Les hydrocarbures, nouvel instrument de la puissance russe

Jean Radvanyi

Professeur, INALCO

Article complet

1- Le jeu trouble des interdépendances

Suite à l'éclatement de l'URSS, la « carte énergétique » de cette zone est fortement contrastée.

9 des 15 Etats de l'ex-URSS sont enclavés ;

5 sont producteurs d'hydrocarbures (R, Az, Kaz, Tk et Ouzb) dont 4 sont enclavés !

6 Etats non producteurs contrôlent des segments de voies de transit gaz ou/et pétrole (3 baltes, Biélo, Ukr. et Géorgie) (plus cas de Ouzb)

La Russie est dans position singulière : à la fois principal producteur et exportateur, pays de transit contrôlant des producteurs « dépendants » en amont (Kaz, Tk et Ouzb plus partiellement Az) mais elle-même dépendante de transit d'aval (Baltes, Biélo et Ukr).

Au centre de tout ce système hérité des choix sov., la Russie négocie de singuliers contrats. Logique sov. du troc : droits de transit réduits contre livraisons à prix spéciaux.

Des concessions majeures sur les prix de vente du gaz et brut russes (deux à quatre fois inférieurs aux cours mondiaux) sont manifestement destinés à obtenir l'adhésion de certains Etats à stratégie russe dans le cadre de Communauté des Etats Indépendants (CEI). Dans le même temps, Moscou négocie durement le prix d'achat des hydrocarbures des pays d'amont, en particulier quand ils n'ont aucune autre issue comme le Turkménistan pour son gaz (en 2001, la négociation échoue et Tk doit réduire drastiquement sa production).

Ces dépendances croisées doublées de concessions sur les prix entraînent des dérives de plus en plus critiquées :

revente à des tiers (pourtant souvent explicitement interdite dans les contrats) d'une partie des hydrocarbures russes par Biélo, Ukr, Az… ;

dans certains cas « soutirage » illégal d'une partie des hydrocarbures en transit

Incontestablement cependant, ces pratiques ont considérablement aidé les Etats bénéficiaires dans période de crise aigue leur permettant parfois de reculer vraies réformes structurelles (Biélo, Ukr.) et entraînant en corollaire des critiques croissantes en Russie même (pourquoi continuer de subventionner ces Etats ?)

Trois séries de facteurs entraînent une remise en cause de ces données :

Avec l'aide des USA et de UE dès 1993, les pays « dépendants » cherchent non sans succès de se dégager de la situation de monopole du transit par la Russie (voir section 2).

Des pressions internes (renforcement sous Poutine du contrôle par l'Etat des bénéfices de la rente sur les hydrocarbures ; différentiel de prix marché intérieur russe et cours mondiaux) et externes (adhésion OMC, pression des majors qui critiquent ces prix « hors-marché ») conduisent Moscou à réviser ses prix.

Les « révolution de couleurs » en particulier en Géorgie puis en Ukraine démontrent l'indépendance croissante des Etats de la CEI et provoquent en réaction des mesures brutales de Moscou qui décide de réviser ses prix.

Notons toutefois que si la chronologie des « guerres du gaz » avec Kiev et Tbilissi peut être directement liée au rapprochement accéléré de ces pays avec OTAN et UE, d'autres facteurs « techniques » ou « politiques » entrent en jeu :

  • les révisions de prix étaient explicitement prévues dans les contrats

  • le gouvernement ukrainien a très mal géré ces négociations de révision

  • certains Etats cherchent à imposer de nouveaux tarifs (ou taxes) au transit

  • ces mêmes Etats refusent pour des raisons souvent explicitement politiques (crainte d'une dépendance économique) de laisser des entreprises russes enchérir sur la vente de certains objectifs privatisables (raffinerie en Lituanie, terminaux baltes, réseaux énergétiques en Ukr et Biélo…) ce que Moscou supporte mal

Finalement, la révision des prix est générale, touchant y compris les pays « amis » (Biélo, Arménie). Des délais sont cependant aménagés dans certains cas (Biélo, Arm, Moldavie et même Ukraine)

Les répercussions en aval (vers UE) sont minimes mais montées en épingle autour du thème de la « menace russe » ; cette « sur-politisation » révèle elle-même plusieurs enjeux :

  • craintes, largement surévaluées, d'une rupture à court terme des approvisionnement russes liées à la dépendance croissante de l'UE pour sa balance énergétique

  • mobilisation politique envers les « petits » Etats du nouveau voisinage dans le cadre d'une stratégie occidentale de découplage de ceux-ci par rapport à Moscou

  • mobilisation stratégique pour favoriser le lancement de voies alternatives de sortie des hydrocarbures de la zone caspienne/mer Noire

  • craintes peut-être plus fondées quant à la fiabilité à long terme des exportations russes

2- Contrôle des productions, contrôle des tubes : de nouveaux enjeux stratégiques

La reprise en main du secteur énergétique par l'Etat russe.

