De la Flandre au Rhin, la frontière, des guerres aux réconciliations
La frontière, objet et enjeu de tensions, réconciliations et recompositions géopolitiques

Eric Auburtin
Professeur de Géographie et Géopolitique en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, lycée H. Poincaré, Nancy
Chercheur associé à l’Institut français de Géopolitique, IFG, Paris 8
Résumé
La carte réalisée par Michel Foucher dans son ouvrage Fragments d’Europe (1993) nous révèle le caractère longtemps conflictogène de cette frontière qui court des bouches de l’Escaut jusqu’aux cantons suisses : depuis le XVIIIèS, on recense pas moins de 160 conflits armés en Europe où se sont livrés près de 600 grandes batailles. Ainsi, un large front situé entre la Seine et le Rhin dans une région de plaines, étirée entre la Manche-mer du Nord et les Ardennes a été l’un des principaux théâtres d’affrontement de la rivalité franco-allemande mais aussi franco-anglaise depuis le XVIIIèS : la défense de la frontière du Nord, les accès à Paris, le contrôle des ports entre les embouchures de l’Escaut, de la Meuse et du Rhin et bien entendu les gisements miniers de la Sarre, de la Lorraine et de la Wallonie, la frontière franco-allemande en constituaient les principaux enjeux. Si la guerre a érigé la frontière comme un véritable front (« Les forteresses défendent les provinces, Metz défend l’Etat » selon la formule de Vauban) , elle a aussi contribué à façonner durablement les mentalités et renforcer de part et d’autre les sentiments patriotiques.

Le contraste 60 ans après la fin de la Seconde guerre mondiale est saisissant. Il n’est plus aujourd’hui question ni de guerres, ni même de réconciliation mais d’intégration européenne. La frontière est ainsi très largement devenue « couture » et constitue aujourd’hui une ressource mobilisable et fédératrice de projets d’aménagement transfrontalier.

Après les guerres, que reste-t-il des frontières dans ce que l’on peut considérer comme le cœur de l’Europe intégrée ? Si les frontières existent encore, où sont-elles ? L’accentuation des mobilités de part et d’autre des frontières se traduit-elle pour autant par l’esquisse d’un sentiment européen pour des populations d’origine frontalière voisine qui vivent en « cospatialité » sur un même territoire ?

Si la confrontation des nationalismes français et allemand s’estompe à l’heure de la construction européenne, il est symptomatique de constater aujourd’hui que tout signe de revendication identitaire n’a pas pour autant disparu le long de cette frontière germano-romane qui des Flandres aux cantons suisses s’étend sur plus de 800 km et mêle des représentations encore heurtées du sentiment national pour servir la cause de petites « patries » dont l’expression du nationalisme flamand constitue aujourd’hui l’avatar le plus puissant mais dont témoignent aussi d’autres représentations du nationalisme ou du régionalisme, qui cherchent à utiliser le cadre européen, comme levier d’influence.

En fait, la frontière s’égare mais ne s’efface pas : cette transgression des frontières ne donne lieu comme l’ont montré les travaux d’un certain nombre de géographes, à aucun effacement véritable du rôle de la frontière mais plutôt à un remodelage de ses effets.

Il sera possible ici de montrer que la réalité frontalière prend aujourd’hui appui sur tout un « réseau de frontières » qui s’arrime tantôt à la frontière inter-étatique, tantôt à la frontière linguistique pour circonscrire de nouvelles zones d’influence du phénomène frontalier et questionner à nouveau le rapport du citoyen à sa nation.

La pratique ou même la référence à la langue régionale, qu’il s’agisse du francique, de l’alémanique recouvre à la fois la réalité d’identités spatiales multiples et un rapport à la frontière très fragmenté mais sert aussi les stratégies politiques d’acteurs étatiques ou régionaux, de groupes et d’associations culturelles basées sur la défense et la promotion des langues régionales, qui ne font pas la même lecture du projet de construction européenne et ne tisse pas le même rapport à la nation.

  1. A l’heure de l’ouverture européenne, une frontière davantage franchie, une frontière pour autant dépassée ?

Sept travailleurs frontaliers sur dix résidant en France sont concentrés le long de la frontière nord-est. L’Alsace et la Lorraine en regroupent la plus grande part, mais les effectifs ont doublé dans le Nord-Pas-de-Calais au cours de la dernière décennie. Entre Dunkerque et Saint-Louis, 150 000 personnes traversent la frontière pour travailler en Belgique, en Allemagne, au Luxembourg ou en Suisse. Le phénomène, en augmentation continue depuis 30 ans, s’est encore accéléré pendant la dernière décennie, particulièrement en Lorraine et dans le Nord-Pas-de-Calais où les chiffres ont doublé. La part des régions du nord-est dans le total des travailleurs frontaliers français dépasse en 2001 65%, alors qu’elle avoisinait 50% en 1990.

A) Un phénomène déjà ancien …

Dès les années 1950, entre l’Est de la Moselle et la Sarre ou le Palatinat, entre l’Alsace du Nord et le pays de Bade, la région de Mulhouse et celle de Bâle, entre la Flandre occidentale, la région de Lille et la Flandre orientale, des échanges se sont mis en place.

Au début du XXe siècle, les frontaliers partaient de Suisse pour se rendre en Pays de Bade ou en Alsace (en 1910 environ 900 Bâlois étaient occupés à Saint-Louis ou à Huningue). De même, dans les années cinquante, l'Alsace était une terre d'accueil pour les travailleurs badois : on y dénombrait, en 1957-58, plus de 2000 frontaliers allemands en raison des difficultés de l’industrie du tabac de la plaine du Haut-Rhin badois. Les territoires frontaliers français étaient alors les plus attractifs.

Le même phénomène s’observe à la frontière belgo-franco-luxembourgeoise : l’incidence conjointe de la découverte d’un nouveau procédé technique (procédé Thomas-Gilchrist de 1878 qui permet l’élimination du phosphore de la minette lorraine) et d’un nouveau changement de frontière (sous l’effet de l’annexion de l’Alsace-Moselle au Reich) permet véritablement l’essor des relations économiques entre les deux territoires lorrain et luxembourgeois. L’expansion industrielle à la frontière belgo-franco-luxembourgeoise va jeter les bases d’une prospérité économique faisant, par exemple de la Lorraine « un nouveau Texas français ».

