Géopolitiques de l'électricité au Proche-Orient (Liban, Syrie, Jordanie, Irak, Israël, Palestine)

Eric Verdeil

CNRS Environnement Ville Société
Contact : eric.verdeil@normalesup.org

Article complet

Avertissement : ce texte représente une version provisoire, destinée à une présentation orale. Il représente une première étape d'une recherche plus large non encore aboutie. Les informations et données mentionnées n'y sont pas référencées rigoureusement et doivent donc utilisées avec prudence.

Introduction1

Dans les travaux sur la géopolitique de l'énergie, il est rarement question de l'électricité, mais plutôt du pétrole, du gaz ou encore du nucléaire (et plutôt de l'articulation entre filière civile et filière militaire via l'enrichissement de l'uranium). On se situe alors plutôt dans une conception de la géopolitique comme ensemble d'enjeux et de conflits territoriaux ou à portée territoriale, essentiellement entre des Etats. Les questions d'accès à l'eau et de partage des ressources hydrauliques frontalières peuvent inclure un volet hydroélectrique mais il est rarement central et s'inscrit également typiquement dans le domaine des relations interétatiques.

Dans ces relations interétatiques, la question de la production et de la distribution d'électricité est rarement abordée pour plusieurs raisons. Tout d'abord, sauf en Europe occidentale, l'électricité demeure essentiellement une ressource nationale peu susceptible de franchir les frontières, ce qui élimine d'emblée certains conflits. Et dans le cas de l'Europe occidentale, la structuration du marché international de l'électricité relève plutôt de la géoéconomie, au sens où sa régulation relève de relations négociées entre les Etats, l'Union européenne et les grands opérateurs. Certes, il y a bien des logiques nationales, comme le montre la controverse sur les champions nationaux, ou la question du découplage entre production, transport et distribution. Mais elles ne s'inscrivent pas, essentiellement, dans des conflits interétatiques plus larges susceptibles de leur donner une dimension géopolitique centrale.

La géopolitique de l'énergie a pour thème principal la question des ressources énergétiques qui permettront la production nationale de différentes énergies : carburants ou électricité. Elle porte donc sur l'approvisionnement et le transport de ces énergies : pétrole, charbon et gaz essentiellement. S'agissant du nucléaire, s'il s'agit bien de produire de l'électricité pour différents usages domestiques, industriels etc., la question porte sur la commercialisation des techniques et du savoir-faire en matière nucléaire, et à un degré moindre, sur l'approvisionnement en uranium.

Dans cette conférence, mon propos est de centrer le raisonnement sur l'électricité, du point de vue de la production et de la distribution, dans un cadre qui est essentiellement national et non pas interétatique. Trois facteurs propres à la région rendent cette orientation pertinente.

  1. Nous avons affaire à des Etats récents et ayant des difficultés à assurer l'intégration du territoire national par un réseau unifié, ce qui est pourtant la condition de l'efficacité de l'exploitation électrique, à la fois du poids de vue des péréquations et des économies d'échelle.

  2. Les conflits internes à dimension territoriale, aux deux échelles régionale et intra-urbaine, pèsent aujourd'hui sur la production et la distribution.

  3. Les conflits interétatiques s'ajoutent à ces problèmes : ils soulignent le caractère stratégique de l'électricité qui est systématiquement une cible et un enjeu majeur de ces conflits et de la reconstruction.

Cet exposé qui a une dimension résolument exploratoire abordera successivement d'une manière rétrospective le lien entre production et distribution électrique et construction étatique et nationale. La fée électricité est un moyen de légitimation des Etats, en tant qu'outil du développement et condition essentielle des nouvelles pratiques de consommation. Mais la hausse de la demande pose de nouveaux défis, en termes de hausse et de diversification de la production.

Nous envisagerons ensuite les modalités de la gestion interne du secteur électrique et la manière dont, dans trois pays en guerre civile ou au bord de la guerre civile, elle constitue un révélateur des enjeux de la crise nationale et de l'intégration territoriale. A l'extrême, l'électricité est une cible dans les conflits régionaux.

1- L'électricité comme instrument de la construction nationale et face à de nouveaux défis

1-a : L'électricité et la construction nationale

Le Proche-Orient est né sur les décombres de l'Empire ottoman, dont les provinces arabes ont été divisées entre la Syrie, La Jordanie, le Liban et la Palestine. En 1948, à la suite du plan de partage approuvé par l'ONU et de la guerre qui s'en est suivie, le territoire de la Palestine mandataire a été divisé entre Israël et des territoires arabes intégrés respectivement à la Jordanie et à l'Egypte au lendemain de l'armistice de 1949. Ces frontières ont été de nouveau modifiées lors de la guerre de 1967, avec l'annexion unilatérale de Jérusalem et du Golan, ainsi que l'occupation des territoires de la Cisjordanie et de Gaza. La Jordanie, face à ses réfugiés palestiniens, le Liban fragilisé par la guerre civile et ses relations conflictuelles avec la Syrie et Israël, la Syrie privée du Golan se trouvent également, à des degrés divers, dans un processus de construction nationale délicat et marqué de soubresauts. Nous sommes donc, est-il besoin de le rappeler, face à des créations étatiques récentes voire encore inabouties, sur des territoires nationaux instables et contestés.

Dans tous ces territoires, les débuts de l'électricité, au début du siècle, ont été le fait, comme en Occident, d'acteurs ou de sociétés privées bénéficiant de concessions d'exploitation et de distribution, octroyées avant la fin de l'Empire ottoman en Syrie et au Liban, et même après la Première guerre mondiale en Palestine, plus tardivement encore en Jordanie. Ces sociétés desservirent essentiellement les villes d'abord à partir de centrales hydroélectriques et de générateurs électriques à hydrocarbures. C'est uniquement après les indépendances que, progressivement, ces concessions furent nationalisées et fusionnées en vue de construire des réseaux desservant l'ensemble des nouveaux territoires indépendants. Ce processus a été mené à son terme en Syrie et en Jordanie. Au Liban, il persiste encore quelques concessions.