Une démarche rationnelle du point de vue des intérêts russes. (bien d'autres Etats contrôlent ce secteur de la Norvège au Vénézuela en passant par l'Arabie saoudite)

Problème ici est que le schéma initial des réformes sous Eltsine semblait offrir de bien meilleures opportunités aux majors occidentales ; certains contrats de cette époque sont depuis révisés sous pression (Sakhaline…) ce qui suscite d'évidentes critiques mais ces compagnies n'ont-elles pas profité de l'affaiblissement russe ? Le « scandale » Youkos est exemplaire de la nouvelle stratégie du Kremlin : outre l'aspect politique (Khodorkovski vs Poutine), cette compagnie privée au passé fort trouble était sur le point de vendre une majorité de blocage de ses actions à une major US et s'apprêtait à se ménager une voie d'exportation indépendante de l'Etat russe, deux points majeurs en contradiction avec la nouvelle stratégie russe.

L'effort de reprise en main mené sous l'administration Poutine a consisté à reprendre le contrôle d'une partie prépondérante de la rente « ressources naturelles » objectif tout à fait logique pour un Etat russe en quête d'instruments de stabilisation. Il visait en outre à corriger deux dérives constatées à la fin des années 1990 : l'émiettement des compagnies (surtout dans le pétrole) suite aux privatisations, qui privait le pays d'entreprises susceptibles de résister aux majors occidentales sur un marché mondialisé ; et aussi les pratiques systématiques d'externalisation des bénéfices dans le cadre de cascades de sociétés écrans et off-shore où dérivaient l'essentiel des revenus (voir Locatelli 2007 a et b).

Si cet effort passe dans ces secteurs stratégiques par la constitution de géants à majorité de blocage sous contrôle de l'Etat (51 % pour Gazprom) il ne s'agit pas d'une simple étatisation et la part du privé (surtout russe et accessoirement étranger) demeurera d'autant plus importante que les Russes savent manquer, à court et moyen terme, de capitaux mais surtout de savoirs faire (pour la pose de tubes et forages sous-marins, pour le gaz liquéfié, pour certains équipements de forage)

Fait majeur et totalement nouveau, les « champions nationaux » du secteur, les deux grandes majors russes (Gazprom et Rosneft) issues de cette campagne de reprise en main sous contrôle du Kremlin interviennent désormais de plus en plus à l'extérieur de la Russie tant en Europe qu'en Méditerranée (Algérie) et en Asie (Chine, Vietnam, Japon…). Si la formation d'une « OPEP » du gaz n'est guère d'actualité dans le contexte actuel du marché du gaz russe (absence totale de gaz liquéfié et donc nécessité de passer par des contrats de livraison pluri-annuels), l'Europe ne pourra pas éviter de tenir compte des intérêts des compagnies russes. L'hypothèse que l'UE impose ses règles du jeu énergétique à la Russie (sur l'accès à ses gisements ou sur le contrôle de ses réseaux de tubes) sans contrepartie n'est plus d'actualité et il sera de plus en plus difficile d'éviter que Gazprom et d'autres compagnies russes ne s'impliquent pleinement au nouveau marché énergétique.

Si les menaces russes de reporter ses exportations d'hydrocarbures vers le marché asiatique ne sont guère réalistes à court terme, les leçons de la « guerre des tubes » montrent qu'il ne faut pas les prendre à la légère : la Russie a les moyens de répondre aux pressions exercées sur elle.

La guerre des tubes

Le « front » sud et la fin du monopole russe.

Intervention majeure des occidentaux à partir de 1993. Bakou-Soupsa, Bakou-Ceyhan et Bakou-Erzurum. La fin du monopole russe mais la bataille de la Caspienne n'est pas terminée. Réactions russes : Blue-Stream, et KTK (Kazakhstan-Novorossiisk) et leurs prolongements : Burgas-Alexandropoulis et South stream contre Nabucco ; gazoduc péri-caspien

Le quasi monopole russe sur les hydrocarbures de la Caspienne est brisé définitivement et c'est certainement positif pour les nouveaux Etats indépendants. Mais l'emprise russe reste d'autant plus forte que le centre de gravité des ressources de cette région est plus à l'est (en Asie centrale) et au nord de la mer (Kazakhstan).

