Une société post-paysanne ?

Mort et réinvention du Paysan Roumain

Mihailescu Vintila

Anthropologue, directrice du Musée du Paysan roumain

Article complet

« En 2006, la ruralité agricole est le signe le plus distinctif de la Roumanie dans le cadre de l’Europe » – conclue Violette Rey dans l’Atlas de la Roumanie qu’elle a dirigé (Rey et al. 2006 : 48). En même temps, l’intégration officielle de la Roumanie à l’Europe sonne le glas du personnage central de cette « ruralité agricole », le Paysan, qui se voit empêché de continuer son mode de vie par les lois européennes de l’alimentaire. Par ailleurs, la Roumanie ne peut pas renoncer (encore) à son Paysan, qui reste la colonne vertébrale de son identité et ne sait pas que faire des millions de paysans désœuvrés de ses campagnes. Quel est alors le sort et le statut du paysan de la Roumanie postcommuniste devenue européenne ?

L’invention du Paysan

La paysannerie n’est pas une catégorie sociale évidente et « paysan » n’est pas un concept qui va de soi. Le plus souvent, on définit la catégorie paysanne selon des critères économiques (e.g. Firth 1951) ou même directement comme « économie paysanne », centrée sur le groupe domestique et la satisfaction de ses besoins immédiats. Ce qui distingue alors le paysan du « primitif » c’est que le premier produit « pour un marché englobant » et, en bonne partie, pour l’échange. Plus exactement – explique Eric Wolf (1966) – une partie de sa production est transférée vers un groupe dominant, qui l’utilise pour lui-même mais aussi pour une redistribution envers les populations des villes. Cela crée une dépendance des paysans envers d’autres catégories de leur société englobante. Il en résulte que c’est cette dépendance même qui leur est caractéristique en bonne mesure (e.g. Foster 1965) et qu’on ne peut pas parler de paysans que dans des sociétés suffisamment développées (sinon « civilisées ») pour avoir besoin et jouir de pareilles relations de dépendances.

Selon d’autres auteurs (e. g. Redfield 1953, Dobrowolski 1958, Foster 1965), c’est plutôt la culture qui définit la paysannerie. Mais, si on accepte la complémentarité, voire la dépendance du paysan par rapport à des catégories dominantes et par rapport à la ville, cette culture propre ne peut être qu’une « demi-culture », dépendante elle aussi et dérivée en bonne mesure de celle de ces catégories dominantes de telle ou telle société englobante (Kroeber 1948). Parler d’une « culture paysanne » en général semble être donc un peu excessif pour beaucoup de chercheurs, qui suspectent cette notion de reposer sur des jugements a priori et des stéréotypes essentialisants (e. g. Kaplan et Sadler 1966, Popkin 1979, Shanin 1990). Beaucoup sont d’accord alors que cette « culture paysanne » renvoie plutôt à ce que distinguent et opposent les paysans au Nous rationnel et diligent des « sociétés englobantes » de l’Occident (Ortiz 1971). On arrive ainsi à ce que semble alimenter toutes ces conceptions du paysan : une polarité identitaire qui oppose partout, d’une manière ou d’une autre, les campagnes des paysans à la ville. «Nous percevons le concept de paysannerie comme signifiant une relation entre les catégories du rural et de l’urbain – c’est, typiquement, une construction urbaine, créditée par l’état, de l’Autre rural » (Leonard et Kaneff, 2002 : 9).

Dans la filière évolutionniste des Lumières, théories et pratiques de la modernité ont eu à imposer « le progrès » à des catégories « conservatrices » de population, de près ou de loin. Elles été considérées comme étant la matière de l’histoire et non pas son agent, ce que devait être soumis au progrès et non pas le moteur de cette évolution ; c’était, au début, les Sauvages, les Primitifs après et les Paysans à la fin, en appliquant à la population des campagnes proches le schéma du primitif éloigné. Etant perçus comme « antonyme du progrès » (Leonard et Kaneff, 2002 : 7), les paysans n’étaient ainsi que le Primitif interne. Ce fut le cas souvent en France. Ainsi, même quand une certaine curiosité pour le monde paysan va se manifester vers la fin de l’Ancien Régime, les chercheurs vont « faire l’hypothèse d’une culture paysanne unique mais en même temps radicalement étrangère à la culture lettrée, c’est-à-dire à la ‘civilisation’. » (Burguière 2000) En Roumanie, ce fut surtout l’approche d’un groupe d’intellectuels éclairés du XIXème siècle connus sous le nom de Scoala ardeleana. De gauche à droite, de Marx à la Banque Mondiale en passant par Lenin ou Mao ou par Washington consensus, tout le monde semble se mettre ainsi d’accord pour considérer la paysannerie un « cul-de-sac du développement » (Leonard et Kaneff, 2002 : 7) et donc une masse à civiliser – ou, le cas échéant, à éradiquer... En tout cas, dans le sillage de ces visions d’inspiration illuministe, la paysannerie est un obstacle à la modernisation de sorte que celle-ci doit s’en débarrasser d’une manière ou d’une autre.

