Réchauffement climatique et Terre en mal d'énergies

Bertrand Lemartinel

(emart@univ-perp.fr)
Professeur à l'Université de Perpignan Via Domitia
Medi-Terra
52 avenue P. Alduy 66860 Peprignan Cedex

Article complet

La question des ressources énergétiques se pose évidemment pour les habitants de notre Terre, dont on sait qu'ils tendent à toujours augmenter leur consommation. C'est particulièrement vrai pour les pays émergents que sont le Brésil, la Chine ou l'Inde ; mais il faut souhaiter que cela devienne le cas pour les pays les plus pauvres, dont le nécessaire développement passera évidemment par des besoins accrus en la matière. D'un autre côté, il faut aussi prendre en compte le caractère fini – à quelle échéance ? – des moyens parfois gaspillés dont dispose l'humanité. Il n'est donc pas incongru, même si cela peut paraître iconoclaste au regard du discours dominant, de se poser la question de l'intérêt du réchauffement climatique : celui-ci peut par exemple conduire à une moindre consommation domestique hivernale, en limitant les besoins de ce que l'on nomme le « tertiaire résidentiel ». Pour tenter d'y répondre – mais nous savons dès l'abord que nous ne saurions le faire de manière définitive – nous aborderons plusieurs thèmes. Il s'agit en premier lieu de savoir ce que l'on nomme réchauffement global, mais aussi de mesurer qu'il n'a pas un égal impact sur nos sociétés, puisqu'il atteint inégalement les différentes régions de notre globe, lui-même inégalement peuplé. Ensuite, nous essaierons de voir si l'on peut en espérer des perspectives de gains énergétiques, avant de considérer les incertitudes qui affectent l'ensemble des projections physiques ou sociétales sur lesquelles nous raisonnons aujourd'hui.

L'idée d'un réchauffement global est intuitivement soutenue par l'irruption de phénomènes climatiques particulièrement violents : on pense par exemple au cyclone Charley (2004) et plus encore Kathrina (2005) dont les effets induits, plus d'ailleurs que son action directe, ont dévasté la Nouvelle-Orléans. Mais ce peuvent être aussi les canicules, comme celle qu'a éprouvée la France en 2003, qui a donné aux prés du Charolais un curieux air de Sahel brûlé par l'harmattan. On pense aussi en voir les effets dans le recul des glaciers alpins, même si celui-ci doit peut-être autant à leur moindre alimentation par réduction des précipitations qu'à une élévation des températures, et même si le fin connaisseur qu'en était Robert Vivian a pu douter de l'impact du réchauffement global ( http://virtedit.free.fr/2article.html ) sur leur géométrie. Il est vrai que l'idée d'une montée du thermomètre n'est pas vieille. Dans les années 1960, marquées par des hivers très froids, on évoquait même une dégradation thermique, dont on accusait souvent les explosions nucléaires : qu'on se reporte seulement à la première page de « SOS Météores », une aventure de Blake et Mortimer dessinée par E.P. Jacobs. Cette idée d'une progression des hivers nucléaires est encore plus récemment mise en paroles (Traffic) par Bernard Lavilliers dans l'album O Gringo (1980). Jusque dans les années 1990, le Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat (GIEC ou en anglais, IPCC), validait d'ailleurs l'existence d'une période médiévale aussi chaude que l'actuelle, précédant un Petit Age de Glace (PAG) dont nous serions maintenant sortis. Ce n'est qu'en 1998 qu'une publication de neuf pages dans Nature, adoptée par le GIEC, renie les irrégularités du dernier millénaire et présente la courbe en « crosse de hockey » qui prévoit un fort réchauffement durant le 21ème siècle. Cette projection très « positive » n'a rien de surprenant pour qui connaît les brusques variations climatiques déjà enregistrées durant le Quaternaire très récent. Elles nous ont fait entrer, depuis 18000 ans environ, dans un interglaciaire dont les températures ont été particulièrement douces durant le Boréal, il y a 8 à 9000 ans. Mais il est clair que cette courbe unique recouvre des situations très différentes et ne rend pas compte de la complexité géographique, que d'autres modèles – fort nombreux, nous le verrons – tentent de cerner. Quoi qu'il en soit, le réchauffement global que nous évoquons est partout symbolisé par les photos d'un ours polaire dérivant sur un médiocre glaçon ; mais, en tant que géographes, et même si le sort des ours blancs ne nous est pas étranger, nous préférons nous intéresser au rapport qui peut exister entre les prédictions de réchauffement et la répartition des hommes à la surface de la Terre, qui conditionnera ses effets sur nos civilisations…