Celle-ci repose aussi sur d’importants courants migratoires transfrontaliers et transdépartementaux d’ouvriers-paysans. Ceux-ci sont surtout spécifiques au bassin de Longwy puisque en 1955 sur les 26 000 sidérurgistes travaillant dans les 8 usines situées de part et d’autre de la frontière belgo-franco-luxembourgeoise, 14 500 résidaient en France, 5300 en Belgique et 6300 au Luxembourg.

Le mouvement des travailleurs belges vers le Nord de la France remonte au début du XIXe siècle. Vers le milieu de ce siècle, un nombre important d’ouvriers belges était employé dans les ateliers textiles de la région lilloise, ainsi que dans les domaines de la métallurgie et de l’agriculture. Durant tout le XIXe siècle, ces migrants tendirent à s’installer en France, de sorte que leur nombre est resté marginal par rapport aux installations de Belges. Ainsi, au début du XXe siècle, le recensement de la population de 1906 fait état de 193 209 résidents d’origine belge.

À partir de cette période, les échanges migratoires avec la Belgique se transforment.

Dans les années précédant la Première guerre mondiale, les migrations journalières se firent de plus en plus importantes et se développèrent sous l’action conjuguée de l’intensification des transports ferroviaires et du niveau supérieur des salaires français. Les diverses sources disponibles françaises et belges estiment que le nombre de Belges venant travailler en France est passé de 25 000 en 1906 à 100 000 en 1929. En 1928, un accord est conclu entre la France et la Belgique pour instituer une carte de frontaliers

À partir des années cinquante, le nombre de frontaliers belges chute inexorablement, ce qui s’explique en partie par le ralentissement de l’activité rencontré dans l’industrie textile, et par le développement de l’économie en Flandre belge.

Vers la fin des années soixante-dix, leur nombre passe sous la barre des 10 000. D’ailleurs, compte tenu de la convention fiscale franco-belge , l’intérêt pour les Belges de venir travailler en France est devenu moindre. Dans le même temps prend naissance un flux entraînant les travailleurs français vers les régions belges limitrophes.

B) … mais dont les dynamiques se sont inversées

Le long de la frontière franco-belge

Peu nombreuses au cours des décennies soixante-dix et quatre-vingt, les navettes de travailleurs de la France vers la Belgique ont fortement augmenté à partir de la fin des années quatre-vingt, l’essentiel des flux provenant du Nord-Pas-de-Calais, à hauteur de 87% en 2005

D’environ 4 000 entre 1975 et 1987, les navettes de la France vers la Belgique sont ainsi passées à 25 940 en 2005, d’après les chiffres de l’Institut national d’assurance

maladie invalidité (Inami) de Belgique , soit un taux de croissance annuel moyen de 10,9%

entre ces deux années. Dans le même temps, le nombre de frontaliers résidant en Belgique et travaillant en France n’a cessé de diminuer, passant de 15 790 en 1975 à 5 310 en 2005, la baisse s’étant stabilisée depuis une dizaine d’années. Ainsi, depuis 1991, le nombre de frontaliers partant travailler en Belgique est devenu supérieur à celui des frontaliers venant en France. Un frontalier sur trois habite la zone d’emploi de Roubaix-Tourcoing et travaille dans l’un des arrondissements belges de Mouscron, Courtrai, Tournai ou Mons .

Ces arrondissements sont chacun situés sur la frontière , au sein de la zone de convention fiscale franco-belge . Cette convention, favorable aux personnes résidant en France et travaillant en Belgique, contribue sans doute à expliquer la forte présence de frontaliers occupant un emploi dans les provinces du Hainaut et de Flandre-Occidentale.

Les Belges résidant en Nord-Pas-de-Calais et travaillant en Belgique ont pu choisir de s’installer en Nord-Pas-de-Calais pour bénéficier de divers avantages (fiscaux, coût du foncier, etc.).

De nombreux facteurs peuvent inciter les personnes résidant en Nord-Pas-de-Calais à travailler en Belgique, comme la proximité géographique, des intérêts financiers relatifs aux salaires ou à la fiscalité, les transports, ou encore la situation du marché du travail de part et d’autre de la frontière. Si chacun de ces éléments rentre en ligne de compte, les échanges entre le Nord-Pas-de-Calais et la Belgique ont également été favorisés, pour la plupart des frontaliers, par la forte présence de l’activité industrielle , construite notamment autour du textile dans les zones de Lille et Mouscron, et de la métallurgie au sein du Hainaut français et belge. Celle-ci occupe 46% des travailleurs frontaliers français vers la Belgique sur cette dyade (1999).

Ces similitudes économiques ont permis le développement des mêmes emplois et qualifications de part et d’autres de la frontière. Aujourd’hui encore, l’industrie reste très présente en Nord-Pas-de-Calais et sur le territoire belge.

Pour d’autres frontaliers, apparaît une logique de marché du travail transnational, notamment pour les cadres dans les activités tertiaires. Ceci explique la présence non négligeable de travailleurs frontaliers à Bruxelles (3%). En effet, en termes d’effectifs comme en part des salariés dans l’ensemble des activités du secteur privé non agricole, les services aux entreprises sont concentrés principalement dans les grandes agglomérations, comme Bruxelles, Lille ou Anvers

Le long de la frontière franco-germano-suisse

Des liens transfrontaliers étroits se sont tissés depuis les années 1960 de l’Alsace vers l’Allemagne ou de l’Alsace vers la Suisse essentiellement car le versant alsacien conjugue à ce moment à une forte pression démographique et le déclin d’industries traditionnelles, libérant du coup une masse importante de travailleurs qui va trouver à s’employer outre-Rhin en Allemagne ou dans les cantons de Bâle ville ou Bâle campagne, plus peuplés mais marqués par une plus faible croissance démographique. A ces difficultés conjoncturelles s’ajoutent aussi que le pays d’Outre-Forêt et le Sundgau présentent des caractéristiques rurales beaucoup plus prononcées que le pays de Bade ou la région de Bâle, accentuant encore le déséquilibre entre les deux marchés du travail. L’attractivité salariale joue enfin et de façon non négligeable un autre élément important du retournement des dynamiques territoriales en faveur de l’Allemagne ou de la Suisse. En 2004, ce sont ainsi 30 000 travailleurs alsaciens qui sont occupés dans le pays de Bade et 34 500 en Suisse du Nord-Ouest.

