De la Flandre au Rhin,
la frontière objet de tensions,
réconciliations et recompositions géopolitiques

Éric Auburtin
Agrégé et docteur en Géographie spécialité Géopolitique
Professeur de Géographie et Géopolitique en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles,
lycée Henri Poincaré, Nancy
Chercheur à l’Institut français de Géopolitique (IFG), Paris 8
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Alors que la frontière internationale entre Flandre et Rhin a été longtemps l’une des plus disputées en Europe, elle semble devenue depuis l’avènement de la construction européenne un objet géopolitique apaisé, érigé même de plus en plus comme un élément de soudure permettant de sceller la réconciliation puis la coopération des Etats-nations. Cette volonté d’ouverture paraît d’autant plus ancrée que les dynamiques socio-économiques qui s’exercent sur ces espaces frontaliers (travail frontalier, mobilité des capitaux , mobilité résidentielle) témoignent de la porosité d’une frontière devenue de moins en moins hermétique aux échanges et mobilités de toutes natures.

Cependant, si la frontière semble s’égarer, elle ne disparaît pas pour autant mais se recompose au profit de nouvelles dynamiques territoriales : en témoignent les projets d’aménagement qui se mettent en place aux frontières comme la construction d’agglomérations transfrontalières, d’eurodistricts voire, en milieu rural, de parcs naturels transfrontaliers qui tendent de sceller les bases d’une coopération transfrontalière qui ne regarde plus seulement les Etats. Mais en même temps que la frontière devient l’objet et l’enjeu principal du processus d’intégration européenne, elle continue de mettre en contact des acteurs qui appartiennent à des niveaux institutionnels très différents : le segment frontalier qui court de la Flandre au Rhin met ainsi en relation des Etats centralisés à conception unitaire (France, Luxembourg) avec d’autres (RFA, Belgique) à structure fédérale qui laissent une part d’autonomie plus grande à leurs collectivités locales dans la conduite des projets d’aménagement transfrontalier.

Leur mise en œuvre n’est donc pas aisée tant il est difficile pour un responsable politique de trouver un interlocuteur de niveau de compétence comparable de l’autre côté de la frontière. La dissymétrie institutionnelle se double aussi souvent d’une dissymétrie fonctionnelle car les territoires qui composent les futures agglomérations ou métropoles transfrontalières sont souvent formés d’ensembles de taille et d’influence disparates (que l’on pense à Forbach auquel il faut associer toute la Moselle-Est dans le projet d’agglomération Saarbrücken-Moselle-Est, ou à Kehl à laquelle les autorités du Bade Wurtemberg ont adjoint tout le Kreis de l’Ortenau pour faire contrepoids à la métropole strasbourgeoise). Cette dissymétrie institutionnelle et fonctionnelle peut ainsi être source de conflits surtout dans le cas de projets de coopération dont l’intérêt commun n’a pas toujours été suffisamment et clairement identifié (on peut citer, par exemple, à ce sujet l’échec du projet d’aménagement du point triple qui devait constituer le cœur de l’agglomération transfrontalière du Pôle européen de Développement de Longwy), le processus de métropolisation tendant à renforcer dans ce cas la compétition entre territoires.

Par ailleurs, les mobilités transfrontalières peuvent aussi contribuer à aviver un certain nombre de tensions, tant les flux qui les caractérisent se font souvent à sens unique : si 62 000 Lorrains vont travailler chaque jour au Luxembourg, 1500 à 2000 seulement font le trajet en sens inverse : le Grand-Duché de Luxembourg profite d’un différentiel fiscal et salarial qui joue en faveur de sa croissance économique. De même, alors que 12 000 Sarrois vivent désormais dans l’Est de la Moselle, bien peu de Lorrains vivent en Sarre. On peut citer aussi le cas de nombreux Allemands et Suisses installés en Alsace. Si dans les communes urbaines où ils sont pourtant plus nombreux, l’impact de leur présence n’est pas ressentie de manière négative par les populations locales, il peut en aller différemment dans certaines communes rurales où ils peuvent représenter jusqu’à 20% de la population résidente. Les besoins ou demandes qu’ils expriment peuvent être parfois mal reçus par les Français. En même temps, il ne faut pas exagérer les conséquences négatives de leur présence car le conflit ouvert reste l’exception.

D’ailleurs, en Lorraine, c’est bien davantage l’arrivée massive de nouveaux migrants travaillant au Luxembourg et provenant principalement de l’agglomération messine qui conduit aujourd’hui à créer la plus forte pression immobilière dans les cantons frontaliers (Nord-Est du bassin sidérurgique). Si leur arrivée peut constituer une manne financière pour les communes concernées, elle peut aussi engager les municipalités dans des dépenses importantes en matière d’équipements ( voiries, écoles, …) que les nouvelles ressources fiscales ne parviendront pas toujours à compenser. En outre, les villageois qui ne travaillent pas au Luxembourg ne disposent plus des moyens financiers suffisants pour acquérir un bien immobilier.

En tout état de cause, la dimension européenne de ces anciens territoires de marge est de plus en plus exploitée y compris sur un plan culturel par une multitude d’acteurs parmi lesquels les associations de défense et de promotion des langues régionales se montrent parmi les plus actives. Alors que la dialectologie et l’anthropologie ont d’abord reconnu les frontières linguistiques comme de simples discontinuités spatiales déterminées par les isoglosses, elles ont pu aussi comme les territoires qu’elles ont contribué à circonscrire faire l’objet de représentations et de stratégies déterminées par la socialisation et le positionnement des acteurs sociaux. Il sera possible de rappeler justement le rôle particulier que joue la frontière linguistique germano-romane dans cet espace : frontière vive dans le cas de la Flandre et de la Wallonie, frontière largement mémorisée dans les cas mosellan ou alsacien, elle peut faire à chaque fois l’objet de nouvelles constructions territoriales dont elle sert la mise en scène.

Ainsi, la frontière reste, de la Flandre jusqu’au Rhin, une réalité mouvante : tantôt la frontière-ligne disparaît au profit d’un ourlet frontalier qui caractérise une zone d’échanges et d’interactions transfrontalières aux contours de plus en plus flous, tantôt elle peut ressurgir comme une limite séparatrice encore forte sur un plan institutionnel ou culturel comme dans le cas de la frontière linguistique dès lors qu’elle contribue à remodeler le rapport du citoyen avec un étranger devenu voisin autant que le lien qu’il entretient avec sa propre nation.

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