30

Grèce

68

69

+36

0

3

+100

Irlande

60

65

+70

10

11

+73

Italie

47

43

+13

28

33

+41

Luxembourg

54

69

+61

13

15

+43

Norvège

36

36

+12

0

2

+100

Pays-Bas

32

34

+20

46

38

-7

Portugal

63

56

+31

0

7

+100

Royaume-Uni

43

43

+8

31

32

+12

Suède

38

33

-11

1

1

+40

EU15

+Norvège

47

44

+8

21

24

+31


Estonie

33

34

+3

4

7

+86

Lettonie

32

30

-6

9

13

+47

Lituanie

34

36

0

11

11

-5

Hongrie

29

26

+6

36

43

+38

Pologne

18

31

+61

9

14

+34

Rép. tchèque

23

27

+21

19

24

+35

Slovaquie

20

21

+3

30

30

0

Slovénie

51

49

+25

13

14

+41

Bulgarie

28

38

+17

11

10

-24

Roumanie

22

27

+18

34

29

-15

12 nouveaux entrants

24

30

+27

18

21

+15

EU27

+Norvège

43

42

+9

21

24

+29

Tableau 2 : évolution de la part des hydrocarbures dans la consommation finale d'énergie et croissance de la consommation de 1994 à 2005 (source Eurostat)

Dans les pays d'Europe de l'ouest, la tendance est à réduire la part du pétrole au profit du gaz naturel qui est en progression presque partout et est, en proportions croissantes, importé de Russie. Au total, la part des hydrocarbures a donc tendance à augmenter et explique la dépendance énergétique croissante de la plupart des pays.

Les énergies fossiles ne jouent un rôle moindre que dans un nombre limité de pays où elles fournissent moins de 60% de la consommation. Il s'agit en l'occurrence des pays d'Europe du Nord (Norvège, Suède, Finlande), ainsi que de la France, de la Suisse et de la Lituanie. Dans tous ces pays, ce plus faible rôle des énergies fossiles est dû au fait que la quasi-totalité de l'électricité y est produite à partir du nucléaire, ou de l'utilisation des énergies renouvelables et en l'occurrence essentiellement l'hydroélectricité ; ce qui leur assure une moindre dépendance énergétique. En France et en Lituanie, le nucléaire joue un rôle prédominant, l'hydroélectricité ne venant qu'en appoint, alors qu'en Suède, en Suisse et en Finlande, la répartition entre nucléaire et renouvelables est plus équilibrée.

Dans la plupart des pays, l'évolution récente depuis les années 90 est de plus en plus influencée par les impératifs économiques et par les considérations environnementales. En conséquence, l'objectif traditionnel de valorisation des ressources nationales afin de limiter la dépendance vis-à-vis de l'extérieur passe souvent au second plan lorsqu'il est en contradiction avec l'économie, ou même l'environnement. C'est ce qui explique le net accroissement de la dépendance énergétique, particulièrement marqué dans les anciens pays communistes d'Europe centrale et orientale, où les productions nationales de charbon et le lignite ont fortement décliné. La prise en compte de l'environnement a aussi conduit un certain nombre de pays à renoncer à l'utilisation de l'énergie nucléaire qui contribue pourtant à réduire la dépendance vis-à-vis des importations d'hydrocarbures.

3 – Les limites des politiques énergétiques soucieuses de l'environnement

A partir des années quatre-vingt, la volonté de réduire l'impact sur l'environnement de l'exploitation des ressources énergétiques a fortement influencé la politique de plusieurs pays européens qui ont refusé d'utiliser l'atome pour la production électrique, ou se sont engagés dans la sortie du nucléaire. C'est le cas en particulier de l'Italie et de l'Autriche dont la population a été consultée par référendum. En Suède, le parlement a décidé dès 1980 la sortie du nucléaire à l'horizon 2010, tandis qu'en Allemagne, le gouvernement de la coalition rouge-verte a fait voter une loi entrée en vigueur le 27 avril 2002, aux termes de laquelle les 19 réacteurs en service doivent progressivement cesser leur activité entre 2003 et 2020 (HEURIAUX, 2002). En Espagne enfin, un moratoire sur l'énergie nucléaire est décidé dès 1984 et il n'est pas prévu de remplacer les 9 réacteurs en activité qui, pour la plupart cependant, resteront en service jusqu'après 2020. Cependant, si l'essor du nucléaire a été stoppé, il reste encore aujourd'hui la première source de production d'électricité dans l'Union européenne avec environ 30% du total. L'Europe est en fait partagée entre les pays sans nucléaire, ou qui envisagent de s'en passer, et ceux qui, comme la France, la République tchèque, la Slovaquie ou la Finlande, mènent une politique de maintien, voire même de développement de l'énergie nucléaire considérée comme jouant un rôle essentiel pour réduire la dépendance énergétique du pays. Cela peut d'ailleurs donner lieu à des frictions comme celles qui ont opposé l'Autriche à la République tchèque au sujet de la mise en service de la centrale nucléaire de Temelin, que les Autrichiens considéraient comme dangereuse et menaçante, puisque située à moins de 100 km de Vienne.