Dans ces trois pays, la nationalisation de l'électricité a été menée dans une perspective d'aménagement du territoire, en particulier d'intégration des périphéries rurales. Ce fut le cas dans les années soixante au Liban, où le président Fouad Chéhab reste célèbre pour avoir amené l'électricité dans tous les villages libanais : plus de 1000 villages ont été raccordés au réseau entre 1962 et 1974. L'architecture moderniste triomphante du siège de l'EDL, la compagnie nationale (Electricité du Liban), illustre cette mission modernisatrice associée à l'extension du réseau électrique (diapo 4). La nationalisation et la construction d'un réseau national avaient aussi pour finalité d'aider au développement de l'industrie, et donc au développement économique, en particulier grâce à la mise en place d'un prix unique à l'échelle nationale permettant d'envisager une production à meilleur marché sur l'ensemble du territoire. En Syrie, les grands projets hydrauliques sur l'Euphrate, qui visaient l'irrigation et le développement de nouvelles cultures en zones arides, ont également permis le développement d'un potentiel hydroélectrique qui a constitué jusqu'au début des années 80 plus de la moitié de la capacité de production nationale. En Israël, la nationalisation a eu lieu en 1954, avec le même souci : assurer à la jeune nation et au jeune Etat israélien les moyens de son développement économique, ainsi que son indépendance énergétique. Les différents pays se sont efforcés de créer des unités de production électrique nationales, chaque pays ne pouvant compter que sur sa propre production.

L'électricité, symbole et vecteur de la modernité économique, représente donc un moyen de légitimation de l'Etat dans son projet de construction nationale et se conjugue avec une politique d'indépendance nationale. L'extension spatiale du réseau vers les périphéries du territoire, dans un objectif d'intégration et de desserte, avait aussi une signification stratégique, en y inscrivant la présence de l'Etat.

Dans les territoires palestiniens, en revanche, l'intégration des différentes entités de gestion n'a jamais été menée à son terme, au sens où non seulement il existe une multitude de distributeurs électriques de statut différents (sociétés privées comme à Jérusalem Est, municipalités…) mais aussi où, jusqu'à 2004, aucune unité de production électrique palestinienne n'existait, et où donc l'alimentation électrique reposait essentiellement sur une alimentation depuis Israël, ce qui reste très largement le cas, à l'exception de la zone de Jéricho et d'une alimentation d'appoint par l'Egypte depuis 2006.

Aujourd'hui, dans tous ces pays, le secteur électrique se caractérise par de graves crises de fonctionnement, en particulier à l'occasion des conflits civils internes, tandis que l'interdépendance accrue remet de fait en cause l'indépendance électrique. Symbole de la construction nationale et étatique, l'électricité révèle aujourd'hui ses ratés et ses remises en cause.

1-b- L'électricité : une demande en forte croissance

A l'échelle de la région considérée, comme à celle, globalement, du Moyen-Orient, on assiste à une croissance très vive de la consommation électrique.

Au Moyen-Orient au sens large, elle passe d'environ 100 GWh en 1980 à pratiquement 600 GWh en 2004 (diapo 6). Un examen par pays montre également de fortes croissances, quoique très différentiées selon les pays. La Jordanie et la Syrie enregistrent une multiplication par 7 de la consommation d'électricité, alors que le Liban, Israël et l'Irak enregistrent une multiplication par un facteur trois environ. Ces fortes croissances sont à relier d'une part à la croissance de la population (diapo 7) et d'autre part, à une transformation des modes de vie. Elles représentent un défi en termes d'équipement et de production que ces Etats ont diversement relevé.

L'indicateur de la consommation électrique per capita souligne ces performances inégales, à partir de situations dissemblables2 (diapo 8). La situation israélienne se distingue nettement des autres puisque la consommation électrique se situe au niveau des pays européens, voire supérieur (par ex. à l'Irlande). Parmi les autres pays, alors que la Syrie et la Jordanie ont connu une amélioration de l'ordre de 70%, au Liban l'augmentation n'est que de 50%.

De fait, malgré les différences qui renvoient en partie aux situations géopolitiques inégalement troublées des différents pays, on assiste à la diffusion et à la banalisation d'un mode de vie et de standards de consommation où l'équipement électro-ménager devient largement répandu dans la population.

Ainsi, au Liban, en 2004, 95% des ménages ont une télévision, 93% un réfrigérateur et 91% un fer à repasser (diapo n°9). En Palestine pourtant moins riche, la banalisation de l'électricité est nette également (diapo n°10). Dans tous les pays de la région, le recours à la climatisation et en hiver, au chauffage électrique, se développe largement. Enfin, les nouvelles formes de développement urbain de toutes les villes de la région, ciblant une nouvelle classe aisée en émergence, font largement appel à la climatisation dans les nouveaux espaces de consommation, sans atteindre les aspects extraordinaires qu'on observe dans les pays du Golfe.

Sur les dernières années, la Syrie et la Jordanie, et surtout le Liban connaissent un palier dans la hausse, voire un recul, ce qui montre l'apparition de nouvelles difficultés ou la persistance de blocages et de goulots d'étranglement.

De fait, à l'exception d'Israël et de la Jordanie-et encore-, dans tous ces pays le secteur de l'électricité est encore ou de nouveau marqué par des rationnements.

Au Liban, à la sortie de la guerre civile, le rationnement ne permettait que 6 h/j. Malgré une progression régulière durant les années 90, on ne dépasse pas les 20 h d'alimentation en moyenne. En Irak, la situation s'est fortement modifiée sur le plan géographique mais l'alimentation ne dépasse pas les 11 h en moyenne. En Palestine, la situation demeurait en 1999 celle d'un rationnement. Si 99% des ménages étaient connectés au réseau, seulement 93% recevaient de l'électricité 24 h sur 24. Mais depuis lors, sans qu'on dispose de statistiques, la situation s'est dégradée, notamment à la faveur de plusieurs crises sur lesquelles on reviendra dans la suite. En Syrie, le rationnement est également marqué mais on ne dispose pas de statistiques.

