Moyen-Orient et problèmes communautaires, mythe ou réalité
Fabrice Ballanche
Maître de conférences université Lyon 2
Résumé
Depuis l’invasion de l’Irak par les Etats Unis en 2003, le concept de croissant chiite est apparu dans la bouche des stratèges du Pentagone abondamment reliés par les médias. Ce croissant chiite engloberait le Sud Liban, fief du Hezbollah, la Syrie baathiste, dirigée par la minorité alaouite, l’Irak, passé du contrôle des sunnites à celui des chiites et bien sûr l’Iran des Ayatollah. En face de ce croissant chiite : les pays de la péninsule arabique (Arabie Saoudite, les Emirats du Golfe, la Jordanie, l’Egypte), en majorité sunnite qui craignent l’hégémonie de l’Iran et de ses alliés.

En mai 2008, lors du conflit armée entre l’opposition libanaise, menée par le Hezbollah chiite, et la majorité au pouvoir, dirigée par le mouvement du futur, en majorité sunnite de Saad Hariri, ce dernier déclara que le conflit sunnite-chiite venait de commencer ; le ministre des télécommunications, Marouan Hamadé, renchérissait en affirmant que l’Iran venait d’atteindre les rives de la Méditerranée. Le fait que l’opposition libanaise soit constituée également par des chrétiens, des druzes et de nombreux sunnites opposés à la politique de Saad Hariri fut complètement passé sous silence. Les partis au pouvoir au Liban agitaient l’épouvantail chiite pour obtenir le soutien des USA et celui des Etats arabes pétroliers du Golfe, qui craignent d’être déstabilisés par l’Iran.

Le Moyen Orient semble donc engagé dans un conflit communautaire, qui grâce au manichéisme des médias occidentaux opposerait les bons : les sunnites, car pro-occidentaux, face aux méchants chiites, solidaires de l’Iran.

La réalité est bien sûr beaucoup plus complexe et cette lecture des conflits au Moyen Orient complètement erronée mais elle sert les intérêts américains et israéliens dans la région. Certes le communautarisme est une réalité au Moyen Orient, les communautés religieuses musulmanes, chrétiennes et juives sont bien structurées, solidaires et souvent endogames (peu de mariages mixtes), en cas de conflit les mobilisations et solidarités communautaires peuvent fonctionner et être instrumentalisés mais l’organisation communautaire de la société n’est pas forcément source de conflit.

Qu’est-ce que le communautarisme ? Au Moyen Orient, il s’agit d’une communauté religieuse plus qu’une communauté ethnique.

Le Moyen Orient est une région très hétérogène sur le plan religieux, certes l’Islam domine la région, mais il existe également de nombreuses communautés chrétiennes, issues des différents schismes de la chrétienté: assyro-chaldéen, syriaques, grec orthodoxes, maronites, arméniens, protestant …, puis du rattachement à Rome d’une partie des fidèles de ces Eglises : arméniens catholiques, grecs catholiques, syriaques catholiques … Les communautés juives ont pratiquement disparues en raison d’une forte émigration liée au conflit israélo arabe mais également à l’instauration d’un dirigisme économique dans les années 1950 et 1960, qui fit fuir les élites économiques qu’elles soient chrétiennes, juives ou musulmanes.

L’Islam est divisé entre sunnite et chiite depuis les débuts de l’Islam (VIIème) siècle. Cette division est née d’une querelle de succession du Khalifat (khalife = celui qui suit le prophète Mahomet), entre les partisans d’Ali, gendre et cousin du prophète (les chiites), et les partisans d’Omawya (fondateur de la dynastie omeyade) : les sunnites.

Outre la querelle entre deux personnes, il s’agit surtout d’une interprétation différente de l’Islam. Omawya est le candidat des marchands de la Mecque et des militaires qui sont partis à la conquête de la Syrie et de l’Egypte tandis qu’Ali est le candidat du petit peuple, auquel l’Islam de Mahomet a apporté une certaine justice sociale.

Ali, après avoir été écarté de la succession, fut élu quatrième Khalife de l’Islam, mais son règne fut de courte durée car il fut assassiné. Ses enfants, Hassan et Hussein, périrent également de mort violente, lors de la bataille de Kerbala en Irak. Ils devinrent des martyrs de l’Islam (Shahyd), et leur mort est commémorée chaque année par les chiites lors de « l’Achoura ». Dans certaines communautés chiites des représentations théâtrales rappellent leur martyr, et en signe de souffrance, les jeunes hommes se frappent le front avec un sabre (comme à Nabatiyeh au Sud Liban). La commémoration de « l’Achoura, contribue à souder la communauté chiite, et donne l’impression que la bataille de Kerbala, la querelle entre sunnite et chiite, s’est déroulé hier.