Le long de la frontière franco-belgo-luxembourgeoise

La mise en œuvre du marché unique européen au 1er janvier 1993 va accélérer l’orientation des flux de main d’œuvre frontaliers vers le Luxembourg sans véritablement contribuer à une nouvelle accélération des flux vers l’Allemagne (ces flux se stabilisant autour de 23 000 frontaliers vers la Sarre et le Palatinat) . Les difficultés des charbonnages sarrois ou de l’industrie automobile à Sarrelouis, de l’industrie de la chaussure dans le Palatinat expliquent le moindre regain dont ont bénéficié ces territoires .

Cette relative stagnation des flux en direction de l’Allemagne contraste avec l’explosion des flux de frontaliers vers le Luxembourg. Alors qu’ils étaient moins de 10 000 travailleurs frontaliers au début des années 1980, ils sont plus de 122 000 à la fin 2005 à franchir la frontière franco-luxembourgeoise ( au sein de la Grande Région Sar Lor Lux Rhénanie-Palatinat Wallonie). Entre 1997 et 2002 , sur les 60 821 emplois créés au Luxembourg, 63% ont été occupés par les frontaliers.

Au deuxième trimestre 2006, sur les 122.349 salariés frontaliers (soit 41,3% de l’emploi salarié intérieur), les Français continuent de représenter le gros des troupes avec 51% du total suivis des Belges (27%) et des Allemands (22%). En reportant ces proportions à l’emploi salarié total, il s’avère que les Français occupent 21,1% des postes, les Belges 10,9% et les Allemands 9,3%.

Cette croissance du nombre de frontaliers au Luxembourg s’explique principalement par les conditions fiscales avantageuses dont bénéficie l’économie du pays, le rôle de Luxembourg en tant que place financière internationale s’étant renforcée non seulement en s’appuyant sur un statut dérogatoire en matière d’émissions d’emprunts étrangers mais aussi et surtout en s’appuyant sur le développement continu de l’infrastructure bancaire. Si le secteur de l’intermédiation bancaire représente l’un des principaux pourvoyeurs d’emplois (14,5% des nouveaux emplois crées en 2003), c’est le secteur des services aux entreprises qui arrive en tête (17,3%). Les conditions salariales avantageuses, dépassant de 20 à 40% les rémunérations françaises y sont aussi pour beaucoup.

Les Luxembourgeois ont ainsi tout intérêt à asseoir leur dynamisme économique sur le développement des flux de travailleurs frontaliers puisque, par définition, ces salariés n’étant pas résidents, le Grand-Duché n’a pas à prendre en compte les frais de formation ou d’installation de cette main d’œuvre.

La présence de ces frontaliers constitue une manne fiscale pour les communes frontalières mais qu’il est difficile pour des communes rurales toutefois de prendre pleinement en charge car la demande en équipements pour des jeunes ménages est source de dépenses supplémentaires. Par un niveau de vie plus élevé, ils contribuent à la hausse des prix du marché immobilier ( avec des prix qui , dans certains secteurs ont doublé en 5 ans, pays des 3 Frontières, secteur du Pays Haut et même de Briey, entre 1999 et 2004).

C) La frontière voit son caractère de « discontinuité » renforcée par le différentiel qu’elle constitue

Si les contrôles frontaliers s’effacent, si les dynamiques transfrontalières liées aux mobilités de travail ou de résidence se développent, la frontière ne disparaît pas car elle matérialise toujours une limite qui consiste d’abord en l’exploitation d’un différentiel social , salarial ou fiscal qui va contribuer à remodeler la frontière-ligne en un véritable ourlet frontalier, qui constitue l’aire de diffusion des effets de la frontière et dont l’épaisseur peut varier en moyenne de 20 à 30 km .

Cet ourlet frontalier tend à prendre appui sur la frontière linguistique germano-romane qui peut ainsi constituer dans certains cas une nouvelle discontinuité socio-économique: ainsi, en Lorraine, 70% des investissements allemands sont réalisés dans la partie germanophone, l’Alsace et la Lorraine représentant encore en 2005, 40 % du total des emplois allemands développés en France. Le caractère bilingue, le savoir-faire de la main d’œuvre, la proximité des centres de décision allemand expliquent en partie ces localisations.

Cette même frontière linguistique peut dans les cas mosellan et alsacien constituer une limite approximative de l’acquisition par les Allemands de biens immobiliers dans la partie française de l’aire frontalière alsacienne ou mosellane. les territoires alsacien ( Sundgau, Alsace du Nord, pays de Colmar) , l’Est de la Moselle ( de Creutzwald Saint-Avold à Bitche) ont attiré des flux importants d’Allemands, Suisses et dans une moindre mesure Belges ou Luxembourgeois attirés par une pression foncière moindre et un coût de l’immobilier plus abordable que dans leur pays respectif. Cette mobilité résidentielle, constitue en fait un renouvellement d’une immigration sarroise ou badoise plus traditionnelle, qui dans les années 1960, se faisait essentiellement pour des raisons touristiques et conduisait à l’achat d’une résidence secondaire pour passer le week-end ou les vacances dans un environnement jugé plus préservé des nuisances urbaines. Au cours des années 1980 et 90, la baisse des taux d’intérêt en France va contribuer à encourager un achat beaucoup plus massif de résidences principales au point que les nouveaux «  voisins » peuvent représenter dans certaines communes rurales jusqu’à 20% de la population totale.

