LE CLIMAT DANS UN MONDE ÉNERGIVORE :
débat et… précautions

Jean-Pierre VIGNEAU

Professeur. Université de Paris X

Article complet

Introduction

Climat et énergie apparaissent aujourd'hui étroitement liés : la relation consommation d'énergie accrue – chaleur accrue a pris le statut de dogme auprès du plus grand nombre. Et souffrir de l'été froid et pourri 2007 n'empêche pas de penser que le taux de CO2 est cause du recul de la banquise arctique. Avant d'en discuter, quelques remarques s'imposent :

- la plupart des sources d'énergie ont rapport avec les composantes du système climatique : rapport direct quand il s'agit de solaire ou d'éolien, rapport indirect pour les combustibles élaborés par le biais de la biosphère, qu'ils soient ou non fossiles…;

- la perception du climat par les géographes est longtemps restée mécanique ; l'optique énergétique ne s'est affirmée que peu à peu avec l'entrée en scène du système climatique.

- l'attention portée à la transformation anthropique du climat est récente -Arrhenius mis à part- ; elle n'est devenue peur que depuis les années 1980 ;

Pour notre propos, il paraît utile de décomposer la question afin d'éviter le confusionnisme auquel succombent médias, public et bien des écologistes. Successivement, nous envisagerons :

- les perspectives de la consommation d'énergie ;

- le retournement idéologique de la fin du XX ème siècle ;

- les développements de la révolution méthodologique qui a touché la climatologie

- la persistance d'une grande incertitude ;

- enfin la ligne à tenir entre rigueur scientifique et souci de préservation de l'avenir.

L'emballement énergétique

Loin de vouloir marcher sur les plates-bandes des économistes, on brossera très grossièrement la toile de fond, tout en chatouillant quelques tabous.

Rien de plus banal que de rappeler que :

- l'accroissement de la consommation d'énergie, mobilisant de plus en plus massivement des ressources diversifiées, à la suite de l'accélération du progrès technologique et matériel, a suscité les premiers cris d'alarme contre la croissance dans les années 1970, à la suite du Club de Rome ;

- la prise de conscience du caractère fini des ressources et des dangers de la pollution a conduit à des efforts technologiques pour économiser l'énergie et protéger les populations.

Aujourd'hui, ces efforts sont obérés par la nouvelle conjoncture mondiale : la mondialisation constitue un facteur défavorable à une politique ménageant les ressources :

- les transferts d'activités (en particulier industrielles), depuis les vieux pays développés vers des pays moins « regardants », servent, aussi, à échapper aux nouvelles contraintes environnementales ;

- l'expansion concomitante des transports massifs au long cours accroît pollution et dépenses énergétiques ;

- le développement des pays émergents, pour satisfaisant qu'il soit aux plans moral et socio-économique (élévation du niveau de vie) implique sans conteste un essor de la dépense énergétique. Le cas chinois (le nouveau géant qui va consommer plus que les Etats-Unis) montre, parallèlement à des efforts apparents, énormément de gâchis.

Peut-on espérer un ralentissement proche de cette débauche énergétique ? Non ! En dépit de l'introduction de technologies plus efficientes, la course de vitesse entre consommation et meilleure utilisation a peu de chances d'être gagnée. Le renouvellement des sources le permettra… plus tard. D'autant plus tard qu'un facteur imparable repousse cette échéance : l'explosion démographique. Je sais bien que, chez les géographes, toute forme de néomalthusianisme est suspecte. N'empêche que la conjonction de cette marée humaine et d'une demande sans cesse accrue en bien matériels, fort défendable au demeurant, tombe mal au moment où l'on croit solidement établi un lien direct, mécanique, entre rejets de GES et forçage du système climatique. Avant d'examiner ce lien, voyons comment il s'est imposé.

Le triomphe de l' idéologie environnementaliste

La fin du XXème siècle n'a pas sonné la fin des idéologies : il y en a toujours en magasin. Je n'en évoquerai qu'une. L'histoire est bien connue de la naissance et de l'expansion de l'environnementalisme. Je soulignerai simplement sa constitution en idéologie dominante, voire agressive au vu de certaines pratiques.