L’Islam chiite est très divisé : Druzes, Alaouites, Alevis, Ismaéliens … querelles de succession à propos de l’Imam, querelles doctrinales, syncrétisme entre philosophie orientale et religion…, tous les cas de figure existent. En revanche les sunnites sont beaucoup plus unis, il existe quatre écoles d’interprétation du Coran différentes, mais cela n’a pas conduit à une division de la communauté sunnite. Dans la plupart des pays musulmans, l’Islam sunnite constitue la religion du pouvoir, celle qui fut imposée par les conquérants arabes puis turcs. Le chiisme devient l’hérésie, la religion des opposants. Par sa tendance à défendre le petit peuple et les opprimées de manière générale, le chiisme devient la religion de l’opposition. Dans l’Islam, le Khalife possède à la fois le pouvoir spirituel et le temporel, se révolter contre le Khalife c’est se révolter contre la religion. Par conséquent ceux qui contestent l’autorité ont tendance à adopter le chiisme. Les iraniens choisirent le chiisme pour se distinguer des arabes et des turcs mais surtout pour s’émanciper de la tutelle du Khalife d’Istanbul.

La persécution entretient le sentiment communautaire : l’organisation de l’espace sous l’empire ottoman et la période coloniale.

Au Moyen Orient, la localisation géographique des communautés dépendait de leur place dans la hiérarchie du pouvoir. Dans l’Empire Ottoman, le pouvoir appartient aux sunnites qu’ils soient arabes ou turcs. Les villes, symbole du pouvoir, sont donc peuplées par une majorité sunnite, les communautés hétérodoxes sont rejetées sur les terres les moins fertiles : montagnes, marges steppiques et marécages : la Montagne Alaouite et la Montagne Druze en Syrie, le Chouf (druze) et le Djebel Amil (chiite) au Liban, le massif du Sindjar (Yézidis) et les marécages du sud (chiites) en Irak.

Exemple : la communauté alaouite en Syrie.

Les alaouites sont un groupe particulier au sein du chiisme puisqu’ils croient en la réincarnation (comme les Druzes). Ils sont accusés d’hérésie et vivaient reclus dans la montagne qui porte leur nom et dans les marécages du Ghab au nord-ouest de la Syrie. Jusqu’au Mandat français ils sont interdits dans les villes. Lorsque la surpopulation en montagne les pousse vers la plaine, ils n’ont d’autre solution que de travailler comme métayers dans les latifundias des grands propriétaires sunnites ou chrétiens des villes. Au mépris religieux s’ajoute le mépris social.

Les puissances coloniales qui s’installent au Moyen Orient, après la première guerre mondiale, utilisent les communautés pour s’imposer. La France découpe la Syrie historique en plusieurs Etats: Alaouite, Druze, Liban, Alep, Damas et Alexandrette. En Irak, les britanniques appuient les arabes sunnites alors que la majorité de la population est chiite. La politique coloniale est simple : diviser pour régner, s’appuyer sur les minorités et les cadres traditionnels. La minorité peut ainsi prendre sa revanche sur la majorité qui l’a oppressé mais elle se retrouve dans une situation de dépendance dangereuse à l’égard de la puissance coloniale qui la rend d’autant plus fidèle. Sous le Mandat français, les Alaouites en Syrie représentaient 1/3 des effectifs de l’armée du Levant alors qu’ils étaient moins de 10% de la population. En Jordanie ce sont les Tcherkesses (moins de 5% de la population) qui constituent l’essentiel des forces militaires britanniques et ensuite de la monarchie hachémite.

Le nationalisme arabe et le retour des vieux démons : la guerre civile au Liban (1975 – 1990).

La lutte contre le colonialisme passe par l’unification des populations que les puissances occupantes s’efforcent de diviser : en 1932, le grand Mufti sunnite de Jérusalem reconnait par une fatwa les alaouites et les druzes comme musulmans. Il faut unifier les musulmans contre le colonialisme et le sionisme, ce dernier étant considéré comme un avatar du colonialisme. Le nationalisme arabe et le marxisme contribuent à la dissolution des clivages communautaires ou tout du moins de les dépasser. La création de l’Etat d’Israël en 1948 et le conflit israélo-arabes vont faire passer au second plan les clivages communautaires. La prospérité économique et l’idéologie développementaliste qui règnent après la deuxième guerre mondiale contribuent là encore à la diminution du communautarisme mais avec la guerre du Liban les vieux démons ressurgissent.