Au nombre de 15 888 en 1999 en Alsace, cette croissance n’a pas suivi un rythme régulier, mais s’est fortement accélérée entre 1990 et 1994. D’une moyenne de seulement 150 personnes par an environ entre 1983 et 1990, l’immigration allemande atteignit un taux record avec presque 1.440 personnes entre 1990 et 1994. Depuis, on observe une stabilisation, voire un recul de l’immigration, et par conséquent une diminution des acquisitions immobilières. Elles représentent actuellement environ 1 % des transactions observées en Alsace.

En 1998, d’après les sources officielles, 5.597 Allemands et 2.236 Suisses habitaient dans le Haut-Rhin, la seule ville de Strasbourg comptait 2.030 résidents allemands.

« Même si le pourcentage des immigrants allemands n’atteint qu’entre 0,86 et 1,15 % du total de la population régionale, l’évolution récente a fait monter les inquiétudes. La mobilité résidentielle se concentre sur une bande relativement étroite le long de la frontière nationale. Les communes les plus touchées sont celles situées directement aux passages de frontière (ponts du Rhin, bacs) et tout spécialement celles qui se trouvent proches des agglomérations de Karlsruhe, Rastatt, Baden-Baden, Fribourg ou Bâle ou bien reliées par des voies de communication avec celles-ci. Le processus de suburbanisation ou de contre-urbanisation issu de ces agglomérations se répand depuis peu aussi dans des territoires situés au-delà de la frontière ; ceci impliquerait notamment que la partie septentrionale de la zone frontalière du Bas-Rhin se transforme en une « banlieue-dortoir » de l’agglomération de Karlsruhe. S’agissant des Allemands ou des Suisses, les achats immobiliers et l’immigration en Alsace sont principalement un phénomène de proximité. A peu près 90 % des acquéreurs allemands sont originaires du Bade, du Wurtemberg et du Palatinat »1.

  1. Une frontière, objet et enjeu de nouvelles crispations identitaires

  1. Des populations transfrontalières davantage imbriquées mais qui se mêlent rarement

Les problèmes liés aux acquisitions immobilières des étrangers se focalisent essentiellement dans les petites localités. Le contact avec les populations françaises résidentes de longue date peuvent être vécus ici avec plus de complication car ces nouveaux résidents ne recherchent pas avant tout le contact avec les populations alsaciennes résidentes mais un environnement plus agréable et la pratique de prix immobiliers plus bas. L’identité spatiale prime ainsi sur la recherche d’une identité biculturelle et ce, dans un contexte linguistique où la connaissance de langue du voisin de part et d’autre de la frontière est de plus en plus mal assurée.

« En effet, parmi les nouveaux résidents en Alsace, la connaissance de la langue française est en général assez faible. Seulement 14 % des Allemands interrogés dans le Haut-Rhin la pratiquaient couramment, un cinquième n'en avait aucune connaissance et le même pourcentage en avait seulement une vague connaissance. D'après l'enquête de Bohn (1997, 54), presque deux tiers des ménages, en décidant le déménagement en Alsace, pensaient y retrouver un milieu où le dialecte germanique prédomine. Environ un tiers des personnes interrogées ne seraient pas parties en Alsace si elles avaient su que tel n'est pas le cas »2.

Richard Kleinschmager, professeur de Géographie et de Géopolitique à l’Université de Strasbourg souligne bien dans les différents travaux qu’il a conduit sur la formation possible d’un espace biculturel le long de la frontière alsacienne que les rapports envers la culture et la langue allemande se fondent toujours sur une certaine ambiguïté et un certain rapport « amour-haine ». Alain Howiller, ancien rédacteur en chef des DNA évoque également cette « rhénano-indifférence » qui s’explique en partie par le fait que le Rhin soit devenu la véritable frontière linguistique et culturelle. Les maires de petites communes comme Algolsheim engagent désormais une politique immobilière plus restrictive pour limiter les réactions négatives à l’installation de ces néo-résidents d’outre-Rhin. Le rôle des documents d’urbanisme (plan local d’urbanisme) peut s’avérer essentiel de façon à restreindre le développement de programmes immobiliers par des investisseurs privés qui avaient pour résultat possible la formation de véritables ghettos allemands dans les communes concernées.

Ainsi, la mobilité résidentielle des Badois en Alsace renforce le caractère de plus en plus différentiel joué par la frontière dans les régions du Nord et de l’Est de la France, qui paraissent aujourd’hui beaucoup plus dépendantes de l’étranger proche sur le marché du travail ou du logement ou sur le plan économique et financier , une partie des emplois alsaciens ou mosellans étant générée par la présence d’entreprises étrangères principalement allemandes. Cette dépendance fonctionnelle des territoires frontaliers français peut ainsi se traduire par la montée de crispations identitaires qui peuvent s’affirmer par des réactions parfois xénophobes ou un vote de protestation d’autant que les populations autochtones, qui ne profitent pas du phénomène frontalier, n’ont plus les moyens financiers d’accéder à un marché immobilier qui s’est nettement renchéri en partie du fait de l’arrivée de ces néo-résidents au pouvoir d’achat plus élevé.

Il faut ainsi rappeler que l’ouverture de la frontière n’engendre pas nécessairement plus de mouvements et d’échanges : un autre exemple peut être tiré des travaux de Grégory Hamez ( 2004) qui montre bien que la nuptialité franco-belge de proximité, dans la commune flamande de Poperinge a eu tendance à baisser depuis les années 1970, la connaissance du flamand étant de moins en moins partagé dans la partie française et la pratique du bilinguisme néerlendais-français en recul dans la partie flamande : les villes françaises, avec le développement automobile et universitaire apparaissent ainsi plus accessibles et attractives. A cet égard, il est symptomatique de constater que la frontière linguistique qui coïncidait en partie avec la frontière d’Etat a pratiquement disparu sur un plan symbolique comme fonctionnel alors que les unions mixtes étaient beaucoup plus nombreuses à une époque où les frontières nationales étaient beaucoup moins facilement franchissables.