Aussi, à l'intérieur de l'Europe, l'un des sujets de débat porte sur la capacité des énergies renouvelables à remplacer les énergies fossiles. Les pays qui, comme l'Allemagne, se sont engagés dans la sortie du nucléaire, ont mis en place une politique très volontariste de réduction de la consommation énergétique et de développement des énergies renouvelables. En quelques années, l'Allemagne est devenue le champion du monde du développement des énergies renouvelables et en particulier des éoliennes, dont les grandes hélices sont désormais des éléments caractéristiques des paysages allemands. Avec 18 685 éoliennes et 20 622 MW de puissance installée à la fin de l'année 2006, l'Allemagne possède en effet le premier parc éolien du monde dont elle représente environ un tiers. Il faut souligner la rapidité avec laquelle ce parc éolien s'est développé puisqu'en seulement huit ans, de 1998 à 2006, la puissance installée a été multipliée par 7. Avec une production de 29,8 TWh en 2006, soit 4,8% de l'électricité produite en Allemagne, les éoliennes sont même devenues la première source d'énergie renouvelable puisqu'elles dépassent désormais l'hydroélectricité (figure 5).

Figure 5 : évolution de la production d'électricité éolienne et hydraulique en Allemagne (en milliards de kWh) (source DEWI)



Photo 2 : parc éolien au nord de Hoyerswerda en Basse Lusace (Allemagne). Ces grands parcs éoliens, particulièrement nombreux en Allemagne du Nord et de l'Est, sont l'une des images les plus symboliques de la politique allemande de développement des énergies renouvelables.

Plus discret que le développement de l'éolien, l'essor de l'utilisation de la biomasse1 pour produire de l'électricité n'en est pas moins spectaculaire. Restée insignifiante jusqu'à la fin des années 1990, celle-ci a depuis lors décuplé pour atteindre 10 TWh en 2005. Elle est en tout cas très supérieure à la production d'électricité à partir de l'énergie solaire captée par des cellules photovoltaïques qui s'élevait à tout juste 2 TWh en 2006. Il est vrai qu'en raison du coût élevé des installations, celle-ci ne représente encore qu'une fraction marginale de l'utilisation de l'énergie solaire, principalement utilisée pour le chauffage des maisons et des chauffe-eau. Au total, les énergies renouvelables ont représenté en 2006 4,8% de la consommation énergétique primaire en Allemagne et ont fourni environ 11,6% de la production d'électricité du pays.

Cet essor remarquable des énergies renouvelables est la conséquence de la politique amorcée au début des années 1990 et considérablement renforcée par le gouvernement de la coalition rouge-verte. Celui-ci a mis en place un certain nombre de dispositifs incitatifs destinés à subventionner le recours aux énergies renouvelables qui, pour la plupart ne sont pas concurrentielles. Ces mesures incitatives sont pour l'essentiel réunies dans la loi sur les énergies renouvelables (Erneuerbare-Energien Gesetz ou EEG) adoptée le 1er avril 2000. Cette loi oblige notamment les électriciens exploitants à racheter prioritairement l'électricité produite à partir des sources d'énergie renouvelables et surtout elle assure une forte augmentation de la rémunération2 du courant « écologique ». Cela revient à faire subventionner les énergies renouvelables par les autres énergies et en définitive par le consommateur.

L'Allemagne veut ainsi mener une politique exemplaire, à l'avant-garde du plan d'action décidé à l'échelle communautaire et mis en œuvre dans le cadre de la Directive européenne de septembre 2001 qui préconise de faire passer la part des énergies renouvelables dans la production d'électricité, de 14% en 1997 à 22% en 2010 ; ce qui revient à doubler la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique primaire. L'objectif que s'est assignée l'Allemagne est à long terme particulièrement ambitieux, puisqu'il s'agit de faire passer la part des énergies renouvelables dans la consommation totale d'énergie de 5% en 2004 à 50% à l'horizon 2050. Pour atteindre cet objectif, on compte beaucoup sur le développement de l'utilisation des énergies renouvelables pour la production d'électricité. Leur part qui atteint 10% en 2005 a ainsi doublé depuis 1998 et devrait être d'au moins 20% en 2020. Dans cette optique, on prévoit de continuer à développer très fortement l'énergie éolienne dont la part devrait être portée à 10% de la production d'électricité en 2020 et à 25% en 2025.

