La géostratégie des États-Unis
« Les États-Unis sont-ils le gendarme du monde ? »

Saïda Bédar
Chercheur, CAPRI
Résumé
Les Etats-Unis sont, comme tous les Etats, les « gendarmes » de leurs propres intérêts, mais les intérêts nationaux US étant globalisés ils correspondent parfois aux intérêts de l 'ensemble de la communauté internationale. Par exemple : garantir la liberté de la circulation des flux du commerce international et sécuriser les investissements en luttant contre les facteurs de ruptures et les conflits intra-étatiques dans les Etats fragilisés, le crime organisé, la nébuleuse du « terrorisme transnational » (collusion groupes criminels/groupes d 'oppositions politiques armés/ services de renseignement). La problématique du « gendarme du monde » peut correspondre aux engagements sécuritaires internationaux de type missions d 'interposition et de maintien de la paix, souvent sous mandat ONU (et dans ce cas ce ne sont pas les contingents US les plus importants1), ou à des initiatives internationales informelles comme les opérations d 'aide humanitaire d 'urgence, ou formalisées telle l 'initiative de contrôle des cargos pour lutter contre la prolifération des armes de destruction massive (la Proliferation Security Initiative2), ou l 'initiative de sécurisation des conteneurs (la Container Security Initiative3).

Mais cet aspect « gendarmique » ne peut suffire à appréhender l 'ensemble d 'une stratégie d 'un acteur global, dans la mesure où la stratégie d 'une grande puissance ne saurait se résumer à la simple réaction aux conflits en cours ou à de la présence préventive, mais consiste à anticiper et influencer les rapports de force, à créer des situations de type « fait accompli » et à devancer les actions possibles des adversaires et des concurrents. Pour les Etats-Unis l 'anticipation stratégique dans un nouvel ordre caractérisé par deux paramètres co-existant, la globalisation4 et l 'émergence de nouvelles grandes puissances, se traduit par la stratégie de préemption. La préemption est plus que l 'anticipation des risques et des menaces, elle vise à garantir le libre accès des acteurs US aux ressources et aux voies majeures de la globalisation, en temps de crise comme en temps de paix (limitation des facteurs dits « anti-accès »). Or, aujourd 'hui l 'émergence économique de puissances régionales et la diffusion globale des technologies avancées incitent de nombreux Etats à s 'équiper, économiquement, militairement et juridiquement, pour préserver leurs intérêts et leurs droits sur les espaces de contrôle : les espaces nationaux (y compris les zones économiques exclusives), les espaces de voisinage, les espaces transnationaux de production et les voies d 'échanges globaux. A terme, les Etats-Unis risquent de voir les conditions d 'accès à des régions stratégiques se réduire considérablement.5 La préemption se traduit  aujourd 'hui par le déploiement de 290.000 soldats à l 'étranger (plus 226.000 soldats en Irak et Afghanistan)6 et un budget de la défense de près de 700 milliards de dollars (année fiscale 2008 de 490 milliards $ et 190 milliards $ pour les opérations en Irak et en Afghanistan).

Pour éviter la multiplication des facteurs « anti-accès », les Etats-Unis ont modifié la structure des bases à l 'étranger, et ont élargi les capacités de l 'ISR (Intelligence-renseignement, surveillance, reconnaissance)7. Des structures d 'accueil plus flexibles sont envisagées, des bases allégées, des relais logistiques interconnectés, des bases en mer (seabasing), à terme le Pentagone prévoit la fermeture de 219 bases sur 589. La capacité d 'assurer des couvertures ISR régionales, voire globales, permanentes constitue l 'avantage asymétrique des États-Unis, avec des aspects conventionnels classiques et informationnels (guerre électronique, cybernétique, relais informationnel des actions diplomatiques et civiles, etc). L 'action est permanente, car elle n 'est pas effective uniquement en termes d 'opérations de guerre, mais également en termes d 'activités d 'engagement  les exercices8, la coopération par l 'équipement et l 'entraînement, et de participation à des opérations de « police » dans le cadre de la lutte contre les menaces dites « irrégulières » (terrorisme, prolifération, criminalité) et d 'opérations d 'aide d 'urgence humanitaire. Ces activités d 'engagement permettent à la fois de familiariser le personnel US aux cultures des pays qui peuvent devenir des lieux d 'intervention, de recueillir du renseignement au sens large ( Intelligence , information et connaissance sécuritaires et sociales), et d 'influencer les systèmes sécuritaires étrangers (normalisation train and equip , la diffusion de l 'approche doctrinale US, les effets d 'influence politique).