  1. Une frontière linguistique qui peut rejouer sur plusieurs fronts identitaires

  1. La frontière linguistique devenue frontière politique en Belgique

Alors que très largement, les frontières nationales en Europe et particulièrement pour les Etats sis de part et d’autre de la frontière linguistique germano-romane se sont rarement confondues avec cette limite pour former le cadre de leur légitimité nationale, la frontière inter-étatique tend de plus en plus à s’ériger en véritable frontière linguistique, à partir du moment où les langues véhiculaires telles le français ou l'allemand s’imposent dans leur usage sur l'expression des dialectes et langues régionales, sans pour autant parvenir à favoriser de manière indiscutable un bilinguisme franco-allemand dans les territoires frontaliers considérés.

La frontière linguistique ne prend véritablement un sens politique qu’en Belgique où elle tend à s’assimiler de plus en plus à une discontinuité nationale majeure, «  la ligne de tous les clichages » (Vandermotten, 2007). Si le processus de différentiation des deux entités wallonne et flamande est en germe depuis les origines de la création de l’Etat belge en 1830, ce n’est qu’en 1963 que la frontière linguistique se mue en véritable frontière politique entre la Flandre et la Wallonie. Les lois linguistiques avaient pour fonction d'établir une représentation équitable des deux communautés au sein de l'administration centrale et des garanties renforcées pour la région de Bruxelles en matière de bilinguisme.

Le débat engagé dans les années 1980 sur la réforme constitutionnelle du royaume de Belgique et qui abouti en 1993 à un nouveau partage des compétences au sein du système fédéral entre régions, communautés linguistiques et l’Etat fédéral . Les communautés linguistiques ( française, flamande et germanophone) obtiennent des compétences dans les domaines de l'enseignement et de la culture) , les régions ( Flandre, Wallonie, Bruxelles en matière économique et d'aménagement du territoire) et l'Etat fédéral qui conserve des prérogatives dans les domaines régaliens ( justice, police, droit international).

La communautarisation de la Belgique en ensembles territoriaux linguistiques homogènes contribue i à réduire les pratiques du bilinguisme dans chacune des communautés. La région de Bruxelles est la seule véritablement à pratiquer un bilinguisme officiel mais les situations d'homogénéisation linguistique progressent au profit de la francisation

Ainsi, des enquêtes menées dans les années 1980-90 montraient que 90% des enfants scolarisés à Bruxelles le sont dans des écoles francophones et 10% seulement dans des écoles flamandes. Le statut bilingue de la capitale et la qualité du système éducatif francophone expliquent sans doute que les écoles francophones soient les plus prisées et jouent un rôle important dans la francisation de la région-capitale. Il s'explique aussi par le phénomène de péri-urbanisation qui touche une part croissante de communes appartenant à la Communauté française même si les flux de navetteurs sont encore issus pour les 2/3 de la Flandre voisine, réactivant du coup la question de la scission de l’arrondissement de Bruxelles Hal Vilvoorde.

La capitale belge se trouve en effet dans une situation particulière : géographiquement intégrée à la Flandre, 80% des Bruxellois parlent pourtant français malgré le statut bilingue qui a été conférée à la région capitale. Par ailleurs, la région de Bruxelles constitue le seul arrondissement électoral qui soit resté véritablement transrégional puisque celui-ci couvre à la fois la région de Bruxelles-capitale et l'arrondissement administratif flamand de Hal-Vilvorde , qui entoure Bruxelles et compte en son sein 6 communes dites à facilités pour les francophones. Ainsi, les habitants de l'arrondissement de Hal-Vilvorde ont l'occasion de voter pour des candidats francophones et bruxellois ce que les flamands considèrent comme inacceptables au nom du principe de territorialité. Le règlement géopolitique de la question bruxelloise constitue ainsi un enjeu essentiel pour la survie de l’Etat belge.

Les rapports communautaires en Belgique peuvent aussi prendre un tour plus apaisé comme le signalait un article du journal Le Monde3 faisant état que les Allemands de la petite Communauté germanophone formaient sûrement aujourd’hui les plus « heureux des Belges » : située à l’est de la région wallonne des cantons d’Eupen et Saint Vith rattachés à la Belgique en 1920 à la suite du traité de Versailles (74 000 personnes soit 0.7% de la population), les germanophones se montrent aujourd’hui les plus attachés à l’unité du pays car en effet, depuis 1993, malgré leur faible nombre, ils forment une Communauté linguistique au même titre que la Communauté francophone ou la communauté flamande. Ainsi, les transferts de compétences successifs qui relevaient de l'Etat fédéral ou des régions lui ont bénéficié. Déjà autonome dans des matières comme l'enseignement, la culture, la politique de l'emploi ou le financement des communes, la Communauté germanophone souhaiterait le devenir dans d'autres domaines, tels l'urbanisme ou l'aménagement du territoire. Les communes germanophones doivent cependant prévoir des facilités ( administratives) pour tous les francophones résidents, étant donné qu’elle intègre aussi la région wallonne. Sur le plan économique, ils bénéficient d’un faible taux de chômage qui s’explique tant par la structure industrielle composée d’un tissu solide de PME, que des possibilités d’exercer un emploi au Grand-Duché voisin, emplois mieux rémunérés qu’en Belgique.

  1. Même mémorisée, la frontière linguistique reste un marqueur territorial et identitaire

Ainsi, même dans le cas où la frontière linguistique constitue un objet plutôt mémorisé comme en Alsace ou en Moselle, un certain nombre d’acteurs ( associations de promotion des langues régionales, conseils régionaux en charge de la promotion de l'identité régionale, organes et institutions européens, partis politiques) vont se référer à la frontière linguistique comme objet de revendication politique , en s’appuyant sur les limites des parlers régionaux que constituent les isoglosses 4 pour établir un rapport identitaire entre le groupe de locuteurs et le territoire qu’elles contribuent à délimiter : dès lors les sous-espaces linguistiques formés par les limites que constituent ces isoglosses deviennent de nouveaux territoires d’expression voire de revendication identitaire à base régionale. La frontière linguistique rentre ainsi dans le champ des représentations géopolitiques à partir du moment où certains acteurs projettent sur cette limite une pratique de la territorialité plus ou moins conscientisée ( Méo, 1998). Il faut toutefois remarquer que la limite que constitue l’isoglosse est soumise toujours à discussion, ne serait-ce que par le jeu d'évolution d'une réalité linguistique elle- même mouvante. Le contexte politique peut ainsi clairement jouer un rôle dans le degré de reconnaissance et d'appartenance à une limite linguistique comme marqueur identitaire et territorial.