Cet essor spectaculaire de l'énergie éolienne doit cependant être tempéré, car l'une des principales limites à son développement est son extrême dépendance des conditions météorologiques et donc la variabilité imprévisible de la production qui complique l'équilibre du réseau. Aussi, l'énergie éolienne se signale-t-elle par un écart extrêmement important entre la puissance installée (20 622 MW fin 2006, soit 10% de la puissance totale des centrales) et la production effective de courant électrique (4,8% du total). En d'autres termes, la capacité totale des éoliennes allemandes équivaut à celle de 22 réacteurs nucléaires de 950 MW, mais leur production atteint tout juste celle de 3 réacteurs). Ceci est dû au fait qu'en moyenne les éoliennes ne fonctionnent au mieux que pendant un peu plus de 2000 h par an, tandis que les centrales au lignite tournent pendant plus de 7000 h et les centrales nucléaires plus de 7 200 h. Si l'on ajoute à cela que les bons sites pouvant être équipés se font rares et qu'il s'agit d'une énergie non compétitive, dont l'essor n'a été possible que par de généreuses subventions, on peut raisonnablement se demander si l'objectif affiché par l'ancien ministre de l'environnement, Jürgen Trittin, de porter la part de l'électricité éolienne à 10% en 2020, puis à 25% en 2025 n'était pas excessivement ambitieux.

La solution envisagée est de suivre l'exemple du Danemark en construisant de gigantesques éoliennes off shore à plus de 40 km au large des côtes allemandes; ce qui permettrait de lever deux des obstacles à la poursuite du développement de l'énergie éolienne : la rareté des sites intéressants et les critiques de plus en plus vigoureuses des riverains qui reprochent aux éoliennes d'être bruyantes et inesthétiques. En effet, l'implantation brutale des champs d'éoliennes, notamment dans le nord de l'Allemagne, a provoqué la constitution de plusieurs centaines d'associations locales de citoyens inquiets de l'impact environnemental négatif de ces pylônes qui défigurent les paysages.

En raison des résistances de plus en plus grandes que rencontrent les projets de nouvelles implantations, on cherche désormais à développer la production off-shore qui a aussi l'avantage de bénéficier d'une capacité de production bien supérieure. En effet, au lieu de 2000 h par an pour les meilleures localisations sur le continent, les sites off-shore permettent d'atteindre près de 3500 h. Un parc expérimental d'une douzaine d'éoliennes est en cours de réalisation à 45 km au large des côtes de l'île de Borkum.

Ce programme très ambitieux de développement de l'énergie éolienne est aujourd'hui l'objet de nombreuses critiques, d'une part à cause de l'impact paysager des implantations continentales, d'autre part en raison du coût financier, puisqu'il s'agit d'une énergie largement subventionnée. Aussi, beaucoup jugent que l'importance de la capacité de production électrique éolienne dont pourrait disposer l'Allemagne en 2020 a été largement surestimée par la Dena (Deutsche Energie Agentur, Agence allemande de l'énergie). C'est ce que montre par exemple l'étude publiée en septembre 2005 par la Deutsche Physikalische Gesellschaft (DPG), intitulée Klimaschutz und Energieversorgung in Deutschland (1990-2020). Selon cette étude, de nombreux problèmes sous-estimés par la Dena, comme celui du financement des nouveaux parcs éoliens, mais aussi la nécessité de créer plusieurs centaines de kilomètres de nouvelles lignes à haute tension pour raccorder au réseau les parcs off-shore, ne permettront pas un développement aussi rapide que prévu. Aussi, la DPG estime que les nouvelles capacités de production éolienne qui pourront être créées d'ici à 2020 ne dépasseront pas un total de 36 000 MW (soit la capacité prévue par La Dena en 2015) se partageant entre 9 800 MW en off-shore et 26 200 MW sur le continent. Dans ces conditions, la production d'électricité éolienne pourrait tripler et atteindre environ 76 TWh en 2020, soit 14% de la consommation actuelle. Si l'on ajoute à cela la production d'hydroélectricité que l'on ne peut plus accroître, ainsi que celle d'autres sources d'énergie comme la biomasse, on peut envisager selon la DPG que les énergies renouvelables fournissent entre 98 et 108 TWh à l'horizon 2020, soit 16 à 18% de la consommation d'électricité de 2005.