1-c- Les sources de l'énergie électrique : la nécessité d'une diversification

Du point de vue des sources de production de l'électricité, la génération à partir des hydrocarbures est largement dominante (diapo 11). La part de l'hydroélectricité est très faible, de l'ordre de quelques pour cent. Même au Liban, château d'eau du Moyen-Orient, la production reste inférieure à 10%, voire 5%, faute d'une politique ambitieuse mais aussi en raison des contraintes saisonnières. Ailleurs, le pétrole et le gaz représentent les principales sources d'énergie, à quoi s'ajoute en Israël le charbon. Mais le pétrole se raréfie en Syrie. Partout il devient plus cher.

Le gaz est de ce fait aujourd'hui de plus en plus recherché et de nouvelles centrales au gaz sont en train d'être mise en route, en utilisant la co-génération, procédé plus rentable. Les Syriens utilisent leur propre production, à partir de la production locale en Syrie, les Libanais, dépendant de la Syrie sur ce point, envisagent d'autres sources d'importation, et la Jordanie importe du gaz égyptien. Les Israéliens souhaitent également diversifier leur production vers le gaz, notamment en exploitant les gisements récemment découverts en Mer Méditerranée au large de leur côte. Dans les territoires palestiniens, une centrale est entrée en fonctionnement en 2004. Elle fonctionne pour l'instant au fuel mais l'objectif est également d'utiliser le gaz, notamment celui qui sera produit à partir du gisement de Gaza Marine.

L'électricité apparaît comme une ressource vitale et indispensable tant au développement économique qu'à la vie quotidienne de la grande majorité des habitants des pays de la région. Les perspectives de croissance de la population et le développement économique impliquent une consommation accrue, donc une hausse de la production et/ou des importations. Cet enjeu constitue pour les Etats un nouveau défi, alors même qu'ils sont fragilisés économiquement, confrontés aux injonctions libérales et de surcroît font face à des tensions internes.

2- La gestion de la crise du secteur électrique, un révélateur des tensions internes des pays

a- Le Liban en reconstruction3

Au Liban, la crise de l'électricité est largement un héritage de la guerre civile (1975-1990) mais après 15 ans de reconstruction, force est de constater les limites des résultats obtenus dans le domaine de l'électricité, qu'illustre notamment la persistance du rationnement (cf. diapo n°13).

Durant la guerre civile, plusieurs facteurs ont contribué à la crise du secteur électrique. Les déplacements de population ont modifié la répartition géographique de la demande sans que le réseau puisse s'y adapter, faute d'investissement. Les banlieues urbaines en particulier ont connu une forte croissance, pour partie sous forme d'implantations illégales, ce qui a entraîné des raccordements frauduleux au réseau. Cette demande accrue et des raccordements bricolés ont fragilisé le réseau et entraîné de nombreuses pannes que les services ne réparaient pas aisément. D'autre part, la marginalisation de l'Etat et de ses institutions y compris EDL, a rendu aléatoire le recouvrement des factures. Entre la fraude et le non-paiement, les recettes d'EDL ont beaucoup diminué, limitant sa capacité d'investissement, de maintenance et d'entretien, et accentuant les dysfonctionnements, dont les délestages et le rationnement étaient la manifestation. Ceci a aussi entraîné l'apparition de différentes stratégies individuelles ou collectives pour se procurer de l'électricité de manière alternative, en particulier grâce à la génération privée d'électricité, à l'échelle individuelle, de l'immeuble ou du quartier (diapo 14). Des mini-entreprises, parfois contrôlées par les milices, sont apparues et sont devenues des acteurs essentiels de la régulation du secteur. Leur poids économique est très important notamment dans la contrebande ou le trafic de carburant, jusqu'à détourner dans certains cas les approvisionnements destinés à l'EDL.

Le secteur électrique a représenté une priorité des investissements de reconstruction, avec 18% des investissements visant à réhabiliter des centrales endommagées, construire de nouvelles unités de production, réhabiliter et étendre le réseau de distribution grâce à une nouvelle boucle (loop) à 400 KVA (diapo 15). Toutefois, le choix technique de construire de nouvelles centrales à cycle combiné fonctionnant au gaz, en 1996, se heurte au retard dans la construction d'un gazoduc en provenance de Syrie et au fait qu'aujourd'hui ce gaz n'est pas toujours pas livré. D'autre part, le bouclage du réseau n'a pas été achevé car l'Etat n'a pas été en mesure de réaliser toutes les expropriations nécessaires, illustrant ainsi sa faiblesse à imposer ses projets face à différentes forces sur le terrain (armée syrienne, résistance de propriétaires fonciers bien protégés).

Un autre problème vient du dépérissement d'EDL. De près de 5000 employés au sortir de la guerre, son effectif a fondu jusqu'à 2000 aujourd'hui. Les gouvernements successifs ont refusé de remplacer les partants afin de rendre plus aisée une future privatisation. Le résultat est un vieillissement de l'entreprise, une perte de savoir-faire et une limitation de ses capacités opérationnelles qui imposent le recours à des sous-traitants, au prix de procédures de choix arbitraires, d'un contrôle défaillant et d'une efficacité pas toujours garantie.

EDL se montre donc peu efficiente. C'est vrai pour l'alimentation comme pour la lutte contre la fraude et la collecte des factures. Les pertes techniques se montent à 15%, les pertes non-techniques, autrement dit le vol, atteindrait près de 23%. La collecte des factures est faible. Au total, les recettes d'EDL représentent seulement 40% de l'électricité produite. De surcroit, à cause de la hausse du prix du carburant depuis 2000, le prix de vente est inférieur au prix de revient.

Ces différents facteurs contribuent à un déficit chronique, qui a atteint en 2005 et 2006 800 millions puis 1 milliard de dollars, compensés par des avances du Trésor : la dette d'EDL est le principal facteur de l'aggravation de la situation financière du Liban, dont la dette se monte aujourd'hui à plus de 40 milliards de dollars, intérêts compris, soit environ 185% du PIB.

Les gouvernements successifs se tournent vers un schéma de privatisation, à l'ordre du jour depuis 2002. Mais les difficultés techniques et politiques du dossier et les troubles politiques actuels en ont jusqu'à présent différé la mise en œuvre. Le redressement impliquera de toute façon d'aborder plusieurs questions à forte connotation géopolitique interne.