Mais comment s’y prendre quand c’est justement cette catégorie de population qui représente l’écrasante majorité d’une société et c’est justement à sa force révolutionnaire qu’on doit faire appel pour jouer la carte du progrès et s’inscrire sur la voie de la modernité ? Il n’y a qu’une seule solution, banale et pragmatique : changer d’avis en ce qui concerne la paysannerie et arriver à « jouir de son Paysan comme de soi-même », comme dirait Slavoj Žižek1.

Ce fut le cas de la Roumanie – et de beaucoup d’autres « petites nations ». Ayant à construire leur nations avec des masses de populations rurales et non pas contre celles-ci, comme le souhaitait Ernst Renan, les élites politiques ont vite comprit qu’il faut aller du coté de l’alliance avec la paysannerie – sans pour autant renoncer à une certaine « pédagogie de la nation » à commencer avec ces mêmes paysans. Encore plus, à l’aube de la construction nationale, les élites s’efforcent plutôt de gommer ou de réduire les différences entre boyards et paysans libres pour renforcer ainsi l’image d’une culture nationale unitaire, plus proche d’un peuple rural générique (Muslea 1935/1971). Cette solution se trouvait d’ailleurs prêt-à-porter dans le réservoir des idéologies européennes modernes, ayant ses racines dans la réaction de Herder contre l’hégémonie des Lumières : le romantisme politique. Le Paysan roumain est ainsi plutôt le produit d’une telle vision romantique et « holistique ».

Cette culture du paysan est ainsi une culture populaire, c’est à dire représentative du peuple tout entier, qui devient ainsi, d’une manière déclarative identitaire, un peuple-paysan. Le Paysan n’est pas ainsi le représentant d’une catégorie sociale déterminée de la société présente, mais plutôt le porte-drapeau de cette imagerie nationale, une réalité plutôt symbolique que sociale et, en tout cas, l’acteur d’une culture valorisée et a reproduire plutôt que le représentant d’une économie méprisée et à s’en débarrasser au plus vite.

La longue durée de la maisnie 2 paysanne

Contrairement à la Zadruga voisine, dans le cas de la Roumanie « c’est le village dans son ensemble qui formait la communalité et non pas la famille élargie.” (Chirot, 1976:141-142) Cette répartition des taches fait que le groupe domestique des Roumains soit par définition plus restreint, réduit aux parents et leurs enfants non-mariés (P. Stahl, 2000: 60). Ce village « communautaire » (obste devalmasa) est ainsi la personne juridique et c’est le village dans son ensemble qui va rester le sujet des lois foncières jusqu’après la première guerre mondiale. Par ailleurs, au fur et à mesure que cette obste se dissout, c’est le groupe domestique de la maisnie qui prend le relais. Ainsi, c’est ce groupe familial qui va être le sujet des plus récentes lois foncières et non pas l’individu. Tout cela pour dire à quel point cette organisation communautaire a eu la vie longue.

D’une manière quelque peu paradoxale, le communisme n’a pas réussit non plus à mettre une fin au mode de vie propre à la maisnie. L’internationalisme prolétaire des années cinquante vouait les paysans à la disparition selon les prédictions de Marx et les stratégies de Stalin, mais ni même l’Union Soviétique n’a pas put mener à son terme cette vision idéologique. Les autres pays socialistes, de Tito à Mao, se sont abattus du droit chemin marxiste-léniniste et ont forgé leurs propres théories et pratiques de l’Homme nouveau, en y accordant de nouveau une place aux paysans. Par ailleurs, quoique soumis à la coopérativisation, à l’industrialisation et à l’urbanisation forcées, ceux-ci se sont regroupés en quelque sorte et ont inventé d’une manière plutôt réactive des stratégies inédites de vie paysanne. Les maisnies rurales, souvent « diffuses » dans l’espace (Mihailescu et Nicolau 1995, Mihailescu 2000), constituaient des réseaux qui reliaient les relations de l’individu avec l’État (Kideckel 1993) et qui ne faisait que convertir, quelquefois, les ressources de l’industrie à leur intérêt à travers ce que Gerald Creed (1995) a appelé « l’apprivoisement de l’industrie » (domestication of industry). Le résultat de tous ces processus fut une catégorie hybride, appelé quelques fois ouvrier-paysan (Szelenyi 1988), étape intermédiaire du futur peuple communiste sans classes. Bref, même si le communisme a fait la vie dure aux paysans, il a provoqué et entretenu aussi – plutôt à contrecœur – leur survie. Dans le cas de la Roumanie, le communisme est tombé ainsi sur la plus large population rurale et agricole d’Europe, encore en bonne forme et objet d’un discours traditionaliste des plus poussés à l’époque.

Une société post-paysanne

Ce n’est qu’avec l’adhésion au monde du marché qu’on peut maintenant non seulement se dispenser des paysans, mais qu’on doit, une fois membre de l’Europe, euthanasier économiquement d’une manière légale cette société paysanne. Avec un manque de courage peu recommandable, la classe politique roumaine a refusé d’apporter à son électorat cette mauvaise nouvelle et d’envisager quelconques stratégies préventives avant l’intégration européenne, au risque d’une incontournable réaction nationaliste-populiste post-adhésion. On a laissé la société paysanne découvrir d’elle même sa mort et d’en faire son deuil comme bon lui semble...