Les associations culturelles de promotion des langues régionales ( principalement celles qui cherchent à développer auprès des populations une conscientisation des dialectes franciques) , se basent sur des perspectives transfrontalières pour inscrire la pertinence de leur raisonnement dans un cadre européen qui transcende la réalité des frontières nationales et se démarquent ainsi du projet linguistique d’Etats nations qui cherchent avant tout à promouvoir un bilinguisme de nature institutionnelle plutôt qu'un bilinguisme de nature culturelle basée sur la connaissance et la pratique des dialectes. En inscrivant leurs stratégies dans un cadre européen, ces associations espèrent trouver auprès de l'UE un soutien financier et surtout politique. Le Conseil de l’Europe très impliqué dans le combat pour la reconnaissance des droits des minorités en Europe a proposé au vote des Etats la ratification de la charte européenne des langues régionales ou minoritaires ( 1992), de façon à améliorer la reconnaissance de la diversité culturelle et linguistique.

Un Etat est donc seul légitime pour choisir de conforter ou non le statut des langues régionales ou minoritaires. Il faut distinguer ici deux cas d'espèce : les limites attachées à des langues ( en l'occurence la frontière linguistique germano-romane qui peut aussi se subdiviser en plusieurs langues régionales à l'intérieur de la partie germanophone) et les limites des constructions politiques qui s'appuient sur la frontière comme élément d'un rayonnement d'une culture et d'une langue, celle parlée et promue par le pouvoir dominant, qu’il utilise aussi comme moyen de projection de sa puissance, de sa capacité à influencer d'autres aires culturelles au delà de ses propres limites ( rôle en ce sens de la francophonie).

Une limite linguistique peut devenir frontière dès lors qu'elle entre dans le champ politique comme limite de séparation d'un pouvoir, d'une organisation qui entend promouvoir l’usage de cette langue sur le territoire ainsi délimité.

La notion même de frontière linguistique revêt ainsi un sens politique alors que le caractère de limite reste plus neutre : ainsi, la référence au dialecte dans l'aire germanophone du côté allemand de la frontière inter-étatique avec la France ne constitue pas un enjeu géopolitique d'importance: si les dialectes sont reconnus comme des réalités culturelles, ils sont avant tout considérés comme des variations de langue dominante et servent à l'expression reconnue des identités régionales dans un cadre fédéral, qui renvoie aussi chaque allemand à son assimilation à la « heimat » (petite patrie) sans pour autant se concrétiser en projet politique : chaque citoyen allemand sait ainsi dans quel cadre et à quelle fin il peut utiliser le dialecte. Du côté français de la frontière, le rapport aux langues régionales dans la partie germanophone sera d'autant plus conflictuel que son champ d'expression et de compréhension mutuelle paraît limitée, son érosion avancée, dans un processus de construction nationale centralisée qui s'est fait depuis la révolution française au détriment des langues régionales.

En Belgique, le rapport à la langue est constitutive même de l’organisation fédérale de la Belgique en régions et communautés à base linguistique. Toutefois, à l’intérieur de chacune des communautés, la situation des langues régionales, variantes du flamand , du français ou de l’allemand apparaît très différente : ainsi, si les wallons reconnaissent sur leur territoire l’existence de 6 « langues régionales endogènes » dont les institutions communautaires assurent la protection et la promotion uniquement si elles peuvent servir l’usage de la langue dominante, en Flandre, aucune variété régionale du flamand n’est véritablement promue et la situation linguistique tend à l’homogénéisation au profit du flamand standard.

Ainsi, la situation politique apparaît relativement différenciée le long de la frontière linguistique germano-romane , suivant le rapport que l’Etat (à structure fédérale ou centralisée ) entretient avec la langue dominante , le statut conféré aux langues régionales ou dialectes dans l’espace public, le rôle d’aiguillon que joue les associations culturelles de promotion des langues régionales dans la sphère politique.

En France comme en Allemagne, la frontière linguistique n’a jamais vraiment coïncidé avec la formation des Etats-nations. Ainsi, en Alsace, la frontière sur le Rhin ne fixe pas une délimitation linguistique claire si on se réfère à la carte des langues régionales, les dialectes alémaniques étant parlés de part et d’autre de la frontière entre la France et l’Allemagne. De même , en Lorraine, la création des départements en 1790, en coupant la zone germanophone en trois entre la Moselle , la Meurthe et le Bas-Rhin, ne respecte pas la limite linguistique. La limite étatique qui s'est imposée sur le Rhin a d’abord servi de support à la construction d'un Etat-nation ( le mythe de la « frontière naturelle »). Comme la pratique du dialecte alémanique assimilé à l’alsacien s’étend sur une grande partie de l’aire régionale, les Vosges constituant une ligne de partage opportune entre les influences romanes et germaniques, cette configuration a permis de conforter une identité alsacienne tentée jusque dans les années 1930 par la voie autonomiste avant de s’ancrer définitivement après la période d’occupation au territoire français. La pratique du dialecte , même en forte régression, reste toutefois un élément fort de l’identité alsacienne et peut se trouver instrumentaliser par certains acteurs politiques tel Robert Grossmann ( président de la CUS depuis 2001, ancien vice-président du Conseil régional d’ Alsace chargé des affaires culturelles entre 1998 et 2004) qui dans un pamphlet récent (1999) a dressé , à l’occasion du débat sur l’éventuelle ratification par la France de la charte européenne des langues régionales et minoritaires à laquelle il s’opposait, un véritable réquisitoire contre les associations promouvant le bilinguisme, les dénonçant comme la formation d’un conglomérat pro-allemand déniant l’identité alsacienne et nationale. En effet, si le tissu associatif reste également très actif en Alsace pour promouvoir la langue et la culture régionale,( par exemple, l’association Culture et bilinguisme ( ancien René Schikelé Kreis fondé en 1968 ) il a plutôt pris position ( suite à la décision du recteur Deyon en 1985) en faveur de la promotion de l’allemand comme langue écrite des dialectes alsaciens de façon à encourager un bilinguisme franco-allemand en régression alors que la main d’œuvre alsacienne a constitué depuis les années 1950 une main d’œuvre d’appoint essentielle sur le versant allemand.