Face aux limites des énergies renouvelables, l'autre volet de la politique énergétique allemande consiste à réduire sensiblement la consommation d'énergie. Les perspectives d'évolution de la consommation énergétique en Allemagne ont fait l'objet de nombreuses études commanditées par l'ancien gouvernement de la coalition rouge-verte afin de déterminer, entre autres, les conséquences de la sortie programmée du nucléaire. Le point commun de toutes ces études, parmi lesquelles se détache le quatrième rapport sur l'énergie (Energiereport IV, EWI/PROGNOS, 2005) et « l'étude sur le développement optimisé des énergies renouvelables » commanditée par le ministère de l'environnement (BMU, DLR, IFEU, WI, 2004), est de prévoir une réduction sensible de la consommation énergétique à l'horizon 2020. Elles partent de la constatation que l'efficacité énergétique3 en Allemagne a considérablement progressé depuis 1990, si bien que la croissance économique est désormais découplée de l'évolution de la consommation d'énergie. C'est ainsi qu'entre 1990 et 2005 le PIB a augmenté de 25%, alors que la consommation d'énergie a baissé de 4,5%.

Dans ces conditions, il est envisagé que ces progrès vont s'accentuer dans les années à venir et que l'accroissement de l'efficacité énergétique va permettre de réduire sensiblement la consommation en 2020 : de 9% suivant le scénario du quatrième rapport sur l'énergie, à 24% d'après « l'étude sur le développement optimisé des énergies renouvelables ». Ainsi, grâce à la diminution de la consommation énergétique et à l'essor des énergies renouvelables, il est possible, suivant ces études, de sortir du nucléaire en maintenant la consommation de lignite, de charbon et d'hydrocarbures à un niveau comparable à l'actuel, voire même en la diminuant sensiblement si l'on suit le scénario du ministère de l'environnement. En effet, selon ce scénario « vertueux » la consommation de lignite pourrait être divisée par deux, celle de charbon être réduite de 30%, celle de pétrole de 22% et celle de gaz naturel de 10%  (Fig. 6)!

Scénarios 2020

Situation en 2005 Energiereport IV BMU

14 238 PJ 13 019 PJ 10 920 PJ


Figure 6 : prévisions et scénarios de consommation énergétique en Allemagne en 2020 (en Petajoules).
1 Petajoule équivaut à 23 900 tonnes équivalent pétrole (source : EWI/PROGNOS 2005, BMU 2005).


En fait, ces scénarios optimistes s'appuient principalement sur le prolongement de la diminution de la consommation consécutive à la réunification allemande. En effet, la restructuration économique de l'Est a mis un terme à la gabegie énergétique de l'économie dirigée. Mais il faut souligner qu'une fois supprimées les principales sources de gaspillage de l'énergie, l'évolution observée depuis le milieu des années quatre-vingt-dix a été marquée par une augmentation de la consommation. Si l'on prend l'exemple de la consommation d'électricité de l'Allemagne, on constate qu'après une baisse de 4% entre 1990 et 1993 en conséquence de la désindustrialisation dans les nouveaux Länder, elle n'a depuis lors pas cessé d'augmenter, passant de 527 TWh en 1993 à 633 TWh en 2006, soit en moyenne une augmentation de 9 TWh par an (Fig. 7). Depuis 2000, l'augmentation de la consommation s'est même accélérée dépassant 57 TWh, soit pratiquement le double de toute la production d'électricité éolienne en 2006. Autrement dit, l'augmentation de la consommation a été en volume plus de trois fois supérieure à celle de l'énergie éolienne (environ 3 TWh par an) qui, à aucun moment, n'a pu couvrir l'accroissement de la demande. Même si le développement de la consommation se poursuit à un rythme beaucoup plus faible au cours des dix prochaines années, cela signifie que le développement du parc d'éoliennes ne pourrait même pas compenser l'augmentation de la consommation. Il paraît dès lors exclu que les énergies renouvelables puissent compenser, même partiellement, une forte réduction, et à plus forte raison la suppression de l'énergie nucléaire.
Figure 7 : augmentation de la consommation d'électricité et évolution de la production éolienne depuis 1993, année du minimum de consommation depuis 1990 (en TWh) (source : BMWT)


