L'exploitation de plates-formes off shore, nouvel avenir de l'île de la morue ?

Nathalie LEMARCHAND

Maître de conférence Université de Valenciennes

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La pêche à Terre-Neuve est une activité traditionnelle : elle est à la fois essentielle économiquement et a conduit à une organisation spatiale, sociale et culturelle spécifique. Dès les années 1400, des pêcheurs portugais et basques se rendent sur « les Grands Bancs », historiquement l'un des lieux de pêche les plus riches au monde.

1-Terre-Neuve : l'île de la morue

1.1 Une colonisation de pêcheurs

On date la « découverte » de ce qui deviendra le Canada à 1497, lorsque Giovanni Caboto, financé par la couronne d'Angleterre, longera les côtes de Terre-Neuve. Les premiers établissements à Terre-Neuve étaient temporaires. Il s'agissait des pêcheurs Anglais, Français, Basques, Espagnols et Portugais s'installant pour la saison de pêche. Très vite, c'est la pêche à la morue qui domine, ce qui vaudra très rapidement sa réputation « d'île de la morue » à Terre-Neuve. Ils pêchaient, salaient et faisaient sécher les morues avant de renter tous en Europe en hiver. Cet intérêt économique saisonnier, la situation marginale de Terre-Neuve par rapport au continent américain et ses faibles attraits naturels n'ont pas favorisé l'installation de colons. L'île ne s'est peuplée que très lentement par rapport aux autres colonies d'Amérique du Nord. Ce n'est qu'à partir du début du XIXe siècle que la société a commencé à se fixer, lorsque la pêche migratoire a peu à peu été supplantée par une économie basée localement. Les marchands de l'île et de l'extérieur échangent aux pêcheurs la morue contre les marchandises nécessaires au quotidien et au matériel de pêche dans un système de crédit qui endettent les pêcheurs pour des générations.

1.2 Une société côtière

La pêche entraîne un système social et culturel spécifique : la population s'établit le long des côtes, dispersée dans des petits villages accrochés tout autour de la côte accidentée, éloignée des grands centres et isolée par l'hiver et les intempéries. Ils sont reliés les uns aux autres par bateaux, aucune véritable route n'est construite à l'intérieur de l'île jusqu'au XXème siècle. La vie sociale est rythmée par des divertissements traditionnels largement décrits comme « typiques » de la vie à Terre-Neuve, notamment le mummering, les soirées et les fêtes de cuisine, avec leurs éléments de spectacle, de contes et de chansons. Il y a une importante tradition orale à l'image de nombreuses sociétés ou le divertissement passe par les veillées, les soirées de voisinage.

C'est l'adhésion à la confédération en 1949 qui conduira le Canada à construire la transcanadienne, sorte d'autoroute qui traverse l'île d'ouest en est, de Port-aux-Basques, lieu de débarquement du traversier depuis la Nouvelle-Ecosse, jusque St John's capitale de la province. À partir de Port-aux-Basques, la route monte vers le nord, puis tourne vers l'est pour longer la côte nord-est vers la péninsule d'Avalon. La côte sud est, à quelques exceptions près, est inaccessible par la route. Elle est parsemée de petits villages de pêche qu'on ne peut rejoindre que par bateau.

1.3 La surpêche et la politique des quotas : une menace économique mais aussi sociale et culturelle

En même temps que la découverte de gisements pétroliers off shore laissait espérer un nouvel élan économique qui assurerait la survie de l'île, les villages de pêcheurs étaient touchés de plein fouet par d'une part l'affaiblissement des réserves de poisson et de mollusques, qui entraînait des politiques de quotas et d'autre part la réduction de l'assurance-chômage. Ceci entraîna le départ de nombreux habitants, quittant leur village côtier pour s'installer en ville, soit sur le continent, soit dans les villes de Terre-Neuve et plus particulièrement St John's. Ceci contribue à transformer le milieu social mais aussi la vie culturelle de Terre-Neuve. En 1998, le dernier programme annoncé prévoit la mise à la retraite des plus vieux travailleurs de la pêche, le rachat de permis de pêche et des mesures d'encouragement au déménagement offertes aux gens des villages. Que la morue revienne ou non, il semble établi que la pêche ne fera plus jamais vivre les villages.

Cette question de la pauvreté des pêcheurs, de la capacité à établir d'importantes densités de population dans un environnement de faibles ressources ou d'accès difficile est un problème récurrent à Terre-Neuve. Si ce phénomène semble s'accentuer, c'est peut-être aussi qu'il est plus visible et que les villageois, pêcheurs et employés des usines de transformation s'urbanisent. Mais la question de la « surpopulation » îlienne et de sa capacité à disposer de ressources suffisantes pour vivre se pose de longue date. En effet, dès le 17ème siècle, le gouvernement s'interroge sur le nombre de pêcheurs et d'îliens que Terre-Neuve peut faire vivre. Il y avait alors 2000 personnes, il y en a aujourd'hui 500 000.

La découverte de gisements off shore, de gaz et de pétrole, semble apporter une réponse à cette question.

2- Un avenir pétrolier ?