D'une part, l'alimentation électrique est spatialement très inégale en faveur de la capitale : les autres régions subissent principalement le coût du rationnement (diapo 16). D'autre part, la fraude comme le non-paiement concernent principalement les régions périphériques du pays et certains secteurs non-réglementaires. Les fraudeurs sont souvent assimilés à la minorité chiite, que ce soit au sud, dans la Békaa ou dans la banlieue sud de Beyrouth. Les camps et regroupements informels palestiniens sont également concernés par la fraude. Mais les choses sont plus complexes. En effet, certaines régions occupées ou frappées par Israël ont longtemps bénéficié de la solidarité nationale, de facto ou de manière implicite. En outre, les fraudes et non-paiement concernent d'autres régions, dont certains secteurs chrétiens comme la région de Zghorta, comme le montre des statistiques sur le non paiement, ainsi que des établissements industriels ou de services fortement consommateurs, y compris les services de l'Etat…

Parvenir à un meilleur encaissement et limiter la fraude suppose d'aller contre des systèmes de redistribution à base clientéliste organisés au niveau local, qui sont constitutifs des équilibres politiques internes, sans se réduire à la question confessionnelle. La réforme de l'EDL apparaît ainsi comme un enjeu géopolitique et non seulement comme un problème économique et gestionnaire.

b- Le problème électrique comme illustration de la dépendance et de la fragmentation de la société palestinienne4

La situation du secteur de l'électricité illustre tout particulièrement l'inachèvement de la construction nationale et étatique palestinienne, reflète sa fragmentation territoriale, mais aussi sociale et politique et met en évidence sa dépendance face à Israël (diapo 18).

Les territoires palestiniens ne disposent que d'une seule unité de production depuis 2004, située à Nusseirat dans la bande de Gaza, théoriquement en mesure de fournir 140 MW, mais en réalité limitée à 90 MW en raison de goulot d'étranglement dans le système de transmission. Ceci doit être comparée à un potentiel d'alimentation pour Gaza par l'IEC (Israel Electric Company) de 115 MW. Depuis 2006, un appoint égyptien de 17 MW est disponible. La bande de Gaza est alimentée à partir de 3 stations de transformation situées en Israël. En l'absence d'un réseau à haute tension, en projet, l'alimentation électrique s'effectue de manière fragmentée, par un réseau en oursin à partir des transformateurs, sans régulation d'ensemble donc sans économie d'échelle ni compensation entre les différents secteurs. De plus les besoins israéliens sont prioritaires en cas de concurrence en période de pointe.

De la même manière en Cisjordanie, le réseau est fragmenté. L'IEC alimente séparément une série de transformateurs dont plusieurs sont situées dans des implantations de colons, comme Ariel/Salfit, d'où l'électricité est redistribuée vers les localités voisines. Une série de villages et villes situées sur la ligne de démarcation sont d'ailleurs alimentés directement depuis Israël et non par ces lignes à haute tension. Par ailleurs, 65 villages ne sont pas connectés à l'électricité. Un accord a été récemment conclu pour la connexion de la région de Jéricho avec le réseau jordanien mais sans interconnexion avec le réseau alimenté par l'IEC.

Les caractéristiques techniques de cette alimentation sont la cause de plusieurs problèmes. Le réseau étant à faible voltage, cela contribue à de nombreuses pertes en ligne. D'autre part, l'absence de bouclage ne permet pas d'équilibre entre les différentes sources de consommation, et les localités situées en queue de réseau subissent de nombreuses coupures en fonction de la consommation des autres usagers, des besoins israéliens. La dépendance à la production israélienne expose particulièrement les Palestiniens aux éventuelles mesures de rétorsion, pour raisons politiques ou économiques (débranchement en cas de non paiement).

A cet éclatement du système technique de l'alimentation s'ajoute une fragmentation du système gestionnaire, en termes spatiaux et statutaires. En effet, 5 sociétés de distribution opèrent sur différentes portions du territoire. Seule JEDCO, la société distributrice pour Jérusalem et sa région, est ancienne (fondée durant le Mandat britannique). Les autres ont été formées durant les années 1990 en regroupant les services jusque là assurés par les municipalités qui restent les principaux actionnaires des nouvelles entités. Dans le nord de la Cisjordanie d'ailleurs, ce sont encore les municipalités qui sont les opérateurs directs. Ce sont ces entités qui traitent, chacune séparément avec l'IEC, leur fournisseur qui est donc en position de force puisque la situation ne permet pas les achats en gros. Cette situation de dépendance technique et économique se traduit par des prix de vente qui sont très élevés (de 30% à 40% plus chers qu'en Israël), d'autant que les distributeurs prélèvent une marge commerciale de 10% pour couvrir leurs frais.

Ces opérateurs ne parviennent à collecter que 66% en moyenne des montants facturés. A cela s'ajoute le vol de courant et les pertes techniques très élevées étant donné la vétusté du système. Ces sociétés et les municipalités sont donc financièrement démunies, sous-équipées et manquent de ressources humaines dans leur fonction. Seule JEDCO est en situation d'équilibre économique : elle dessert la partie de la population la plus aisée et grâce à son ancienneté, dispose d'une expérience précieuse. C'est à Gaza que les taux de collecte sont les plus bas, et la situation a empiré depuis la sécession politique de ce secteur à la suite des combats en 2006-2007 puisque une partie des sommes semblent avoir été détournées et que la collecte des factures est désorganisée.

Plus généralement, les distributeurs ne sont guère incités à se montrer très exigeants sur la collecte des factures : en effet, même si dans certains cas l'IEC coupe leur alimentation, la plupart du temps l'IEC récupère les sommes dues directement sur les taxes qui sont prélevées par Israël sur les marchandises entrant dans les territoires, avant d'être reversée à l'Autorité palestinienne, considérée comme le payeur en dernier ressort. Autrement dit, l'enjeu financier de l'électricité dévoile les tensions dans le système politique palestinien entre les municipalités et l'Autorité qui peine à imposer son autorité sur le territoire et sur les acteurs et collectivités locales qui manifestent leur indépendance. Faute de recevoir de l'Autorité des financements correspondant aux fonctions qu'elles assument au contact de la population, les municipalités pratiquent, en tolérant que certaines catégories de la population refusent le paiement ou pratiquent la fraude (notamment dans les camps), une redistribution financière de facto.