Les scénarios établis récemment (Energiereport IV, EWI/PROGNOS 2005 ; EWI/PROGNOS 2006) par l'Institut d'économie de l'énergie (EWI) de Cologne et par l'Institut de prévision Prognos de Bâle montrent ainsi que, même si la consommation d'électricité diminue sensiblement à l'horizon 2030, la production d'électricité devra toujours être assurée à 71% par le gaz naturel, le charbon et le lignite, soit un peu plus qu'actuellement (68%). Les deux scénarios présentés sur la figure 8 divergent seulement sur la place future du charbon. En effet, dans le premier scénario correspondant à l'Energiereport IV, il était envisagé un triplement de la part du gaz naturel par rapport à 2005 ; ce qui se faisait principalement au détriment du charbon réduit alors à 9% de la production d'électricité. La forte augmentation récente des prix des hydrocarbures a conduit les instituts de prévision à envisager un nouveau scénario (EWI/PROGNOS, 2006) prenant en compte un prix élevé du gaz naturel. Dans cette hypothèse fort probable étant donné le déclin des réserves, la part du gaz naturel resterait sensiblement la même qu'en 2005 ; si bien que la sortie du nucléaire se traduirait par une sensible augmentation de la part du charbon qui atteindrait alors 31%, au lieu de 22% en 2005, tandis que le lignite devrait également progresser à 29%.

L'un ou l'autre scénario posent de toute façon des problèmes sérieux pour l'avenir de l'approvisionnement énergétique de l'Allemagne. Dans le premier scénario, le recours accru au gaz naturel augmente dangereusement la dépendance énergétique du pays, pourtant déjà assez importante. Dans le second scénario, le renforcement de l'emploi du charbon et du lignite pour la production d'électricité est en contradiction avec la politique affichée de développer des sources d'énergies qui soient « umweltfreundlich », c'est-à-dire favorables à l'environnement. En effet, l'utilisation encore massive de ces combustibles fossiles contribue largement au fait que pour sa production d'électricité, l'Allemagne produit aujourd'hui sept fois plus de gaz à effet de serre qu'un pays comme la France qui utilise essentiellement l'énergie nucléaire et l'hydroélectricité. Ainsi, alors que la production d'électricité de l'Allemagne représente environ 20% de celle de l'ancienne Union européenne à 15, elle est responsable de près d'un tiers du dioxyde de carbone émis par la production électrique. Seuls les pays consommant encore plus de charbon ou de lignite par habitant, comme le Danemark, la Grèce, la Pologne et la République tchèque, polluent plus que l'Allemagne.

Scénarios 2030

2005 Energiereport IV EWI/PROGNOS 2006

618 TWh 584 TWh 586 TWh

source : BMWI, d'après EWI/PROGNOS 2006

Figure 8 : scénarios d'évolution des différentes sources de production d'électricité en Allemagne en 2030 (en milliards de kWh : TWh) 

4 – Les risques géopolitiques d'une dépendance énergétique accrue : l'exemple du gaz

La fermeture des centrales nucléaires allemandes pourrait donc être compensée largement par un recours accru au gaz naturel qui, suivant l'un des scénarios d'évolution, pourrait alors représenter plus d'un tiers de la consommation énergétique primaire de l'Allemagne. Or, l'accroissement considérable des importations qui ont doublé depuis 19904 s'est fait essentiellement au profit de la Russie. C'est ainsi qu'en 2004 l'Allemagne a importé de Russie environ 38 milliards de m3 de gaz, soit 42% de ses importations. Si l'on ajoute à cela qu'avec une part de 34%, la Russie est également de loin le premier fournisseur de pétrole de l'Allemagne, elle apparaît donc d'ores et déjà en situation de forte dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou (R. Götz, 2006). Or, dans l'avenir, cette dépendance devrait s'accroître sensiblement, d'une part en raison de l'augmentation de la consommation allemande de gaz, d'autre part en conséquence du recul de la part du gaz naturel et du pétrole en provenance de la Mer du Nord dont les réserves seront vraisemblablement épuisées à l'horizon 2025/2030. A l'inverse, la Russie possède les plus importantes réserves mondiales de gaz naturel avec environ 27% du total. De plus, c'est un fournisseur relativement proche et considéré par les milieux politiques et économiques allemands comme plus sûr que les pays du Moyen-Orient (N. Krieger, 2005).