Ainsi, au-delà de tous ses héritages et à travers tous ses rêves d’avenir, la société roumaine est marquée à présent, je crois, surtout par son statut de société post-paysanne. On dirait donc que ce qui fait la spécificité de la société roumaine actuelle est plutôt cette mort tardive et toujours repoussée du Paysan, enveloppée comme elle est de silence et dont on ne sait pas comment faire le deuil pour mieux en hériter.

Dans le contexte politique et économique présent, le Paysan change dramatiquement de statut : économique, social, symbolique. Tout d’abord, dans le sillage d’un processus qui avait commencé du temps du communisme, le paysan…n’est plus un « paysan ». On l’a appelé « ouvrier-paysan » pour suggérer cette première forme de métissage entre ville et village, industrie et économie domestique, résultant de l’urbanisation et l’industrialisation forcées du communisme. La chute du régime a ajouté surtout la migration internationale et une surprenante mobilité sur le marché mondial du travail. Elles n’ont pas produit pour autant un « cosmopolite », dans le sens de Hannerz (1990), le « paysan-migrant » n’étant pas un « local » non plus. C’est plutôt un produit et un producteur typique d’«hybridité» (Tomlinson 1999), difficile à placer dans les catégories de l’imaginaire social courant, mais aussi de la sociologie même. C’est « un type social prototypique du stage post-développemental » - conclut Michael Kearney (1996 : 112). Faute de se transformer vite en agriculteur (Mandras 1995), comme l’exigent les théories économiques du développement, le Paysan tourne ainsi au... « non-paysan ». Autrement dit, ce produit d’origine paysanne contrôlée n’est plus proprement parlant un paysan et refuse de se laisser dissoudre dans d’autres catégories sociales voisines ou concurrentes. Il refuse aussi cette disparition à laquelle le vouait certaines théories. Il se refuse donc à nos classifications traditionnellement dichotomiques qui ont eu (et ont encore) l’habitude d’opposer « paysan et prolétaire, urbain et rural, centre et périphérie, présent et passé, moderne et traditionnel, production et consommation, actif et passif, ouvert et fermé » (Kearney 1996 : 110) pour mieux le cerner. Comment décrire alors cette population qu’on croyait connaître aussi bien ?

Par ailleurs, se retrouvant tout d’un coup sur un marché international et du fait de la compétition pour l’intégration européenne, la Roumanie s’est vue donné le statut de « société en voie de développement ». Du même coup, le Paysan (re)devient – dans cette perspective – le (néo)Primitif interne de cette société : d’une catégorie identitaire valorisée culturellement, la paysannerie se voie attribuer le statut d’obstacle économique. Changement et retour dans le temps pour le moins inattendu et difficile à gérer par le discours identitaire et même par celui sociologique.

Enfin, culturellement national et générique, le paysan doit devenir, économiquement, de plus en plus local: pour pouvoir exister sur le marché il doit se tourner de plus en plus vers les « produits de terroir », c'est-à-dire réinventer le local. Ce paysan mort ou transfiguré peut donc être aussi ressuscité : il devient un « néo-paysan », producteur légitime sur le marché des traditions. Une partie (encore peu nombreuse) de la population rurale découvre ainsi que la meilleure solution d’échapper à la mort du Paysan c’est, peut-être, de jouer le rôle du paysan. Le mode de vie paysan devient ainsi style et, bien mis en scène, une marchandise touristique qui commence à rapporter. A leur tour, les produits du paysan commencent à être recherchés : des vraies tomates roumaines ! – crient les petits producteurs au marché. Mais la plus part de ces tomates sont non safety…

Parler d’une « société post-paysanne » ne se réfère donc pas à un état déterminé, mais indique les prémisses incontournables d’une transformation sociale multiple et problématique : que va se passer et que faire de cet héritage paysan démographiquement et symboliquement lourd ? Comment s’y prendre avec cette dissolution de la paysannerie qui entraine avec elle une disparition du Peuple dans le sens des sciences nationales qui s’en ont occupé – mais aussi dans le sens envisagé par l’idéologie communiste de l’homme nouveau ? Contrairement aux veux évolutionnistes, il semble qu’il n’y à pas une seule voie de sortie et une transformation univoque non plus. Par contre, il semble certain que les différents processus de transformation sociale et symbolique de cette impressionnante catégorie sociale vont marquer pour quelque temps la société roumaine, même si on a du mal à présent de savoir dans quel sens. Et, par voie de conséquence, tout cela va marquer le destin des campagnes roumaines dans les décennies à suivre.

 

1 Voire le chapitre intitulé « Enjoy your nation as yourself » dans « Tarring with the negative »

2 Maisnie est un terme français ancien que Paul Stahl a proposé à plusieurs reprises comme étant le meilleur équivalent du terme roumain de « gospodarie ».

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