Avec la guerre du Liban nous passons rapidement d’un conflit politique à un conflit communautaire. Il n’est pas facile à l’époque d’être chrétien et communiste, car vous vous battez le plus souvent contre d’autres chrétiens appartenant à des partis d’extrême-droite (les Phalangistes de Pierre Gemayel). Sur les barrages, les miliciens vous abattent en fonction de votre religion, inscrite sur la carte d’identité, et non de votre appartenance politique.

Exemple : les massacres du Chouf en 1982

Georges Hawi, ancien responsable du parti communiste libanais, racontait dans une interview sur Al Djezira l’ambiguïté de la situation. En 1982, après le départ des troupes israéliennes du Liban, les phalangistes tentent de prendre le contrôle de la montagne druze : le Chouf. Les druzes, à travers le Parti Socialiste Progressiste de Walid Joumblatt, étaient alliés des Palestiniens. Les phalangistes sont repoussés par les druzes qui, par représailles, détruisent les villages chrétiens du Chouf. Un ami de Georges Hawi, communiste et chrétien, qui avait combattu avec les druzes du PSP pour chasser les Israéliens de Beyrouth, était rentré précipitamment dans son village du Chouf pour protéger sa famille : il a trouvé ses parents assassinés et les militants du PSP, avec qui il avait combattu contre les Israéliens, en train de piller leur maison.

Les idéologies laïques n’avaient pas convaincus tous les Libanais et le sentiment communautaire demeurait puissant. En une génération on ne supprime pas une organisation sociale où la famille, le clan, la communauté sont vos identités premières et sur lesquelles vous vous appuyez en permanence pour votre vie quotidienne. Le communautarisme se renforce lorsque la situation économique se détériore : on cherche bien sûr le salut dans la religion mais aussi et surtout un soutien économique dans les solidarités communautaires.

Les problèmes économiques, l’absence d’Etat de droit et de services publics renforcent l’endogamie communautaire

La propriété d’un appartement est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse se marier au Proche-Orient. La location est rare et aléatoire. Les femmes refusent aujourd’hui de résider dans leur belle famille. Le choix d’un appartement est dicté par les parents, sans l’aide desquels un jeune couple ne peut guère espérer se marier, en vertu du système néo-patriarcal. Ainsi les parents prévoient-ils un appartement pour leur fils, dans un quartier où il pourra compter sur les solidarités familiales, claniques et communautaires. Les parents ont naturellement une plus grande tendance que les enfants au conservatisme social ce qui entretient l’endogamie communautaire. Les mariages mixtes ont lieu plus souvent dans les classes aisées où l’argent abolit les barrières communautaires, en revanche dans les classes populaires l’endogamie est forte.

En l’absence d’un véritable Etat de droit et d’un minimum de services publics, les réseaux de solidarités sont la clé de la survie d’une famille. Pour trouver du travail on passe par les réseaux communautaires : l’imam, le cheikh, l’évêque … sont des pourvoyeurs d’emplois. Au sein de l’administration vous aurez d’autant plus de chance de faire avancer votre dossier que vous avez des liens personnels avec le fonctionnaire : solidarité territoriale et/ou communautaire, cette dernière fonctionne comme une famille élargie. Mais attention cela ne signifie par que les communautés confessionnelles sont des monolithes : la lutte peut faire rage entre des clans et les tribus. Au Liban, les familles Joumblatt et Arslan se battent pour le contrôle de la communauté druze mais lorsque cette dernière est attaquée, les deux familles font front commun. Chez les chrétiens maronites, les luttes entre clans familiaux sont sanglantes : le massacre de la famille Frangié par les hommes de Samir Geagea et l’assassinat de la famille de Dory Chamoun durant la guerre civile libanaise sont de tristes exemples.

La territorialisation communautaire

Dans le passé, les territoires communautaires étaient bien individualisés : montagne refuge, village, quartier … Dans la deuxième moitié du XXème siècle l’exode rural et l’urbanisation massive ont complexifié cette territorialisation. L’espace demeure divisé en territoires communautaires à la campagne tout comme dans les villes où on identifie facilement les territoires à travers des marqueurs religieux et politiques ou simplement l’atmosphère qui règne dans les quartiers.