Au passage, on note que l'instrumentalisation politique du secteur énergétique n'est pas l'apanage de la Russie mais que « l'arme énergétique » est largement utilisée par les Occidentaux, USA en tête dans leur projet de découplage des Etats du sud de l'ex-URSS et d'affaiblissement de la Russie sur son flanc sud (stratégie du « rolling-back », incorporation de la Caspienne dans l'espace des intérêts stratégiques américains et aide militaire à la « sécurisation » des tubes Caspienne-mer Noire).

Le « front occidental » : à terme, la Russie libérée de ses dépendances d'aval.

La trop grande confiance des voisins occidentaux de la Russie (Baltes, Biélo, Ukr) dans leur statut d'Etat de transit des hydrocarbures russes et leur aptitude à utiliser cet instrument de contre-pression pourrait bien se retourner contre eux. Fort logiquement, Moscou a décidé de contourner ces obstacles en lançant une grande stratégie de création de voies indépendantes d'exportation par le sud (Novorossiisk) et par le nord (nouveaux avants ports de St Pétersbourg, North stream et sa dérivation vers Kaliningrad), Mourmansk et les ports de Barents dans un futur proche. Le résultat risque d'être significatif pour l'économie de plusieurs pays qui risque de perdre à terme des parts de leur marché traditionnel de transit. Moscou peut être tenté de sanctionner les pays qui se sont montré les plus intransigeants sur divers dossiers (Pologne, Estonie, Ukraine)

Le front asiatique : une diversification stratégique pour l'avenir

Même si les projets de développement des gisements et des grands tubes à partir de la Sibérie orientale et de l'Extrême orient vers l'Asie ne sont qu'à leurs débuts (Sakhaline déjà, construction de l'oléoduc Nord-Baïkal-Pacifique) c'est là un développement logique de la diversification russe et un instrument de pression, à terme, sur ses partenaires occidentaux. Il faut rester réalistes : distances et coûts sont énormes mais certains facteurs sont souvent mal pris en compte en Occident en particulier l'aptitude chinoise à des choix politiques et stratégiques de long terme qui dérogent aux logiques économiques de court terme.

3- Hydrocarbures : une arme à double tranchant

Incontestable instrument de la stabilisation des années 2000. Part croissante dans le PIB, la prod industrielle, les exports, le budget. Les effets de la récupération de la rente. La nouvelle fiscalité et les « accises » à l'exportation. La création d'un Fond de stabilisation et les perspectives à long terme.

Mais pour combien de temps ?

Avenir assuré à moyen terme ou « cauchemar pour 2020 » selon Nezavis. Gaz 27/9/7

Les réserves entre bluff et réalités

Combien ? sûrement très importantes mais pb des petits gisements dans conditions incertaines

Où ? De plus en plus loin, et de plus en plus problématique pour mise en œuvre : nord de Sib orientale et Ext O, Arctique contesté

A quel prix ? On va devoir passer de gros gisements déjà « désenclavés » à gisements plus petits et dispersés dans conditions grand nord

Des stratégies d'investissements en question

Stratégie des compagnies et de l'Etat : visions à long terme ou engranger les bénéfices ? Mauvais guidage fiscal et ses conséquences

Récupérer les réserves des autres ? Sakhaline ou Turkménistan…

Des choix difficiles à moyen terme ?

Consommateurs intérieurs contre export

Europe contre Asie ?

Vers une nouvelle politique énergétique

Le grand retour du charbon et du nucléaire

Le redéploiement hydro et énergies renouvelables

Une sorte de course contre le temps…

Bibliographie succinte :

  • Locatelli D. Revue d'études comparatives Est-Ouest, mars 2007 et Courrier des Pays de l'Est juin 2007

  • Radvanyi J. La Nouvelle Russie, 4è éd. A. Colin oct. 2007

  • SEBILLE-LOPEZ P. Géopolitiques du pétrole, A. Colin, Paris 2006

  • TERZIAN P. (réd) revue petrostratégies

  • Atlas du Monde diplomatique, A. Colin, Paris 2006

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