Les travaux du GIEC prédisent une élévation moyenne des températures de 3,1°C durant le prochain siècle, ce qui n'a pas grande signification dès que l'on considère la variabilité terrestre. Plus intéressantes sont les données régionales, obtenues par modélisation et reportées sur les cartes. Les augmentations de température les plus nettes, de l'ordre de 8°C en 2100, seraient localisées dans les régions arctiques. Elles se monteraient encore à 4 ou 5°C à l'intérieur des continents de la zone tempérée, de 3°C sur leurs marges et enfin d'un ou deux degrés sur les océans, dont la vastitude explique la moyenne que nous avons citée plus haut. On a tellement glosé sur les risques encourus que nous nous contenterons ici d'en rappeler la nature. Ce peut être l'élévation du niveau des océans, qui pourrait atteindre 40 ou 50 cm, mais celle-ci ne saurait justifier les cartes catastrophistes – la Bretagne sous les eaux – publiées dans Le Figaro, qui n'est pourtant pas particulièrement un organe écologiste… Toutefois, les deltas peuplés du Bengale, en raison des densités de population, pourraient être sérieusement exposés ; ils le sont déjà. Il est, malgré ce que l'on a pu écrire, plus difficile d'évaluer les effets induits, que ce soit la sécheresse ou au contraire l'augmentation de pluviosité (qui semble prévaloir et n'aurait évidemment pas que des conséquences négatives). En effet, la calotte glaciaire groenlandaise pourrait être mieux alimentée qu'aujourd'hui (+20%) : le bilan s'avérerait donc complexe, entre fonte accélérée et réalimentation hivernale accrue. Et cette obligation de nuance, on la retrouve lorsque l'on considère d'une part les zones réchauffées et d'autre part les mieux peuplées ; il se trouve que, non plus sur la base de modèles, mais bien sur celle de mesures faites entre 1976 et 1999 (source : GIEC-IPCC), les régions du globe qui ont connu une croissance thermique égale à un degré correspondent aux zones de plus forte densité. Il s'agit de l'Est américain, de l'Europe et de la Chine. On est donc fondé à se demander si cette augmentation des températures – pour les 2/5èmes de la population du globe – ne peut servir le bilan énergétique du monde, et plus généralement, si elle ouvre la perspective d'une économie de nos ressources connues.

Le meilleur signe de cette opportunité est la chute des cours du pétrole lorsque l'hiver se caractérise par sa douceur. En juillet 2006, le prix du baril était monté à 78 dollars ; dans l'hiver qui a suivi, il était redescendu à 55 dollars en raison de la clémence thermique qui faisait annoncer au MetOffice britannique « une température moyenne record pour 2007 ». Même si la réalité a été quelque peu différente, et même si l'on ajoute que le coût des hydrocarbures dépend de facteurs politiques, on ne saurait douter qu'une hausse du thermomètre conduit à une moindre consommation, c'est-à-dire à une épargne énergétique. Cela est d'autant plus vrai que dans les pays riches de la zone tempérée, et le nôtre en particulier, la part du résidentiel-tertiaire – donc, pour l'essentiel, du chauffage des logements et bureaux – représente une fraction considérable de la dépense. En France, elle atteint presque la moitié (46%) de cette dernière. Peut-on évaluer ce qu'y ferait gagner un accroissement hivernal de 3°C, toutes énergies confondues ? Nous ne saurions être trop précis, mais on peut sans doute extrapoler les données fournies par Electricité de France, là aussi à partir de modèles de prévision de consommation. La société estime qu' «  en hiver, une variation moyenne d'un degré sur l'ensemble du territoire français entraîne une réduction d'environ 1450 MW de la consommation (soit l'équivalent de la production d'une centrale nucléaire) ». Rapportée au nombre moyen de jours de chauffe ordinairement observé, l'économie annuelle serait approximativement de 25 TWh, ce qui est loin d'être négligeable. On rétorquera immédiatement que le gain risque d'être annulé par le développement de la climatisation estivale puisque « en été, on estime que le gradient de température lié à la climatisation vaut environ 500 MW/°C. ». Les choses sont moins simples car les climatiseurs fonctionnent bien moins longtemps que le chauffage et que le surcoût ne serait que de 2 TWh. En effet, le principe de fonctionnement de ces appareils est radicalement différent de celui des radiateurs ; ils déplacent les calories par évaporation/compression du gaz qu'ils contiennent. Ils peuvent même fonctionner de manière réversible, et récupérer dans l'atmosphère les calories (sans les produire) qu'elle contient, même en hiver : on sait qu'une pompe à chaleur a un bilan énergétique meilleur qu'une simple chaudière ou des radiateurs électriques, qui ne brillent pas par leur efficacité. Au total, la climatisation bien comprise –notamment en cas d'hivers plus cléments augmentant son rendement – peut même contribuer à lutter contre la disette en énergies. Les économies de gaz, de fioul ou de « renouvelables » (70% de la consommation) seraient en proportion aussi utiles que celle d'électricité et plus bénéfiques encore en raison de la réduction des émissions de CO2. On ajoutera que le réchauffement climatique projeté par les modèles peut avoir un rôle social. En effet, la simple facture de chauffage, toujours en France, s'est élevée pour les ménages à 36,2 milliards d'euros en 2006, et que les plus atteints par cet alourdissement des charges sont clairement les plus pauvres, comme le montre une belle étude de la Fondation Abbé Pierre. Ailleurs, en Chine par exemple, une des zones où la croissance des températures s'est avérée nette durant la période 1976-1999, les hivers continentaux moins froids peuvent diminuer la consommation de charbon. Il a aussi l'inconvénient (sauf à filtrer les fumées) d'être extrêmement polluant, comme en témoigne le smog collant qui flotte en permanence sur la ville de Shanghai.