En 2005, le Canada a produit un total de 136 millions de mètres cubes de pétrole brut, dont les deux tiers environ viennent de l'Alberta. Les installations de forage pétrolier en mer de Terre-Neuve ont contribué pour environ 13 % de la production. Bien qu'elle soit en expansion, la production à Terre-Neuve n'égale toujours pas celle de la Saskatchewan.

2.1 Un nouvel espoir d'économie auto-suffisante

Le forage de puits de pétrole a commencé sur les Grands Bancs à la fin des années 1970. Le forage à partir des plates-formes en mer a révélé la présence d'énormes réserves de pétrole et de gaz naturel dans cette région. La production pétrolière du champ d'Hibernia a débuté en novembre 1997. Les plates-formes de forage pétrolier en mer Terra Nova et White Rose se sont ajoutées respectivement en 2003 et vers la fin de 2005. Elles sont situées à 386 kilomètres au large du littoral sud-est de Terre-Neuve. Après la découverte de ces champs pétroliers, Terre-Neuve espérait pouvoir disposer le plus complètement possible de cette exploitation, mais le gouvernement fédéral considérait lui qu'il s'agissait de propriétés fédérales. En 1983 et en 1984, par suite des décisions de la Cour suprême de Terre-Neuve et de celle du Canada, les ressources en mer sont déclarées appartenir au gouvernement fédéral. Ces décisions entraînent de nombreuses protestations et le 11 février 1985, un accord est signé entre le gouvernement de Terre-Neuve et le nouveau gouvernement conservateur fédéral, donnant à Ottawa et à St John's « un droit de regard conjoint sur la gestion du pétrole et du gaz exploités en mer » et permettant « à la province de taxer les ressources comme si elles se trouvaient sur ses terres ». Un Office Canada-Terre-Neuve et Labrador des hydrocarbures extracôtiers a été mis sur pied en 1987 à titre d'agence fédérale-provinciale.

Les compagnies pétrolières exploitantes de ces gisements sont : Exxon Mobil, Chevron, Petro-Canada et Norsk Hydro. L'exploitation pétrolière emploie en réalité peu de personnes, par exemple Terra-Nova n'emploie que 600 personnes à terre, au soutien à l'exploitation et en mer. Terre-Neuve a toujours besoin des transferts provinciaux effectués par le gouvernement fédéral dans le cadre de la politique du Canada.

Un nouvel accord vient d'être signé en août 2007 avec les compagnies pétrolières exploitantes, faisant espérer au gouvernement provincial la création de nombreux emplois (4000). En premier lieu déjà, cet accord apporte à la province une participation de 4,9% dans le projet de 5 G$ moyennant un paiement de 110 M$. Il s'agit du projet offshore Hebron, au large de ses côtes. L'accord de principe comprend aussi un régime de redevances plus généreux.

2.2- Les plates-formes

Hibernia est situé à quelque 315 km à l'est-sud-est de St. John's. On estime entre 20 et 25 ans la durée de vie du champ Hibernia.

Terra-Nova

Découvert en 1984 par Petro-Canada, le champ Terra Nova est le deuxième en importance au large de la côte Est du Canada. Le champ est situé à 350 kilomètres au large des côtes de Terre-Neuve. Il s'agit du premier projet de mise en valeur en milieu rigoureux en Amérique du Nord à faire appel à un navire de production, de stockage et de déchargement (NPSD). Le champ a été mis en production en janvier 2002. L'estimation de la durée de vie du champ se situe entre 19 et 21 ans.

White Rose

Le projet White Rose est situé à 350 km au large des côtes de St. John's. Le projet de mise en valeur de White Rose inclut le forage de 19 à 21 puits.

Cependant, malgré l'exploitation de ce pétrole off shore, l'avenir de Terre-Neuve reste difficile. Ainsi les indicateurs en 2007, après dix années d'exploitation pour Hibernia, démontrent les difficultés économiques et sociales de l'île : le taux de chômage est à 13,7% quand il est à 6 % pour le Canada (3,5 % pour l'Alberta). L'âge moyen de la population est de 41,3 (38,8 Canada) et le bilan démographique est négatif pour la 14ème année consécutive, montrant le non renouvellement de la population. C'est la première province qui a un nombre de décès supérieur au nombre de naissances. Le solde migratoire interprovincial est négatif en 2004 et ne compense donc pas le déficit de naissances. Les retombées de cette exploitation par les compagnies pétrolières se constatent surtout dans la région de St John's et dans la péninsule d'Avalon. Dans les projets de recherche et développement, notamment avec l'Université Mémorial, dans l'investissement en formation, dans la construction d'un aéroport, dans les services administratifs. Ce qui a augmenté la concentration de la population dans cette partie de l'île.

Pour conclure, le pétrole apporte de nouvelles ressources financières mais en réalité peu d'emplois. L'avenir économique de Terre-Neuve, bien qu'incertain, passant par le pétrole off shore bouleversera de toute façon cette société qui de pêcheurs côtiers devient citadine. Les villages de pêcheurs sont de moins en moins actifs, ils deviennent des villages de cartes postales. A l'image d'autres Terre-Neuviens dans le passé, les jeunes partent vers la ville ou le continent, la pêche disparaît, faute de ressources. Tout ceci indique que l'avenir de Terre-Neuve est encore bien embrumé.

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