Paix et guerre : les effets conflictuels du défaut d’intégration sociale internationale
Bertrand Badie
Professeur des Universités – IEP de Paris
Interétatique, mondial et global, le 21ème siècle n’a pas débuté dans la paix. Les échecs de l'Etat importé, l'invention de formes concurrentes de systèmes politiques, la multiplication des Etats "manqués", clients, rentiers, privatisés, voyous ou virtuels, le développement et la dissémination de la violence dans l’espace mondial montrent l’obsolescence d’une appréhension classique de la paix et de la guerre. Leur analyse doit prendre en compte des contextes nouveaux à la fois parce que la nature de la puissance, les normes, les valeurs et la signification même de la guerre ont changé, mais aussi parce que les acteurs, les finalités et les instruments ne sont plus les mêmes.

Les notions de paix positive, de désarmement, de diplomatie préventive et de sécurité humaine peuvent être des outils partiels pour penser et reconstruire la Paix dans le moment post bipolaire. Mais la guerre en Irak démontre tout à la fois les incertitudes de l’hégémonie marquées par la décomposition du clientélisme interétatique, la fragmentation de l'ordre international, l’aporie des alliances et les ambiguïtés et contradictions de la souveraineté. Les interventions économiques, politiques et militaires manifestent l’impuissance de l'ingérence et les mécomptes de l’unilatéralisme.

Plus personne ne peut faire l’impasse sur l’irruption des sociétés dans l’espace international, celle-ci est un effet majeur de la mondialisation que l’analyse géopolitique classique et son avatar culturaliste ne veulent pas voir. Le jeu diplomatique et l’ensemble de l’agenda international s’en trouvent profondément modifiés et l’impact de la révolution technologique, en matière d’information et de communication, sur l’arène internationale reste encore sous-estimé. En s’adressant aux individus, les médias achèvent un processus à l’œuvre depuis le 19ème siècle, qui bouleverse l’identité des acteurs internationaux et énonce une rupture de paradigmes. Auparavant strictement réservées aux États, les Affaires étrangères sont désormais « l’affaire de tous ». Au sein d’un État donné, les individus se mobilisent pour faire valoir leur opinion sur l’international. Celle-ci s’exprime et agit à l’intérieur même des frontières nationales, mais peut également converger avec l’opinion sur l’international d’autres populations. Simultanément, des réseaux transnationaux de mobilisation déploient une autonomie croissante, et forgent un véritable espace transnational de débat, pour une opinion publique internationale.

Cette dépossession du monopole du jeu diplomatique est synchrone de l’internationalisation des questions sociales jusqu’alors cantonnées à l’espace politique intérieur. Dans un monde où tout le monde voit tout le monde, les questions sociales s’internationalisent pour trois grandes raisons. D’abord, objectivement, du fait des interdépendances croissantes ; ensuite, subjectivement, à cause de la visibilité des inégalités qui amplifie et externalise les frustrations ; enfin parce que les acteurs non étatiques (médias, ONG, entrepreneurs religieux…) instrumentalisent le social. Gouverner, à toutes les échelles, nécessite aujourd’hui de satisfaire les besoins sociaux élémentaires pour maintenir la paix. L’international est un système social en formation dont le fonctionnement requiert une intégration minimale capable de le protéger du conflit généralisé.

Le déficit d’intégration sociale internationale est à la fois un déficit d’identité et d’objectifs communs. En ouvrant les sociétés les unes aux autres, la mondialisation a diversifié les identités mises aujourd’hui en concurrence. En même temps, la diversification socio spatiale des inégalités de simple survie est de plus en plus visible et la ressemblance de la géographie mondiale de la pauvreté et de celle de la violence ne peut plus être éludée. La pauvreté affaiblit la capacité des institutions politiques des Etats en construction auxquels les individus ne peuvent s’identifier. Pénurie, incapacité à redistribuer, impossible contrat social et anomie sont hautement belligènes. Des sociétés guerrières se développent avec une forte capacité à mobiliser les populations abandonnées et instrumentalisées, des logiques de privatisation parachèvent les processus de fragmentation et de violence. Dans ce contexte les outils multilatéraux fondés sur le développementalisme ou le néolibéralisme ont échoué faute de prendre en compte les questions sociales dans leur complexité. La notion de sécurité humaine puis les Objectifs du millénaire pour le développement restent à la fois tard venus et non partagés par tous.


haut de page

ffs