La rétraction des glaces de l'hémisphère nord – celles du continent antarctique paraissant peu enclines à fondre – est toujours présentée comme un des inconvénients majeurs du global warming. Mais elle peut aussi avoir des avantages que les gouvernements, sans trop oser le dire, ont déjà bien perçu. Les russes, en allant planter, en août 2007, un petit drapeau au fond de l'Océan Arctique, ont été assez francs : ils ont manifesté sans détour l'intérêt qu'ils portaient à une zone potentiellement riche en hydrocarbures, qu'un désenglacement, même partiel, rendrait plus exploitable. En Europe occidentale, la brusque passion d'Angela Merkel ou de Jean-Louis Borloo pour le Groenland, largement relayée par les médias, peut se justifier par un goût nouveau pour une « écologie » militante ; mais leur présence dans une région qui se détache politiquement du Danemark est aussi le début de grandes manœuvres géostratégiques auxquelles participent d'ailleurs les canadiens, même si cela se sait moins de ce côté-ci de l'Atlantique… Le réchauffement climatique ouvre la voie à une extension des surfaces terrestres utilisables, et très vraisemblablement à une augmentation, sinon de la diversité, au moins de la biomasse. Cette dernière a crû d'environ 6% entre 1981 et 1999, en particulier dans les forêts boréales (Nemani et al., 2003 ; Piao et al., 2006). Le bilan n'est pas mauvais non plus dans la zone intertropicale (à l'exception des déserts), dans laquelle on sait l'importance du bois de feu pour des populations pauvres. Le coût de cette énergie bois est en effet très modeste, et la remarque est valable également pour nos pays, où il est moitié moindre que celui du fioul domestique. On pourrait ajouter que cela substituerait au cycle long du carbone « géologique » le cycle très bref – moins que séculaire – du carbone forestier, et donc contribuerait à la conservation des gisements. Hélas, le brûlage du bois est générateur de pollutions qui valent bien celles du charbon et son intérêt est de ce fait assez réduit. Il n'empêche que les forêts plantées à cycle court, comme au Swaziland, restent encore d'une réelle utilité pour l'industrie du charbon de bois des pays peu développés ; elles présentent un beau potentiel pour la papeterie et ses sous-produits énergétiques obtenus par voie biologique, dont nous verrons plus loin la nature. Les conséquences favorables du réchauffement climatique sur les rendements agricoles, qui procèdent de la biomasse, ont aussi été constatées en Californie (Lobell, D.B., K.N. Cahill, and C.B. Field, 2007). Pour le Minnesota, les modèles dans lesquels on injecte une température accrue de 8°F (un peu plus certes que ce qui est envisagé en ces lieux par le GIEC) et des précipitations augmentées de 8% prévoient une production de soja de 50% supérieure à l'actuelle. Or qui dit soja dit aussi diester, un équivalent du gazole… Ceci pourrait enfin se faire sans détournement des molécules nutritionnelles. Cela est aussi vrai – et ça peut l'être dès aujourd'hui – pour les biocarburants obtenus par génie biologique à partir des sous-produits agricoles (pailles ou tiges de maïs) ou forestiers (écorces). La complexité des process bactériens – encore à l'étude – reste un frein à l'industrialisation, mais on sait déjà fabriquer, à partir d'une trentaine de tonnes de pailles et de tiges de maïs, 3,4 t d'acétone-éthanol et 0,6 t de butanol, dont l'introduction dans le circuit énergétique des transports est parfaitement envisageable, moyennant une modification des moteurs.