La création des sociétés distributrices est une tentative de corriger ce système en empêchant une péréquation entre l'électricité et ces prestations sociales de fait, mais les difficultés de leur entrée en opération montre les résistances du système, dans une situation politique de nouveau très tendue depuis l'Intifada de 2000.

c- La crise irakienne de l'électricité : l'échec de la reconstruction sous égide américaine

La crise des infrastructures électriques, 4 ans après l'invasion américaine, fait figure de symbole de la faillite du projet de reconstruction de ce pays. Selon des enquêtes, en 2006, les dysfonctionnements de l'électricité étaient majoritairement jugés par les irakiens comme le premier problème, avant l'insécurité. En un sens, la crise de l'électricité en Irak présente bien des similitudes avec la situation libanaise durant la guerre civile. Sauf que l'Irak dispose de pétrole et de gaz en quantité quasiment illimitée : le problème tient pour une part à des choix techniques erronés. A cela s'ajoute les effets de l' « insécurité », tandis que les réformes de management d'inspiration libérale tardent à montrer leurs effets. La crise manifeste également, à l'échelle locale comme à l'échelle nationale, les résistances et les réticences face au nouveau cours politique dans un pays traversé par des lignes de clivages confessionnels et ethniques5.

La production électrique et la structure du réseau présentent de fortes caractéristiques régionales. Jusqu'à l'invasion américaine, les principales centrales électriques étaient des centrales thermiques brulant du pétrole situées près des champs pétrolifères au sud et au nord et les centrales hydroélectriques, tandis que Bagdad au centre du pays, représente environ 40% de la consommation et dépend, pour environ la moitié de son approvisionnement, de la production du sud et du nord (diapo 20).

Sous le régime de Saddam Hussein, la production électrique qui avait été suffisante jusqu'à la fin des années quatre-vingt, était devenue insuffisante après la première guerre du Golfe en 1991. Les centrales existantes ont souffert d'un manque d'entretien. L'absence d'investissement n'a pas permis le développement de nouvelles capacités de production. En moyenne, l'alimentation se situait aux alentours de 8 à 10 heures par jour mais dépassait les 20 h dans la capitale. Après la guerre, l'endommagement des usines et du réseau, par la guerre puis par les pillages, ont détérioré la capacité de l'ensemble tandis que de nouveaux choix en matière de distribution ont été faits, au détriment de la capitale qui connaît dès lors un rationnement marqué. L'étendue du problème est mis en évidence par les courbes montrant le rationnement du courant, en moyenne de l'ordre de 11 h à l'échelle nationale, mais de 5 à 6 heures à Bagdad, et significativement plus à Basrah (15 h) ou au Kurdistan. D'emblée on perçoit la dimension régionale du problème (diapo 21 et 22).

Les Américains et le ministère de l'électricité qui est l'opérateur électrique en Irak ont défini un programme de reconstruction basé sur la construction de plus de trente centrales à cycle combiné, utilisant du gaz, une ressource à priori abondante. Toutefois, ce choix se heurte à plusieurs problèmes. En effet, le réseau de distribution de gaz est encore trop peu développé et la plupart de ces centrales n'y sont pas raccordées. D'autre part, en théorie, ces nouvelles centrales peuvent utiliser comme combustible du pétrole, mais plutôt du pétrole léger. Or, le pétrole étant la principale source de recettes du gouvernement, celui-ci privilégie son exportation et il ne reste plus au ministère de l'électricité qu'à acheter des produits pétroliers lourds. Leur combustion dans les centrales à cycle combiné pose de nombreux problèmes, réclame un entretien et donc des arrêts beaucoup plus fréquents pour éliminer les dépôts dans les turbines. De plus, les nouvelles turbines étant basées sur des technologies avancées, les ingénieurs irakiens ne sont pas toujours en mesure d'en assurer correctement l'exploitation. Or, dans le contexte sécuritaire actuel, il n'est pas envisageable de détacher des experts français (Schneider) ou allemands (Westfalia). La production irakienne reste donc limitée à 4000-4500 MW alors que la demande s'élève au moins à 7000 ou 8000, voire 10000 MW pendant l'été.

La capacité de modernisation du système de production et de distribution est également entravée par une structure tarifaire inadaptée. Le prix de l'électricité se situe à un niveau beaucoup plus bas que dans les pays voisins et nettement sous les coûts de production. De plus, seulement 65% des factures sont payées et environ 25 à 30% des abonnés n'ont plus de compteurs fonctionnels, par défaut d'entretien ou dégradation. L'insécurité empêche dans certains cas la relève des index. Ailleurs, le vol de l'électricité est important. De fait, l'électricité étatique est très bon marché pour les ménages irakiens, ce qui favorise, dans le contexte du développement massif des importations, l'acquisition d'équipements électro-ménagers, notamment pour la climatisation, évidemment très prisée en été. La croissance de la demande se monte à environ 25% par an, après des années de limitation. Par ailleurs, les ménages doivent aussi prévoir le raccordement à des opérateurs alternatifs privés pour les heures de rationnement, à des coûts qui sont alors beaucoup plus élevés : de 13 à 34 $/mois6 et que seule une minorité de ménages peut se permettre de payer.

Les dysfonctionnements du ministère de l'Electricité irakien et plus généralement, du gouvernement expliquent une partie des pertes financières du secteur. 10000 nouveaux employés ont été recrutés depuis 2003, sur un total de 48000. Mais une grande partie serait « invisible » et se contenterait de toucher un traitement… Plus largement, le GAO, l'organisme américain chargé d'auditer l'activité des fonds de reconstruction en Irak, relève de nombreuses irrégularités qui concernent tant les entreprises étrangères que le gouvernement irakien. Par exemple, 10 à 30% des carburants destinés au ministère de l'électricité serait détourné sur le marché noir7. Par ailleurs, au niveau du ministère, les départs en retraite et l'émigration ont entraîné une saignée de la main d'œuvre en particulièrement sa partie la plus compétente. L'un des enjeux est d'en assurer le renouvellement. Ces pertes de capacité et de savoir-faire se traduisent dans les lacunes de maintenance et d'entretien du réseau et de la production.