Partant de ce constat, l'Allemagne a joué un rôle moteur dans la politique de l'Union européenne visant au développement d'un partenariat énergétique avec la Russie. Le développement des relations entre l'Union européenne et la Russie est d'ailleurs illustré par la tenue régulière de Sommets, qui se sont à plusieurs reprises réunis en présence de tous les chefs d'État et de gouvernement des États membres de l'Union européenne et du Président de la Fédération de Russie, notamment lors de la célébration du tricentenaire de la ville de Saint-Pétersbourg en 2003, ou plus récemment à Lahti (Finlande) en octobre 2006. Mais, dans le détail, les Etats membres sont loin de porter la même appréciation sur les relations avec la Russie, qui constitue l'un des dossiers divisant le plus les Européens. Si les grands Etats occidentaux (la France, l'Italie et l'Allemagne) sont plutôt favorables, voire même très favorables à un renforcement des relations avec la Russie, il en va tout autrement de plusieurs Etats anciennement incorporés dans le bloc soviétique comme la Pologne, la République tchèque et les pays Baltes, beaucoup plus réticents à voir la Russie jouer un rôle croissant en Europe. Seule la Bulgarie est traditionnellement favorable à Moscou.

Il faut souligner ici la dimension particulière des relations qui se sont développées entre l'Allemagne et la Russie, en particulier entre 2000 et 2005, dans le cadre des liens d'amitié entre le président russe Vladimir Poutine et le chancelier allemand Gerhard Schröder. C'est ainsi que le gouvernement Schröder a privilégié l'accroissement des importations de gaz en provenance de Russie et s'est même engagé dans un véritable partenariat énergétique avec Moscou (R. Götz, 2006). En effet, l'augmentation prévisible des importations allemandes (et probablement d'autres pays européens) de gaz en provenance de Russie rendront nécessaire la modernisation du réseau de gazoducs construit dans les années quatre-vingt. Pour l'heure, il existe deux gazoducs approvisionnant l'Europe avec le gaz de Sibérie occidentale : le gazoduc « Yamal » passe à travers la Biélorussie et la Pologne pour aboutir à Berlin tandis que le gazoduc « Amitié » passe par l'Ukraine, la Slovaquie et la République tchèque (Fig. 9). Aussi, pour acheminer les 60 milliards de m3 par an que l'Allemagne pourrait importer de Russie à l'horizon 2020, il a été décidé conjointement par Moscou et Berlin de construire un nouveau gazoduc à travers la Mer Baltique, le NEGP (Nordeuropäische Gaspipeline). Ce projet qui doit être réalisé en coopération entre la société russe Gazprom et les sociétés allemandes Wintershall, BASF et EOn, a été très activement soutenu au plus haut niveau par le chancelier Gerhard Schröder et le président russe Vladimir Poutine. Il est d'ailleurs particulièrement significatif de noter que le dernier acte important de Gerhard Schröder5 comme chancelier a été précisément de faire signer à Berlin, en septembre 2005, le partenariat entre Gazprom et les sociétés allemandes (N. Krieger, 2005).

Figure 9 : les gazoducs existants et en projet entre la Russie, l'Asie centrale et l'Europe

Ce gazoduc devrait permettre d'acheminer la totalité des importations allemandes de gaz en provenance de Russie. Il a donc une forte signification politique, puisque cela revient à contourner d'une part la Biélorussie et la Pologne, d'autre part l'Ukraine, par où transite actuellement le gaz. C'est pourquoi ce projet a soulevé des protestations dans les pays baltes et en Pologne, parce que ces pays ont l'impression d'être regardés avec méfiance et de faire les frais d'un accord germano-russe. Ce projet illustre en tout cas les divisions des Européens face à la Russie qui cherche à signer des accords bilatéraux avec les grands pays. Ces accords portent notamment sur des contrats d'approvisionnement à long terme conclus entre Gazprom et les entreprises de distribution européennes. Au cours de l'année 2006, Gazprom a ainsi renouvelé des contrats d'approvisionnement en gaz naturel avec l'entreprise allemande E.ON Ruhrgas, avec l'italienne ENI et avec Gaz de France à laquelle elle doit fournir du gaz naturel jusqu'en 2030. Gazprom cherche également à accéder à la distribution de gaz dans l'Union européenne (notamment en Allemagne et en Italie) pour limiter les risques.