Le rôle du réchauffement global sur la consommation énergétique industrielle est moins certain, mais elle ne représente dans les pays « du Nord » que 20% des besoins globaux, en raison d'un secteur tertiaire très développé. C'est en ce domaine que le progrès peut être notable, puisque le chauffage des bureaux constitue la plus grande part de la dépense. On pourrait croire que les transports, dont l'impact a par exemple doublé en France en vingt ans, ne sont pas susceptibles de profiter d'un mieux hivernal, la gourmandise des moteurs dépendant surtout de leur puissance et du kilométrage parcouru. Sans doute… Mais on réfléchira cependant au fait qu'en France, un trajet sur deux fait moins de 3 km, que le surcoût en carburant est augmenté de 80% au premier kilomètre et de 50% au deuxième et qu'enfin, ces valeurs sont évidemment aggravées par le dégivrage et le désembuage, rendus moins nécessaires lorsque la douceur est installée. Quant aux transports internationaux, ils bénéficieraient d'une moindre étendue de la banquise arctique. La voie maritime du Nord russe plus praticable, outre qu'elle pourrait contribuer à limiter les efforts de Moscou pour accéder aux mers chaudes, réduirait la longueur d'un certain nombre de routes marchandes. Ceci étant, les faits sont à nouveau plus complexes qu'il y paraît : si la superficie de la banquise a tendance à diminuer, son épaisseur s'accroît (Polyakov et al., 2003). C'est dire combien les raisonnements sur le global warming et surtout sur ses conséquences sont difficiles à conduire, les nôtres sans doute, mais aussi ceux qui passent pour avérés au plus grand nombre.