L'aggravation de la situation sécuritaire, la guerre civile ouverte qui prévaut dans le pays et l'éclatement politique, à la fois entre confessions et ethnies, et plus largement, la fragmentation en micro-secteurs sous domination tribale, milicienne et/ou mafieuse a des conséquences majeures du point de vue du fonctionnement du secteur électrique. Depuis la fin 2006, la coalition enregistre en moyenne plus de 4000 attaques mensuelles, dont un cinquième dirigée contre des civils. Les coûts liés à la sécurité des entreprises chargées des travaux représentaient selon des chiffres du GAO en 2006 près de 14% du total des coûts. Dans certains cas, ces coûts, ces coût peuvent monter jusqu'au tiers du montant des projets. Une partie des attaques visent directement les infrastructures de transmission électrique.

Les nouveaux rapports de force locaux expriment une nouvelle territorialisation de l'Irak selon des lignes de clivages ethnico-confessionnelles à l'échelle régionale, entre la zone kurde, chiite et sunnite. A l'échelle locale, en particulier à Bagdad, la territorialisation confessionnelle gagne aussi du terrain. Les pouvoirs miliciens sont en mesure de contrôler les nœuds de transmission du réseau. De fait, le contrôle du réseau (la fonction du dispatching), cruciale pour assurer l'équilibre entre la production et la consommation, n'est pas assurée de manière automatique bien que des projets en ce sens soient en cours de conception et de mise en œuvre. Les aiguillages dépendent donc d'ingénieurs dans les usines et dans les postes de contrôle, répercutant les ordres transmis par téléphone depuis le bureau de contrôle central du ministère. Or, on assiste aujourd'hui à une résistance de plus en plus nette à ce pilotage centralisé. Les postes de répartition sont tombés sous le contrôle des milices locales et leurs servants, sous la menace directe, refusent dans certains cas de router l'électricité vers Bagdad, privilégiant la région kurde ou la région chiite. Au niveau local, des exemples comparables sont rapportés dans différents secteurs urbains. Par corruption des opérateurs ou sous la menace des miliciens, certains blocs ou secteurs sont privilégiés au détriment d'autres8.

L'examen en parallèle de la situation du secteur électrique dans les cas libanais, palestinien et irakien fait ressortir les spécificités, liées à des enjeux politiques propres et des configurations territoriales distinctes. Néanmoins, il apparaît bien que dans les trois cas, la faillite ou la situation insatisfaisante de l'alimentation électrique constitue un symbole majeur du conflit et en particulier de la difficulté d'une autorité étatique à se constituer et à s'imposer sur le terrain. Le fractionnement ou l'absence d'intégration du réseau, voire même le recul de cette intégration en contexte de guerre civile, signifient la montée des problèmes géopolitiques internes, l'éclatement territorial et l'affirmation de pouvoirs locaux opposés à/concurrents de l'Etat. Dans le cas palestinien, ces enjeux liés à la fragmentation interne sont accentués par la dépendance externe qui est loin de tout expliquer néanmoins.

Le secteur électrique représente un instrument essentiel de construction nationale, en même temps qu'un secteur stratégique. A ce titre il constitue également une cible particulière, comme on peut le montrer à travers la série de conflits militaires mettant aux prises Israël, le Liban et les Palestiniens.

4- L'électricité, cible de guerre

a- L'enjeu des ressources électriques au Liban en temps de guerre

Le secteur électrique a non seulement subi les effets de la guerre civile en tant que facteur de dégradation, de transformations démographiques et de mutations des usages associées. Durant le conflit, le contrôle de l'électricité était un enjeu important de la compétition inter-milicienne. Durant les premières années, l'autorité civile responsable de Beyrouth-ouest tenta ainsi de construire une ligne entre la centrale de Jiyyeh au sud de Beyrouth et Beyrouth-ouest qui restait sinon sous la dépendance de l'EDL, en secteur chrétien. Ce projet fut validé en 1983 (diapo 24).

La dimension stratégique de la production et de la distribution électrique est demeurée centrale durant les années de la reconstruction. Alors que la réhabilitation de ce secteur était un test pour le gouvernement libanais, les forces israéliennes n'ont pas hésité, à chaque épreuve de force, c'est-à-dire en fait, lors des actions de résistance du Hezbollah contre les forces d'occupation au Liban sud, en 1993, 1996, 1999 et 2000, à bombarder centrales et stations de transformation pour plonger Beyrouth – et le reste du pays – dans le noir afin de bien faire sentir la réalité des rapports de force et de faire pression sur le gouvernement libanais afin qu'il fasse lui-même pression sur le Hezbollah. Ces pannes et destructions répétées du réseau et de la production étaient d'autant plus efficaces qu'elles touchaient non seulement la population libanaise, mais aussi l'économie, et l'image du pays : à chaque fois, la saison touristique, grande pourvoyeuse de devises et d'emploi, subissait un contrecoup.

C'est le même scénario, à plus grande échelle, qui a été rejoué à l'été 2006 (diapo 25). A la suite de l'attaque du Hezbollah contre des militaires en territoire israélien, officiellement destinée à forcer un échange de prisonniers avec Israël, le gouvernement de ce pays a déclenché la guerre des 33 jours, dont le bilan a été très lourd (plus de 1200 morts libanais, et une cinquantaine côté israélien). La stratégie israélienne fut d'interrompre les communications du Hezbollah. A cette fin, les infrastructures du sud du pays ont été particulièrement touchées. Le secteur électrique a été largement visé, à travers différentes composantes. La centrale de Jiyyeh a été bombardée. Les réservoirs de carburant touchés ont déversé 15.000 t de fuel dans la mer, entraînant une marée noire comparable au naufrage de l'Erika en 1999. D'autre part, le réseau de distribution a été visé en plusieurs points, notamment des stations de transformation et pylônes. Au total, selon une estimation de décembre 2006, les coûts de reconstruction se montaient à 160 millions de dollars.