Néanmoins, même dans les pays plutôt favorables à la Russie, l'évolution du régime, assez peu conforme à celle des démocraties occidentales et cherchant à utiliser l'énergie comme instrument de puissance, ne manque pas d'inquiéter. C'est ainsi que les crises du gaz qui ont opposé la Russie à l'Ukraine6 durant l'hiver 2005/2006, puis à la Biélorussie en 2006/2007 ont redonné vigueur aux arguments de ceux qui, en Allemagne, s'inquiètent de voir le pays dépendre de plus en plus de Moscou pour son approvisionnement énergétique, puisqu'en 2020 c'est environ 60% de la consommation de gaz qui pourrait provenir de Russie. Plusieurs hebdomadaires ont dénoncé la stratégie qui consiste à faire reposer l'approvisionnement de l'Allemagne et plus largement de l'Occident dans les mains de quelques Etats peu fiables comme la Russie qui, sous un autre gouvernement, pourrait être tentée de faire pression dans une future négociation, en se servant du gaz ou du pétrole. Face au risque que peut présenter une trop forte dépendance de la Russie, l'Union européenne cherche donc à diversifier ses approvisionnements, notamment en direction de l'Asie centrale (Turkménistan et Kazakhstan). Mais pour mener à bien cette stratégie, il faut réaliser de nouveaux oléoducs et gazoducs contournant le territoire russe et passant par la Turquie, comme l'oléoduc transcaspien ou le projet Nabucco que la Russie s'efforce de contrecarrer.

L'année 2007 est à bien des égards cruciale pour l'avenir des relations entre la Russie et l'Europe, puisque l'accord de partenariat et de coopération entré en vigueur il y a dix ans vient à échéance et doit être remplacé par un accord de partenariat stratégique mentionnant l'intérêt mutuel des parties en une coopération énergétique. L'Union européenne demande que soient mieux garantis la transparence et surtout l'accès libre des sociétés occidentales au marché russe, alors que la nouvelle loi sur les ressources du sous-sol réserve pratiquement l'accès aux gisements stratégiques aux seules sociétés russes. Les Européens souhaiteraient également que le nouvel accord ne porte pas seulement sur les questions énergétiques, mais mentionne aussi la reconnaissance de valeurs communes, telles que la démocratie, les droits de l'homme et l'État de droit et vise à développer la coopération dans le domaine de la sécurité extérieure et de la justice. La Russie quant à elle, continue à exprimer son refus de ratifier le traité de la Charte de l'énergie signé en 1994 parce qu'elle est en particulier hostile à la clause qui remet en cause le monopole de Gazprom sur les exportations de gaz naturel.

La préparation du nouvel accord est l'occasion pour la Russie de rappeler aux Européens que si, pour l'heure, l'Europe est le principal débouché des exportations énergétiques russes, ce n'est pas une situation définitive et la Russie a la possibilité de trouver d'autres débouchés. C'est ainsi qu'au cours de l'année 2006, le président de Gazprom, puis le président Vladimir Poutine ont annoncé leur intention de diriger une part croissante des exportations de gaz et de pétrole vers de nouveaux marchés, en particulier vers l'Asie ou les États-Unis.

Conclusion :

Au seuil du XXIè siècle, la principale faiblesse géopolitique de l'Union européenne est sa dépendance croissante de l'extérieur pour son approvisionnement énergétique. Face à ce défi majeur, l'Union peine à définir une politique commune et les pays pratiquent des politiques différentes en fonction de leurs ressources propres, de leurs intérêts économiques et de préoccupations environnementales que les Etats membres apprécient d'ailleurs différemment. En effet, si un accord existe pour développer les énergies renouvelables à hauteur de 20% du bilan énergétique à l'horizon 20207, il existe de grandes divergences en ce qui concerne par exemple la place du nucléaire. Alors que pour des raisons environnementales plusieurs pays européens, comme l'Allemagne et la Suède, ont décidé de sortir du nucléaire, la France dont l'essentiel de la production d'électricité vient de l'atome, estime que le nucléaire joue un rôle important pour la protection de l'environnement, puisqu'il permet de limiter les rejets de dioxyde de carbone dans l'atmosphère et de lutter contre le réchauffement climatique.

Aussi, le débat actuel sur l'énergie et l'environnement porte principalement sur l'accroissement de l'efficacité énergétique et sur la capacité des énergies renouvelables à se substituer au nucléaire, première source de production d'électricité de l'Union européenne. Or, malgré l'essor impressionnant des éoliennes dans des pays comme le Danemark, l'Espagne et l'Allemagne, il faut bien constater que la part de cette énergie est extrêmement faible et que la seule énergie renouvelable importante reste l'hydroélectricité, du moins dans les pays suffisamment montagneux. Dans ces conditions, les énergies renouvelables ne constituent pas une alternative crédible ; si bien que la sortie du nucléaire signifie un recours accru aux énergies fossiles, hydrocarbures ou charbon et lignite pour les pays qui disposent de ressources suffisantes. Mais l'utilisation des combustibles solides est à l'origine de fortes émissions de gaz à effet de serre, tandis que le recours aux hydrocarbures risque d'accentuer la dépendance énergétique, dans un contexte mondial de raréfaction et de renchérissement de ces ressources, aux mains de pays à risques géopolitiques relativement élevés, qui, à l'image de la Russie, pourraient être tentés d'utiliser l'énergie comme une arme de pression politique.