Même si un certain nombre de ses effets supposés peuvent être assez aisément contestés (Vivian, 2006), il n'est guère permis de contester le réchauffement tel qu'il a été enregistré durant la dernière décennie… Les projections, qui envisagent une croissance moyenne de 3,1°C jusqu'à 2085, n'aboutissent pas à des résultats incohérents et sont donc plausibles. On est néanmoins en droit de se poser quelques questions. Le problème est par exemple qu'il est extrêmement difficile, de l'aveu même de leurs auteurs, de cerner des paramètres essentiels : « Large uncertainties remain about how clouds might respond to global climate change. {8.6} » (IPCC, 2007). Or, l'aspect de la couverture nuageuse – continue ou discontinue, stratus ou cumulus – influence considérablement l'énergie reçue au sol : un seul octa (1/8) de nébulosité en moins, c'est une terre moins réchauffée… et le besoin pour EDF d'une puissance électrique supplémentaire de 650 MW ! On hésite encore largement sur les effets d'une fonte lente de l'inlandsis groenlandais, qui semblerait refroidir l'Europe par dysfonctionnement de la dérive nord-atlantique, en contradiction avec les cartes publiées par le GIEC-IPCC. Il est vrai que l'on a largement conclu avant même que de mesurer. Ainsi, Stuart Cunningham et Torsten Kanzow viennent seulement d'installer le réseau de bouées qui permettra d'estimer la circulation générale ; on est pour le moins surpris de lire sous la plume d'Harry Briden que « ce système va confirmer les conclusions de notre étude de 2005 sur le ralentissement de la circulation dans l'Atlantique ». L'anticipation relève ici de la conviction plutôt que de la démarche scientifique. Lorsque l'on considère les chiffres récents, au regard des tendances observables, on voit certes un réchauffement : par exemple, à Genève, la feuillaison des marronniers a été avancée de 40 jours depuis 1800, et s'avère encore plus nette depuis 1960 (Météosuisse) ; mais à Liestal, en campagne, la précocité des cerisiers (10 jours en 100 ans) se réduit au point de s'inscrire dans l'incertitude statistique. Dans la campagne de Saint-Marcellin (Isère), la réduction du nombre de jours de gel, indiscutable de 1984 à 1998, a cessé, et a, en 2006, retrouvé les valeurs de 1984 ! Quant aux minimales, elles n'ont pas vraiment varié depuis les vingt dernières années. Nous reconnaissons que la série est un peu courte pour être valable d'un point de vue climatologique, puisqu'elle n'atteint pas la normale trentenaire. Mais elle a deux mérites : d'une part, elle est une réalité, et d'autre part, elle donne à penser que le réchauffement touche indiscutablement moins les campagnes que les villes. Les modèles ne rendraient-ils pas plus compte des espaces urbains, et ne privilégieraient-ils pas l'hémisphère nord plus peuplé, comme le pense Goodridge (1996, in Leroux, 2005) ? La corrélation observée plus haut des régions entre les zones les plus habitées (Est américain, Europe et Chine) et celle de la croissance maximale des températures relevée sur la carte du GIEC-IPCC de 1976 à 1999 laisse au moins y penser. Lorsque l'on observe les valeurs mesurées depuis 1942 hors des grandes agglomérations et dans l'hémisphère austral, par exemple à Geraldton (Australie), il est bien difficile de discerner autre chose que des cycles interannuels. Les anomalies de température de la basse troposphère enregistrées depuis 1979 par le satellite Météosat, ne militent pas non plus en faveur d'une croissance continue des moyennes. On a donc le droit de s'interroger sur le succès du discours dominant et très alarmiste fondé sur une vision maximaliste de la courbe de Mann, qui ne retient du réchauffement climatique que ses aspects les plus négatifs. Il rappelle indiscutablement celui que pouvait tenir Malthus, non pas sur la croissance des températures, mais sur celle de la population (1792), qui devait épuiser les ressources terrestres et mener l'humanité à sa perte. Il procède aussi de celui, plus moderne, du « club de Rome » qui posait également des « limites à la croissance » tout en introduisant l'idée de scénarios multiples comme celle d'une croissance exponentielle de la pollution. Nous la retrouvons sous une forme voisine dans le rapport de 1998 publié par le GIEC-IPCC, ce dernier insistant particulièrement sur l'accumulation funeste des gaz à effet de serre (GES, dont le CO2) produits par les pays riches. Evidemment, cette position a trouvé des relais chez les contempteurs desdits pays et gros émetteurs de GES, en particulier des Etats-Unis. C'est ainsi que l'on a vu des marches pour la « décroissance » – il existe même un journal du même nom – essentiellement, faut-il le dire, dans les nations les plus aisées, les autres aspirant à tout prix à plus de bien-être. « Nier que les facteurs politiques étaient plus que présents dans les négociations est un manque d'attention » a donc écrit R. Pielke, bon connaisseur de la chose, puisqu'il a publié la lettre de démission de Chris Landsea, qui a bruyamment quitté le GIEC AR4 (http://www.lavoisier.com.au/papers/articles/landsea.html). Mieux encore : dans une lettre au magazine Nature en 2005, Bradley, Hugues, et Mann ont précisé que leur article original mentionnait la nécessité de travaux complémentaires avant d'en tirer des conclusions et que les incertitudes étaient encore très nombreuses. On ajoutera que les différentes hypothèses retenues pour la modélisation sont extrêmement diverses : ainsi la population mondiale prise en compte est de sept milliards en 2100 dans le scenario B1 et de pas moins de 15 milliards de celui connu sous le nom de Minicam A2. Evidemment, ont été surtout diffusés les plus catastrophistes. « Accepterons-nous un Paris climatisé à l'américaine ? »  titrait Libération le 3 avril 2007 ; aurait-il titré : « comme à Shanghai ? », où les façades sont bardées de climatiseurs individuels ? Le GIEC, qui a perçu le risque de discrédit, est dans son plus récent rapport en cours de publication (2007) beaucoup plus prudent : s'il ne peut se renier pour les prédictions jusqu'à 2100, il stabilise quasiment le réchauffement global de 2100 à 2300 que, de toute façon, nous ne serons pas là pour vérifier…