Alors même que les réparations n'étaient pas entièrement achevées, les combats qui ont éclatés en mai à Nahr el-Bared, au nord de Tripoli ont eu pour conséquence de nouveaux dégâts. Des obus envoyés par les miliciens du groupe Fatah al-Islam ont touché la centrale du nord, à Deir Ammar (Beddawi), entraînant une nouvelle aggravation du rationnement, et empêchant l'intervention de maintenance d'une société coréenne mandatée par l'EDL…

L'autre conséquence de ce conflit et en particulier des dégâts dans le domaine électrique est d'avoir détourné l'attention des réformes d'EDL. Le ministre de l'énergie Fneish, membre du Hezbollah, qui avait entrepris des transformations notables sur certains points litigieux, en particulier les approvisionnements en carburant, a démissionné du gouvernement d'union nationale à la suite de la divergence plus large entre l'opposition et la majorité. Tous les projets restent aujourd'hui bloqués.

Une autre conséquence notable de ce conflit concerne l'évolution des relations entre le Syrie et le Liban du point de vue de l'électricité. Le Liban étant structurellement en déficit d'électricité, la Syrie lui en fournit régulièrement depuis une dizaine d'années, durant les périodes de pointe, pour environ 2% de la production disponible. Cette fourniture est régulièrement mise en question car l'EDL peine à payer son dû à son alter ego syrien. D'autre part, depuis la construction de centrales à cycle combiné au Liban, la Syrie a été pressentie pour fournir du gaz, à partir de la frontière nord, à l'usine de Deir Ammar. Cette fourniture a longtemps été retardée en raison des délais de construction du gazoduc, et a suscité diverses polémiques. Si l'opération devait être sur le papier bénéfique pour le Liban puisque ces centrales sont plus rentables et que le gaz est vendu à meilleur marché, une question subsistait quant à l'approvisionnement de la centrale de Zahrani, hors de portée du gazoduc. D'autre part, à travers ce contrat, le Liban se plaçait également en situation de dépendance par rapport à son puissant voisin. Après 2005 et le retrait peu glorieux de l'armée syrienne, la question est devenue un contentieux entre les deux pays. Arguant du non-paiement des factures par EDL, les autorités syriennes et l'entreprise nationale d'électricité ont plusieurs fois haussé le ton sur ce point. Des interruptions temporaires de l'approvisionnement en électricité ont été constaté mais elles toujours été officiellement imputées à des problèmes techniques. En revanche, la livraison du gaz a été ajournée et le Liban ne peut toujours pas utiliser ses centrales à cycle combiné. Il envisage actuellement d'importer du gaz par bateau du Qatar et de l'Algérie. Il souhaite à terme importer du gaz égyptien via le réseau interconnecté via la Jordanie mais aucun accord n'a encore été trouvé. Toutefois, à l'occasion de la guerre de l'été 2006, la Syrie n'a pas manqué d'exprimer sa solidarité avec le Liban en assurant une fourniture substantielle du réseau libanais en courant par le nord.

Ces différents exemples montrent les usages stratégiques à l'échelle proche-orientale de la question électrique dans les conflits interétatiques. On retrouve ces mécanismes dans les relations conflictuelles entre Israël, l'autorité palestinienne et le Hamas durant ces dernières années, dans le contexte de l'Intifada puis des combats interpalestiniens.

b- Le contrôle des ressources électriques entre Israël et la Palestine

En dehors des données structurelles concernant l'approvisionnement des territoires palestiniens par Israël qui placent ces derniers en situation de dépendance et de vulnérabilité, il convient également de souligner qu'en situation de conflit ouvert, Israël a été plusieurs fois conduit à exercer des mesures de rétorsion par différents moyens.

C'est essentiellement à propos de l'évolution politique dans la bande de Gaza que ces interventions ont eu lieu. Les tirs de roquette contre des localités israéliennes proches de la bande de Gaza ont à chaque fois entraîné des réactions puissantes d'Israël, en particulier depuis 2004, date de l'entrée en service de la centrale de Gaza-Nusseirat. Diapo 26

Deux types de crise ont eu lieu. A plusieurs reprises, en réponse à des missiles palestiniens (généralement envoyés par le Hamas), Israël a effectué des bombardements d'infrastructures de transmission ou de production : la centrale de Nusseirat a été ainsi visée en 2006. Plus récemment, ces stations de distribution et de transformation du courant ont également prises pour cible. D'autre part, et c'est le cas dans la crise actuelle (fin septembre 2007), Israël menace d'interrompre ou interrompt effectivement l'alimentation électrique vers Gaza à partir des stations de transformation situées à la frontière. Un blocus sur les approvisionnements en fuel est également une manière indirecte de peser sur la production électrique.

Durant l'été 2007, entre juillet et août, une crise plus complexe s'est déroulée : l'approvisionnement en fuel destiné à la centrale de Nusseirat a été interrompu mais à l'initiative de l'Union européenne. En effet c'est l'UE qui finançait l'achat de ce fuel. Or, elle suspectait le Hamas, désormais maître de la bande de Gaza, de vouloir introduire une taxe sur les factures d'électricité et de ne pas vouloir reverser à l'Autorité palestinienne des sommes qui lui étaient dues au titre de la TVA encaissée sur les factures. Or, l'UE considère le Hamas comme une organisation terroriste et refuse qu'il bénéficie directement ou indirectement de ses financements.

A travers cette crise, finalement résolue à la fin du mois d'août, plusieurs enjeux apparaissent. Le premier montre la dépendance des territoires palestiniens non seulement à l'égard d'Israël mais aussi des bailleurs de fonds extérieurs comme l'UE. Mais on retrouve une autre composante structurelle du problème de l'électricité en Palestine : c'est la question du rapport entre l'Autorité et les opérateurs locaux, susceptibles de financer différents projets politiques locaux, tels que des subventions de facto aux pauvres ou le financement du Hamas pour ses activités sociales aussi bien que politiques et militaires… En attendant, ce sont évidemment les Palestiniens qui en paient le prix fort, puisque le rationnement fait désormais partie du mode de vie local, avec ses générateurs, ses pénuries, etc. La situation se rapproche donc des cas libanais et irakien.