Plaçons-nous au moment-clef (décennie 1980) où le risque a été institutionnalisé. Avant, existaient un certain nombre de dangers (naturels, industriels et socio-économiques) ; après la peur est devenue un ressort décisif du comportement collectif de la « société du risque ». En la matière, l'alerte climatique a constitué le meilleur argument pour l'émergence de cette idéologie, bien plus mobilisatrice que la défense de la biodiversité. Et, c'est le réchauffement qui a fait mouche, bien davantage que les pluies acides dénoncées antérieurement. On le voit bien avec le glissement du réchauffement global (Global Warming) au changement global (Global Change), nébuleuse plus menaçante encore –les environnementalistes détestent le changement !- . Dans la formule, global est essentiel ; et les médias, les politiques et donc l'opinion assimilent allègrement les substantifs.

L'intégration du climat dans le système du « Développement Durable » a été parfaitement articulée et orchestrée. Les groupes de pression ont parfaitement réussi leur lobbying auprès des médias et des responsables. Hors de tout jugement de valeur sur le fond, le résultat est magnifique qui a mis le climat au rang des questions dominantes du monde actuel.

Pour mieux expliciter cette réussite, je ferai un bref détour emprunté à un doctorant travaillant sur « gestion et cultures de l'eau ». Il utilise l'argumentation développée par M. Foucault dans l'Histoire de la folie à l'âge classique où il est montré comment est apparu le caractère « anormal » du fou qui de ce fait a été exclu et finalement enfermé. Selon une démarche analogue, les environnementalistes s'occupant de l'eau ont su affirmer la primauté de la « santé » des rivières, ont su marginaliser ceux qui en défendent les usages utilitaires (telle l'irrigation). Surfant sur la vague écologique, ils ont placé les débats sur leur terrain et obligé leurs opposants à « plaider coupable ». Et ce, même si l'objectif consistant à assurer un débit estival notable à un cours d'eau qui, naturellement, confinerait à l'oued,… nous éloigne passablement de la nature !

De même les hérauts de la lutte contre le « changement global » ont su imposer le réchauffement comme une base intangible et le forçage anthropique comme sa cause essentielle. Pour parer à toute discussion, ils ont proclamé l'existence d'un consensus, rendu plus sûr par la censure exercée dans les revues qui comptent. Surtout, ils ont su dire qu'opposants et sceptiques étaient/sont déraisonnables, pratiquement fous, donc à exclure (en particulier de la distribution des crédits). Tout cela conduisant au maniement de l'anathème (ainsi : traiter les sceptiques du réchauffement de « suppôts de Bush »),… surtout de la part de ceux qui n'y connaissent rien.

À vouloir trop en faire, on dépasse la mesure : gourous et médias déraillent fréquemment ; et les outrances, culminant dans le film d'Al Gore, desservent la cause. Ajoutons une réflexion sur les méandres de l'idéologie. À la fin du XXème, les conséquences fâcheuses du progrès ont terni l'image de la science auprès des défenseurs de l'environnement ; il n'empêche, que pour enfoncer le clou, les tenants du Global Warming ont recouru à la caution de la « très grande majorité des scientifiques »… Un plaisant paradoxe qui nous amène à regarder de près la démarche de cette science.

L'aventure néoclimatologique

Néoclimatologique ? Petit retour en arrière : jusque vers 1975-1980, les climatologues étaient des géographes (peu nombreux) et quelques météorologues marginalisés loin du travail noble de la prévision. Aujourd'hui, le succès de la climatologie est phénoménal, dû à une hypermédiatisation et à l'OPA lancée par des physiciens de l'atmosphère, des météorologues, des glaciologues, des écologues de tout poil… Ce sont ces nouveaux arrivants que j'ai nommés néoclimatologues.

Aventure ? Le mot a été utilisé par un chantre de la modélisation très répandu dans les médias. Dans son discours lors de la séance publique des cinq académies (24/10/2006), H. Le Treut a exalté, par son emploi, le renouvellement de la science du climat. Pour une part, il faut l'approuver : il s'agit, en effet, d'une perspective révolutionnaire, d'un champ immense à explorer selon des problématiques et des approches totalement renouvelées. Mais si je le reprends ici pour évoquer une autre facette, son caractère aventureux !