On peut donc légitimement se demander si l'abandon de la filière nucléaire est effectivement le choix le plus pertinent pour l'environnement, comme pour la sécurité des approvisionnements. En effet, en l'état actuel des technologies, la production d'énergie en grandes quantités et à faible coût, sans nuisances environnementales, reste encore largement une utopie. C'est un des grands défis que doit relever l'Europe dans un avenir proche et les enjeux sont de taille, dans la mesure où c'est actuellement que doivent se prendre les décisions qui vont orienter les politiques énergétiques des différents États de l'Union européenne. En effet, le parc des centrales nucléaires actuellement en activité est vieillissant et se pose maintenant la question de leur renouvellement et de la construction d'une nouvelle génération de réacteurs, comme cela est déjà envisagé par exemple aux Etats-Unis. À ce titre, la décision de la Finlande de construire un nouveau réacteur EPR acheté au consortium Siemens-AREVA, à la fin de l'année 2003, pourrait marquer une relance de l'industrie nucléaire. Dans le contexte actuel d'une tension croissante sur les marchés de l'énergie, le nucléaire pourrait peut-être de nouveau faire valoir ses avantages incontestables.

Bibliographie

Deshaies Michel (2004a), Énergie et paysages en Allemagne : les enjeux environnementaux, Annales de Géographie, n°637, p. 251-275.

Deshaies Michel (2004b), La question énergétique en Allemagne et dans les pays d'Europe centrale, Revue d'Allemagne, n°3-4, p. 323-340.

Deshaies Michel (2007), Energie et environnement en Allemagne, Revue Géographique de l'Est, tome XLVII, n°1, p. 53-69.

Götz R. (2006). - Deutschland und Russland – "strategische Partner"? APuZ, p. 14-23. Heuraux Christine (2002), Le marché énergétique allemand, chronique d'une libéralisation annoncée, Nantes, Editions du temps, 252 p.

Krieger Natalia (2005), «Die westliche Russlandpolitik unter dem Aspekt der Energieversorgungssicherung», Kölner Arbeitspapiere zur internationalen Politik, nr 45, 100 p.

Umbach Frank (2006), «Europas nächster Kalter Krieg. Die EU braucht endlich ein Konzept zur Versorgungssicherheit», Internationale Politik, 61, 2, p. 6-14.

Sites internet consultés :
http://www.faz.net
http://www.zeit.de/online/2006/01/russland_ukraine
www.iea.org/Textbase/stats/electricityresult.asp
www.vdew.de

1 Il s'agit de produire du biogaz à partir des déchets agricoles, forestiers, municipaux et industriels. Ce biogaz est ensuite brûlé pour générer de la vapeur et produire de l'électricité comme dans les centrales thermiques.

2 La rémunération du courant électrique issu des énergies renouvelables varie fortement de 6,19 à 9,1 centimes d'euro pour l'éolien jusqu'à 50 centimes d'euro pour les cellules photovoltaïques.

3 L'efficacité énergétique peut être évaluée à partir de l'intensité énergétique, c'est-à-dire le rapport entre la consommation énergétique primaire du pays et son PIB. C'est ainsi qu'en Allemagne en 2006 l'intensité énergétique était de 1,58 tonnes équivalent pétrole pour 1000 € de PIB, soit une baisse de 21% par rapport à 1990 où elle était de 2 t.e.p.

4 Avec 91 milliards de m3 de gaz importé en 2004, l'Allemagne était le deuxième importateur mondial, juste derrière les Etats-Unis (N. Krieger, 2005).

5 L'ex-chancelier continuera d'ailleurs à suivre de près le dossier puisqu'après avoir dû quitter la chancellerie, il va devenir président du consortium chargé de construire et d'exploiter le gazoduc NEGP et devient par là même le représentant en Europe de Gazprom.

6 Gazprom a stoppé ses livraisons de gaz à l'Ukraine le 1er janvier 2006, après que celle-ci ait refusé de payer 230 dollars les 1000 m3 de gaz, qui est le prix courant sur le marché mondial. Jusqu'alors, l'Ukraine obtenait le gaz russe au tarif préférentiel de 50 dollars les 1000m3.

7 C'est notamment l'un des points sur lesquels les pays de l'Union sont tombés d'accord lors du sommet de Bruxelles des 8 et 9 mars 2007

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