5- Conclusion 

La question de l'électricité, loin de se réduire à des enjeux de gestion technique et financière à l'échelle des opérateurs sectoriels, constitue un problème géopolitique sous-estimé au Proche-Orient. Elle touche en effet aux besoins économiques et humains fondamentaux de ces pays qui connaissent encore une très forte croissance démographique, leur imposant le développement de capacité de production dans un contexte de ressources énergétiques chères. Or, l'électricité fait partie intégrante du compromis social et politique qui a permis ces constructions étatiques récentes et souvent fragiles. Les problèmes de gestion actuels et les défis d'une hausse continue des capacités sont un enjeu que doivent affronter aujourd'hui de nombreux pays émergents, pas uniquement du Proche-Orient.

Mais ici, la donne géopolitique et en particulier les fragilités internes compliquent la situation. En effet, la fragmentation politico-territoriale au Liban, en Palestine ou en Irak mettent à rude épreuve la distribution de l'électricité et les choix effectués deviennent une dimension supplémentaire des conflits civils internes. De surcroît, l'électricité devient également une cible privilégiée dans les conflits militaires entre Israël et ses voisins.

Face à ces problèmes, les réponses envisagées par les bailleurs de fonds et les Etats sont diverses et contradictoires. La tentation d'une électricité d'origine nucléaire est évoquée par les plus grands pays et Israël. Mais ce ne peut être que sur le long terme et ne sera pas à la hauteur des défis. La coopération régionale paraît indispensable. D'abord sur des projets ponctuels, comme l'exploitation de gaz au large d'Israël et de Gaza, ou sur des projets hydroélectriques comme entre la Syrie et la Turquie, ou encore la Jordanie, Israël et l'Autorité palestinienne à propos du canal entre mer Rouge et mer Morte. L'autre solution évoquée est celle d'une interconnexion électrique de la Libye à la Turquie, en passant par l'Egypte, la Jordanie, La Syrie et le Liban, dont Israël et les territoires palestiniens restent aujourd'hui exclus. Mais si cette réalisation fait écho à la mise en place d'un marché européen de l'électricité, plusieurs éléments essentiels manquent dans cette analogie. Hormis la Jordanie, où la privatisation du secteur électrique et bien avancé, les acteurs de l'électricité sont essentiellement des acteurs sous contrôlé étatique. Surtout, dans un contexte de pénurie globale, l'électricité reste, pour ces acteurs, une arme stratégique et non une marchandise.

1 La proposition de conférence initiale aux organisateurs du FIG portait sur les géopolitiques de l'électricité au Liban, ce qui correspondait à un travail de terrain et de suivi de cette question et plus largement de ce pays depuis de longues années. Les organisateurs du FIG ont toutefois souhaité que cette conférence embrasse un horizon géographique plus large, susceptible d'intéresser plus largement le public. J'ai accepté mais je vais évoquer ainsi des questions dont je suis beaucoup moins familier. Mon information est pour l'essentiel basée sur un travail de seconde main. Je prie l'auditoire et les lecteurs d'accepter par avance mes excuses pour d'éventuels erreurs ou contresens, et de bien vouloir me les signaler. Je dois dire que si je connais bien le Liban et plus superficiellement la Syrie ou la Jordanie où je me suis beaucoup déplacé, je ne me suis jamais rendu en Israël, dans les Territoires palestiniens, ni en Irak.

2 NB : France 2005 : 7007 kWh/hab

3 Voir Eric Verdeil, « Enjeux sociaux et spatiaux de l'électricité au Liban. Un aperçu de la crise de la crise libanaise », texte soumis en vue de publication et Eric Verdeil, « Les enjeux spatiaux de la réforme de l'électricité au Liban », communication au séminaire "L'accès aux services urbains en réseau dans les villes libanaises",  28 avril 2006 à l'Université Libanaise, Beyrouth http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00120434

4 Pour l'analyse de la situation, voir Banque Mondiale, Energy Sector Review, may 2007, 109 p. ; Ayman Abualkhair, The current status of energy Sector in Palestine, with special focus on the Electricity sector, 2006, Univesité de Genève, Centre universitaire d'étude des problèmes de l'énergie, 72 p.; Ayman Abualkhair, 2007, « Electricity Sector in the Palestinian Territories : Which priorities for Development and Peace, Energy Policy 35, pp.2209–2230.

5 Sur l'Irak, nous tirons nos informations des sources suivantes : Michael E. O'Hanlon, Jason H. Campbell, Tracking Variables of Reconstruction and Security in post-Saddam Iraq, 13 august 2007, Washington, The Brookings Institution, www.brookings.edu/iraqindex ; Ilene R. Prusher, Charles Levinson, “Iraqis cope with life without lights”, The Christian Science Monitor, February 10, 2006 (www.csmonitor.com/2006/0210/p01s03-woiq.html) ; Glenn Zorpette, “Re-engineering Iraq”, IEEE Spectrum online, http://www.spectrum.ieee.org/feb06/2831 (consulté le 28 août 2007); Ken Murphy, « Internal Strife Still Plagues Iraq's Power Grid”, IEEE Spectrum Online, 24/08/2007 http://blogs.spectrum.ieee.org/cgi-bin/mt/mt-t.fcgi/3008 (consulté le 20/9/2007); United States Government Accountability Office (GAO), Rebuilding Iraq. Integrated Strategic Plan Needed to Help Restore Iraq's Oil and Electricity Sectors, Report to Congressional Committees, May 2007, 59 p. www.gao.gov/cgi-bin/getrpt?GAO-07-677

6 « Electricity in Iraq : The Dark Country », iMonthly, edited by Information International, Beirut, may 2007, p.41.

7 GAO 2007, p.38.

8 Sur ces exemples, voir Glenn Zorpette, « Re-engineering Iraq », op.cit. Voir aussi Kieron Murphy, « Internal Strife Still Plagues Iraq's Power Grid », IEEE Spectrum on line, http://blogs.spectrum.ieee.org/tech_talk/2007/08/internal_strife_still_plagues.html, mis en ligne le 24 août 2007.

 

 

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