Au Liban la situation est assez tranchée puisque dans les quartiers chrétiens on trouve de l’alcool et des femmes en tenue légère alors que dans la plupart des quartiers musulmans : le jus de fruit et le voile sont de rigueur. Il existe néanmoins des quartiers mixtes : le quartier de Hamra à Beyrouth Ouest, où tous ceux qui souhaitent se détacher du communautarisme se retrouvent. Cependant Beyrouth devient l’exception au Liban. En Syrie, dans la ville de Lattaquié, nous avons la même opposition entre sunnites et alaouites. Les quartiers alaouites sont l’équivalent des quartiers chrétiens de Beyrouth. Les quartiers mixtes disparaissent à mesure que la classe moyenne est détruite, que les difficultés économiques radicalisent la communauté sunnite contre les alaouites accusés de monopoliser toutes les fonctions dans l’appareil d’Etat.

Le communautarisme existe toujours, il n’a pas été dissout par les Etats nations, il influence tous les aspects de la vie publique et privée. Il peut être directement lié à la religion en tant que croyance, ou tout simplement comme réseau de solidarité et identité territoriale.

Les Etats indépendants utilisent le communautarisme comme instrument de pouvoir

Les Etats reposent sur du communautarisme. Les dirigeants s’appuient en priorité sur leur clan et leur communauté. Pour cela ils entretiennent la peur des autres communautés pour renforcer la solidarité de leur propre communauté. En Syrie Hafez El Assad utilisait la peur de la revanche des sunnites pour obtenir la fidélité de sa communauté : « anta ma assad anta ma nefsak » (« Tu es avec Assad, tu es avec toi-même ») affirmait-on dans la communauté alaouite. Certes Hafez El Assad dépassait sa communauté pour avoir des relais dans les autres communautés, mais il s’est surtout efforcé de diviser la communauté majoritaire (les sunnites), notamment en utilisant l’unité nationale et le socialisme arabe, le but est de dissoudre les communautés dans la nation à l’exception de la sienne.

Au Liban, le leader druze Walid Joumblatt demande l’abolition du communautarisme, ce qui lui donne en Occident l’image d’un progressiste et d’un modernisateur de la vie politique libanais. Or Walid Joumblatt, seigneur féodal, exige l’abolition du communautarisme car cela peut lui permettre d’accéder à de hautes fonctions, réservées par le Pacte National de 1943, aux sunnites (chef du gouvernement) et aux maronites (la Présidence), mais surtout parce qu’il sait que la minorité druze restera unie tandis que les grandes communautés se dissoudront.

En Israël, le gouvernement entretient la division des arabes israéliens : Druzes, arabes chrétiens, Bédouins, arabes musulmans en leur octroyant des droits différents. Les Druzes et les Bédouins sont intégrés dans l’armée. Les chrétiens sont favorisés par rapport aux musulmans, et les responsables israéliens agitent l’islamisme radical pour briser la solidarité des arabes israéliens. En revanche l’identité juive est indivisible.

En Irak, les Américains favorisent la division en trois entités : arabe sunnite, arabe chiite, kurde (sunnite). Ils croisent le critère ethnique et religieux pour définir trois groupes susceptible d’entrer en conflit selon des alliances ethniques, les arabes contre les kurdes, ou religieuse, les sunnites contre les chiites, ou plus simplement les anciens opprimés, kurdes et chiites, contre les anciens oppresseurs. Dans quel but ? Parce qu’il est plus facile d’exploiter les richesses pétrolières d’un Etat fédéral faible que d’un Etat nation qui résiste aux pressions des USA.

Conclusion : le Grand Moyen Orient des faucons américains

Le projet de Grand Moyen Orient des « faucons américains » s’appuie sur la réalité de divisions communautaires au Moyen Orient et les encourage à des fins impérialistes. Israël poursuit le même objectif en Palestine et à l’égard des pays arabes voisins. La sécurité de l’Etat hébreu est d’autant plus assurée que ces voisins arabes sont divisés et affaiblis par des querelles intérieures : « Israël ne sera tranquille que lorsqu’elle sera entourée de tribus arabes », déclarait un ancien premier ministre israélien.

>Conflit communautaire au Moyen Orient : mythe ou réalité ? Le mythe peut devenir réalité très facilement.

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