Cette situation a poussé certaines associations comme ABCM 5, à s’engager sur la voie d’un bilinguisme paritaire ( 13H/13H) en faveur de l’Allemand (Auburtin, 2002) pour faire émerger en Alsace une première offre de sites bilingues et pousser les collectivités locales à prendre en compte cette demande ( d’où la signature d’une Convention Etat/région en 2000 renouvelée en 2007 pour favoriser son enseignement précoce). L’association Culture et bilinguisme , en diffusant également sa revue Land un Sproch jusque dans le pays de Sarreguemines, entend étendre ses préoccupations à l’ensemble des variantes dialectales de l’aire germanophone, position que les associations franciques mosellanes, ont toujours combattues, au titre du droit qu’elles revendiquent à exprimer leur diversité culturelle et linguistique. Toutefois, la commune de Sarreguemines a effectivement opté depuis 1997 pour l’implantation d’un site bilingue de type ABCM de statut privé.

Les associations franciques ont obtenu pour principal bénéfice l’inscription par l’Inspection Académique de Moselle du francique luxembourgeois dans la VSM (Voie Spécifique Mosellane) puis dans le nouveau dispositif DEEA ( Dispositif d’enseignement approfondi de l’Allemand). Instaurée en 1990 pour renforcer un enseignement précoce de l’allemand, ces programmes ont permis la mise en place d’une initiation au francique dans trois écoles élémentaires et deux classes de collège dans la région de Sierck-les-Bains (350 élèves concernés pour un maximum de 30 000 locuteurs) mais la prise en compte du seul allemand reste la règle générale ailleurs, ce que dénonce les associations.

Ces associations souffrent surtout de l’absence d’un véritable pôle culturel (quel francique, en effet, promouvoir s’il doit être enseigné ?) et de l’absence paradoxale de véritables liens transfrontaliers, surtout avec le Grand-Duché, où pourtant la langue luxembourgeoise dispose d’un véritable statut, consacré depuis 1984 , langue nationale.

Si la frontière continue toujours de séparer des cultures et des identités en rejouant à différents niveaux d’analyse, elle est aussi de plus en plus un objet revendiqué en matière d’aménagement du territoire, non seulement pour faire de ces anciennes marges frontalières de nouvelles coutures au service de l’intégration européenne mais aussi pour surmonter un certain nombre de blocages administratifs capable de tisser des solidarités d’action autour de projets territoriaux concrets.

  1. La frontière, nouvelle ressource pour l’aménagement?

A)Les outils au service de la dynamique de coopération transfrontalière

Pour aménager la frontière, les acteurs locaux disposent d’un certain nombre d’outils parmi lesquels on peut citer :

B)Les Eurorégions : une coopération institutionnalisée à géographie et contenu variable

En dehors des coopérations institutionnalisées par les Etats , les acteurs locaux peuvent décider de former une association volontaire de droit public ou de droit privé pour favoriser le rapprochement d’actions politiques en matière d’aménagement du territoire ( la gestion des transports, par exemple) : ils peuvent alors constituer une eurorégion dotée d’un secrétariat permanent (Conférence du Rhin supérieur), d’équipes administratives et techniques et d’un budget propre. Elles peuvent aussi jouer de ce nouvel ensemble territorial jouer de cet ensemble territorial sur un plan symbolique auprès des instances bruxelloises pour orienter ou justifier l’octroi de subsides européens d’autant que les eurorégions peuvent aujourd’hui être gestionnaires des fonds Interreg.

L’eurorégion peut devenir un nouveau cadre politique mais la coopération a avant tout des fondements administratifs Ainsi, les eurorégions varient beaucoup dans leur forme et leur statut et il est donc impossible de les associer à un cadre juridique précis. Leur constitution dépend dans un certain nombre de cas du bon vouloir et des délégations de compétences accordées par les Etats-membres.

Les Eurorégions peuvent constituer des territoires de masse critique de niveau européen mais associent souvent des territoires de niveaux institutionnels très disparates et dont le degré d’attractivité ou de rayonnement peut être différencié : ex : lE Nord Ouest de la Suisse associé aux pays de Bade et à l’Alsace dans l’eurorégion du Rhin supérieur ; le Luxembourg dans la Grande Région Sarre-Lorraine-Luxembourg- Rhénanie-Palatinat-Wallonie.

Le problème de la cohérence territoriale est ainsi posé dans des ensembles à géographie variable, aux territoires étendus et aux centres de pouvoir dissymétriques, où la solidarité entre les espaces ruraux et métropolitains est mal assurée.

  1. Les agglomérations transfrontalières : atouts et handicaps de la construction d’une urbanité plurielle

  1. La méthode de l’écheveau

Les partenaires de la coopération sont en effet souvent entrés dans la coopération à partir d'un projet, d'une action ponctuelle destinée à résoudre un problème ou à valoriser une opportunité. ( ex traitement des friches industrielles, rénovation urbaine). Puis, à partir de ce projet initial et des implications ou des relations qu'il pouvait avoir avec d'autres domaines, les acteurs ont commencé à découvrir l'étendue des possibilités de coopération pour les mettre progressivement en œuvre.

Au début des années 1990, les agglomérations les plus avancées sont passées d'une coopération transfrontalière d'aménagement de la coexistence à une coopération transfrontalière de projet. Elles ont effectué la transition entre la coopération transfrontalière mise en place dans les années 1980, et institutionnalisée au cours de la décennie suivante à une échelle nationale et régionale (traités bilatéraux, conférences régionales,…), et celle qui se met en place actuellement, au plus près des attentes des habitants. Cette nouvelle forme de coopération qui s'appuie sur la précédente, se rapproche davantage des acteurs de terrain.