Que la néoclimatologie n'ait aucune théorie globale du fonctionnement et de la circulation générale, n'aurait qu'une importance secondaire si elle pouvait cerner le réel de très près. Malheureusement ce dernier est si complexe qu'il reste pour une bonne part inapprochable par les modèles :

- le matériel sûr, ce sont, outre les mesures de flux d'énergie, les équations fondamentales classiques de la physique de l'atmosphère. On sait leur insuffisance pour saisir la variabilité du temps (cf. le caractère chaotique qui limite la prévision à quelques jours) ;

- les lacunes se situent dans la méconnaissance plus ou moins grave des multiples interactions du système, en particulier celles faisant intervenir l'eau (le couplage océan – atmosphère est de mieux en mieux perçu, mais le rôle des nuages est loin d'être éclairci);

- les solutions pour tourner ces écueils consistent à paramétrer ce qu'on ne peut vraiment modéliser et à faire ressortir un « état moyen » du système éliminant la variabilité ; -ce dernier concept pose problème. Certes, ces chercheurs n'ont pas la naïveté de croire à un système stable et de forte inertie. Les glaciologues leur ont appris les incessantes variations du Quaternaire. Mais cet état moyen n'a guère de sens dans un système en équilibre dynamique.

Comment alors s'étonner de la tendance à écarter ce qui est peu ou pas modélisable ; c'est-à-dire le jeu des facteurs endogènes et exogènes responsables des variations naturelles de toutes périodes et amplitudes. La facilité consiste évidemment à privilégier l'accessible, donc les gaz à effet de serre censés tout « écraser ». Les performances des calculateurs ne sauraient donner aux simulations une vraisemblance indiscutable.

Cette aventure est exaltante pour ses auteurs ; mais ses projections sur l'avenir constituent un pari. Si les rétroactions sont prises dans le bon sens, si leur paramétrisation pifométrique est réussie, si l'effet additionnel de serre est correctement évalué, alors le pari peut être gagnant. Sinon… On ne peut oublier qu'une science dure n'est pas forcément exacte, ni que la vérité scientifique est la vérité d'un moment. Finalement, cette aventure est respectable à condition de ne pas atteindre au statut de dogme.

L'incertitude scientifique

Chercher à faire triompher ses idées, rien de plus normal ; encore faut-il le faire sans tricher. Le souci du bien futur de l'humanité ne justifie ni les approximations, ni les falsifications. Exemples :

- minimiser l'ampleur des réchauffements historiques (tel l'« optimum » de l'an mil) afin que le profil thermique renvoie bien à l'image de la « crosse de hockey » (fig.1);

- multiplier les contorsions pour évacuer l'« os » du refroidissement entre 1946 et 1975 (en disant, soit qu'avant 1975 les causes de variation étaient naturelles et depuis elles sont anthropiques, soit qu'avant 1975 les composés soufrés éclipsaient le CO2, et plus ensuite) ;

- adopter des logiques pré-orientées. Ainsi, en interprétant les courbes résultant des carottages dans les inlandsis, du genre : l'augmentation du CO2 a entraîné celle de la température qui a entraîné celle du CH4… Aujourd'hui, on a pu soutenir que les augmentations de température ont précédé celles du CO2.

Certes, on assiste à un renforcement de la prudence des tenants du GW et l'affinement des fourchettes confine à un resserrement. C'est que les excès ont suscité une réaction de moins en moins muselée. Le débat, longtemps étouffé, commence à prendre de l'ampleur au vu des très nombreuses publications. Le temps manque pour examiner cette contre-offensive. Les arguments des « contre » sont d'ailleurs fort inégaux et, souvent, pas plus convaincants que ceux des « pour ». Les uns et les autres convergent d'ailleurs sur un point : l'exaltation des extrêmes. Dans cette multiplication des « temps forts » les pour voient un épouvantail supplémentaire, les contre l'occasion de témoigner du souci qu'ils prennent des populations. Personnellement, je ne suis qu'à demi-convaincu de la réalité d'une telle aggravation. Ce sentiment me semble provenir, au moins en partie, d'une méconnaissance générale du temps passé, vécu à l'échelle humaine et de la médiatisation qui fait feu de toute tempête. Il revient à mésestimer la capacité de variation du système, à oublier l'évidente succession de séries d'années agitées et calmes, arrosées ou neigeuses puis « sèches » ; en d'autres termes, à ne pas accepter le jeu des divers styles de circulation (méridien vs zonal, vif vs lent), organisés en pseudo-cycles.