Une conclusion ? Le but n'est pas ici de nier l'intérêt des modèles, mais de mettre en garde quant à l'usage qui en est fait. Comme le dit Molière, il ne faut point donner « des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets ». Nous avons donc, en premier lieu, essayé de montrer que le réchauffement global annoncé par le GIEC-IPCC était une hypothèse parfaitement envisageable, mais qu'il pouvait avoir des conséquences positives, ce qui n'apparaît jamais dans le discours dominant. Ensuite que le catastrophisme hyper-médiatisé peut porter en lui de graves inconvénients. Est-il raisonnable de déclarer dans le Guardian en 2002, comme le fit John Houghton, ancien chairman du GIEC, que le « le réchauffement global est maintenant une arme de destruction massive» ? Et de clamer ensuite que « si l'on n'annonce pas de catastrophe, personne ne nous écoutera » ? Au moindre retournement de tendance, après quelques hivers plus froids, la question sera enterrée alors que subsistera le problème considérable de la quête énergétique. Fonder l'action sur l'image de la Terre en flammes risque de faire oublier que la meilleure source d'énergie – qui va d'ailleurs dans le sens de la réduction des gaz à effet de serre – est celle des économies. Le vrai débat est celui de l'intérêt de chacun à minimiser sa facture énergétique, et pas seulement dans le domaine du carbone, progressivement objet d'un véritable marché « aval » (comme l'eau) ou des GES. On sait aujourd'hui isoler une maison, voire lui faire produire de l'énergie. On sait de mieux en mieux optimiser la consommation des moyens de transport. Tout cela se ferait au profit du consommateur, qui sera – si on veut bien l'y aider – un levier bien plus puissant que les exposés apocalyptiques que l'on nous sert aujourd'hui. Les obstacles à lever sont plus de nature sociale que scientifique : les compagnies pétrolières ou électriques, voire leurs syndicats puissants dans le domaine des mines et de l'énergie, ont-ils avantage à accompagner l'investissement nécessaire à l'épargne énergétique ? Ce n'est pas certain, mais des signes timides montrent leur désir d'ouvrir un marché qui peut se révéler gigantesque pour peu qu'il soit au départ accompagné par les Etats. En France, par exemple, on voit notre compagnie nationale se préoccuper de faire économiser l'électricité à ses abonnés ; ce n'est sans doute pas par générosité mais peut-être pour faciliter des exportations plus rémunératrices qu'un marché intérieur encore règlementé. Les Etats-Unis, qui refusent toujours de signer le protocole de Kyoto, commencent néanmoins, pour des raisons de sécurité intérieure qui ne doivent rien à l'altruisme ou à la volonté de changer de mode de vie, à se préoccuper d'économiser que ce soit en matière de transport (« If we're trying to conserve energy, if we want to become less dependent on oil, let's provide incentives for consumers to use less energy » dixit G.W. Bush) ou de tertiaire résidentiel (Federal Energy Management Program). Quoique le pas en avant soit encore tout petit, il montre que la crise aujourd'hui ouverte aura sans doute son utilité. C'est au moins ce que nous pouvons souhaiter avec la dernière… énergie.

« Il y a 10000 ans, le genre humain, confronté à une nouvelle crise climatique, élévation de la température, fonte des glaces, pousse exceptionnelle de graminées sauvages, usant des circonstances, invente l'économie de production. La liberté qu'il vient d'acquérir a fait que l'homme a cette fois agi au lieu de subir. » Yves Coppens

Quelques références :

Coppens Y. (2006) : Histoire de l'homme et changements climatiques Collège de France et Fayard

Landsea C. (2005) Open Letter to the Community http://www.lavoisier.com.au/papers/articles/landsea.html

Leroux M. (2005) Global warming, mythor reality ? The earring ways of climatology Springer, Praxis

Lobell, D.B., K.N. Cahill, and C.B. Field, (2007). Historical effects of temperature and precipitation on California crop yields. Climatic Change, 81, 187-203.

Malthus (1792) An Essay on the Principle of Population, as it Affects the Future Improvement of Society with Remarks on the Speculations of Mr. Godwin, M. Condorcet, and Other Writers London, édition de 1798 et édition complétée de 1803 traduit en français en 1805 : Essai sur le principe de population,

Mann M. et al. (1998), Global-scale temperature patterns and climate forcing over the past six centuries, Nature, 392, 779-787.

Nemani R.R. et al. (2003), Climate-driven increases in global terrestrial net primary production from 1982 to 1999, Science, 300, 1560-1563.

Piao S. et al. (2006), Effect of climate and CO2 changes on the greening of the Northern Hemisphere over the past two decades, Geophys. Res. Lett., 33, 10.1029/2006GL028205.

Polyakov, G. et al., (2003) Long-Term Ice Variability in Arctic Marginal Seas, Journal of climate, volume 16, 2078-2085

Vivian R. (2006) À propos du prétendu " réchauffement global d'origine anthropique " et de la disparition programmée des glaciers alpins. http://virtedit.free.fr/3article.html

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