Dans ce contexte, les acteurs sont confrontés à de nombreux écueils juridiques, culturels, économiques, fiscaux et méthodologiques, en raison même des limites de la méthode de l'écheveau. 
La part de la volonté politique est ici essentielle mais la conduite du projet exige néanmoins une grande compétence technique, une connaissance mutuelle des techniciens des pays et des systèmes nationaux concernés et enfin une bonne articulation des équipes techniques avec les élus.

  1. Avancées et blocages

Le résultat est finalement ambivalent : les relations transfrontalières entre villes restent dominées par des logiques parfois de concurrence, mais sur un plan idéel, elles ont réussi à produire un espace qui, physiquement et symboliquement assure le lien ( par exemple, entre les deux rives du Rhin dans le cas de l’agglomération Strasbourg-Kehl.

Ex : dans le contexte de la formation de l’agglomération trinationale Saint-Louis-Weil am Rhein,-Bâle l’ancienneté de la coopération remonte à 1963 et la volonté de la chambre de commerce et d’industrie de Bâle de créer sur le versant français un aéroport binational, l’aéroport de Bâle-Mulhouse. L’ancienne Regio Basiliensis a pu aussi servir de catalyseur territorial. En outre, les représentations de la frontière sont ici beaucoup plus apaisées que dans le cas de la frontière rhénane avec le pays de Bade : ces deux dyades rhénanes n’ont en effet pas la même histoire.

La logique de projet si elle prévaut permettra toutefois de produire une territorialité qui donnera du sens à l’agglomération. Les projets élaborés se construisent sur des territorialités d’agglomération qui transgressent la frontière. La démarche, elle même ambivalente s’effectue sur une dynamique d’intégration qui porte sur des éléments symboliques (un pont, un boulevard, …) et sur l’élaboration d’une vision globale d’aménagement d’une agglomération transfrontalière. En même temps, la frontière donne du sens car elle permet à chaque territoire de se dépasser et de se reconsidérer, différenciant ce projet des autres projets d’agglomération : cette démarche peut s’avérer très valorisante pour son propre territoire par le dépassement et l’intégration de cette discontinuité qu’est devenue la frontière .

En mai 2003, le CIADT (Comité Interministériel d'Aménagement et de Développement du Territoire) a chargé le Préfet de la Région Lorraine d’une mission d’animation et de réflexion avec l’ensemble des collectivités territoriales françaises concernées afin d’élaborer une vision partagée du développement du territoire nord lorrain mettant l’accent sur les complémentarités possibles avec le programme luxembourgeois. Deux conventions-cadres ont été signées avec le partenaire luxembourgeois en mai 2004, l’une relative au développement transfrontalier du projet, l’autre sur les infrastructures. La première traduit une vision partagée du processus de développement du bassin frontalier, notamment en matière d’infrastructures globales, de développement économique et de recherche. Des débats ont été en outre lancés sur les moyens d’accueillir les 25.000 frontaliers supplémentaires dont le flux sera généré par ce projet ; le réseau ferré devrait constituer l’épine dorsale d’un nouveau schéma local de transport. Les deux projets progressent parallèlement mais à des rythmes différents, ce qui rend nécessaire une mise en cohérence.

- Les obstacles peuvent aussi provenir des discontinuités encore présentes dans l’espace et le paysage urbain : exemple : l’ampleur de la zone portuaire et des friches industrielles mal intégrées au tissu urbain entre les centre-ville de Strasbourg et de Kehl pose le problème de leur réhabilitation, de leur réaffectation et de leur maîtrise foncière. Le port de Strasbourg comporte des industries polluantes en face d’une zone résidentielle à Kehl. En outre, les croissances des agglomérations se sont faites dans un sens opposé aux frontières déplaçant le centre de gravité de chaque composante urbaine de l’agglomération de manière centrifuge, la frontière constituant dans ce cas un véritable front d’aménagement.

Conclusion : Si la frontière apparaît dévaluée sur un plan fonctionnel, elle ne constitue pas pour autant une réalité dépassée sur un plan institutionnel ou symbolique ; la transgression reste davantage du domaine de la mise en scène que de la réalité même si la logique de projet oblige à trouver des synergies et contribue à éclairer et dépasser les propres blocages ou représentations internes.

Le lien linguistique constitue un élément fort de cohésion mais moins assuré aujourd’hui qu’hier comme facteur de (re)connaissance mutuelle : la baisse de la pratique des langues étrangères et l’érosion des pratiques dialectales remettent petit à petit en cause le statut bilingue de ces territoires, ce qui n’est pas sans conséquence sur un plan culturel comme sur celui du redéploiement de la main d’oeuvre.

La frontière continue, de la Flandre au Rhin, à faire l’objet d’un certain nombre de représentations, qui mettent en scène le rapport à la nation et à l’Europe de manière contradictoire. La construction européenne fournit l’occasion de la réconciliation  mais ne donne pas pour autant le mode d’emploi d’une transgression réussie voire d’un syncrétisme culturel (franco-allemand) effectif.


Bibliographie sommaire :

http://geoconfluences.ens-lsh.fr/doc/typespace/frontier/FrontScient2.htm

http://echogeo.revues.org/index2049.html,

1 Michna Rudolf, Les résidents allemands dans le centre et le sud de l'Alsace - Problèmes liés à l'européanisation du marché immobilier http://www.geographie-marburg.de/deuframat

2 Ibidem

3 Le Monde, 22/12/2007

4 La notion d'isoglosse est un outil important de la dialectologie et de la géographie linguistique. Sur une carte, elle est souvent représentée par une ligne qui entoure les territoires couverts par des aires linguistiques mutuellement compréhensibles pour leurs locuteurs. Les isoglosses permettent d'isoler sur la carte des zones géographiques cohérentes. On peut alors dire que ces zones correspondent à des dialectes concrets. Elle traduit souvent une variation du champ consonantique entre deux langues ou deux dialectes.

5 Association pour le Bilinguisme en Classe Maternelle, créée en 1990


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