Il est possible de proposer une autre vision, certes purement qualitative, plus complète du système climatique. Dans ce dernier, la composante atmosphérique est un simple vecteur d'énergie sans véritable mémoire (fig.2). Les autres composantes (hydrosphère, lithosphère, biosphère) jouent le rôle de régulateurs. Des régulateurs endogènes qui amortissent les effets changeants des facteurs exogènes : mécanismes solaires (orbite, activité…), face de la terre (position des plaques…) ou composition de l'atmosphère (qui relève des deux catégories endogène et exogène). Le tout produit une superposition complexe de variations d'ampleur et d'échelles de temps variées que j'ai nommées  mutations, fluctuations, oscillations et pulsations (fig.3) et qui sont en continuel chevauchement. Soit un fonctionnement totalement irréductible à une quelconque fixité. Les cycles (événements de Heinrich et de Dansgaard-Oeschger) et les sautes brutales de température survenus depuis le dernier glaciaire et repérées en Arctique, poussent à récuser toute vision caricaturale du futur. Mieux vaut réfléchir à l'insertion des tendances actuelles dans la hiérarchie des variations, même s'il est impossible de trancher. La phase actuelle peut renvoyer soit à une pulsation, soit à une oscillation (dans le fil de la fin du Petit Âge glaciaire) ; il est hautement improbable qu'il prenne l'ampleur d'une fluctuation.

En l'occurrence, seul le doute est scientifique. Évidemment, il ne prédispose guère à la mobilisation, au cas où le réchauffement serait avéré…, ce qui pose la question de la précaution.

Conclusion / précautions

Pour beaucoup (et très officiellement en France), le réchauffement est une réalité qui sera accompagnée d'un cortège de calamités. Un examen sérieux le transforme en une éventualité… plus ou moins forte.

Pour ceux que n'animent pas une foi aveugle dans le schéma dominant, quelle attitude préconiser ? Ne sommes-nous pas dans le cas de figure où l'on peut invoquer le principe de précaution ? Même si l'on tempère les effets des GES, on peut codamner leur production à tout va. Le fameux CO2, dont la part croissante dans l'air a des côtés pour partie bénéfiques, pour partie fâcheux, est responsable d'autres nuisances (on parle de plus en plus de l'acidification de l'océan), au point que même certains adversaires résolus du GW poussent à la séquestration (géologique par exemple) de ce gaz.

De toute façon, une révolution énergétique est rendue obligatoire par l'épuisement programmé des sources classiques. Dans cette nécessaire substitution, les sources renouvelables d'origine climatique directe (photovoltaïque, éolienne) ne pourront malheureusement jouer qu'un rôle secondaire ; quant à cette source d'origine indirecte que sont les biocarburants, elle est de plus en plus suspectée d'être contre-productive.

Finalement on ne sort pas de la très banale double perspective : économiser – chercher. Mais alors dira-t-on : quelles différences avec les cris des alarmistes ? Elles sont minces au plan pratique (un peu moins de semblant de précipitation) ; plus nettes au plan intellectuel :

- différence de comportement : il est malsain de bafouer la rigueur et d'exercer un terrorisme intellectuel qu'on croyait révolu ;

- différence de mise en œuvre de la précaution : une précaution raisonnée vaut mieux qu'une précaution fantasmée ;

- différence de diagnostic aussi: le danger vient plus de l'élévation générale du niveau de consommation d'une population mondiale multipliée que du simple forçage par effet additionnel de serre. Certes, l'humanité est en cause, mais de façon plus complexe qu'on ne le proclame.

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