Le facteur militaire domine la géostratégie US, car le facteur techno-militaire est le seul domaine où les Etats-Unis vont conserver leur prédominance les 40 prochaines années. En effet, en parallèle ils vont perdre leur rôle central économique et normatif, et leur emprise géopolitique va s 'affaiblir ils vont perdre leur position de veto au sein des institutions financières internationales, leur influence politique va diminuer et un ordre de co-décision multipolaire va émerger, leur influence géopolitique au Moyen-Orient va considérablement s 'affaiblir, et elle ne sera en aucun cas exclusive en Afrique et en Amérique Latine.

Dans cette optique il faut prendre en compte le facteur organisationnel. Le processus de réforme post-guerre froide du Pentagone n 'a pas abouti à un allégement radical de la structure voire un désarmement (les fameux « dividendes de la paix ») mais a été rapidement surdéterminé par les « visions du futur » (horizons 2020 pour la transition, 2030 pour la transformation et 2050 pour l 'éventuelle « rupture »). En conséquence les différentes armes ne tendent pas à s 'adapter aux configurations actuelles (marquées par les conflits de « basse intensité ») mais ont pour critère la transformation pour faire face à l 'émergence des compétiteurs pairs et des puissances globales de demain. Chaque arme est en concurrence pour les budgets et le soutien politique (par le biais des collusions avec les intérêts politiques et industriels, le « complexe militaro-industriel ») et vise à se maintenir comme un instrument privilégié et efficace de puissance globale les 50 prochaines années. Les missions de type « gendarmique » sont alors plutôt un repoussoir.

1 En 2008, sur 88.500 militaires et policiers déployés dans les missions de l 'ONU, il y a 289 américains (12 militaires, 16 observateurs, 230 policiers). Les contributions militaires aux opérations de l 'ONU entre 2000-2005 étaient : au 1er rang le Bangladesh avec 33175 soldats ; au 2ème rang le Pakistan avec 30690 soldats ; au 3ème rang le Nigeria avec 18790 soldats ; au 4ème rang l 'Inde avec 18381 soldats ; les Etats-Unis étaient au 99ème rang avec 327 soldats (la France est au 28ème rang avec 2100 hommes).

2 Initiative US lancée en mai 2003 visant à obtenir des pays d 'origine des armateurs (Bélize, Panama, Libéria, Malte, Chypre, etc.) des accords d 'abordage, et des autres nations des participations à des exercices et des opérations. L 'aspect d 'interdiction maritime de l 'Initiative pose des problèmes de droit (assimilation à de la piraterie), les États-Unis évoque l 'usage coutumier international et le cas par cas pour l 'interception des navires suspects.

3 La Container Security Initiative implique le déploiement de douaniers US dans les ports étrangers, pour s'assurer que les conteneurs sont surveillés, classifiés selon les risques et si nécessaires inspectés, et que les procédures sont modifiées et les matériels modernisés en conséquence. L'enjeu consiste à assurer la sécurité sans entraver les flux commerciaux (seul 2% des cargos arrivant dans les ports US sont contrôlés par les douaniers) par le contrôle en amont et la connaissance en temps réel. La CSI lancée en janvier 2002 concerne une trentaine de ports étrangers.

4 La globalisation est un processus d 'intégration du système mondial dans un contexte de mutations des échanges et des espaces sociaux  la "révolution de l'information" permettant la rapidité des flux (capitaux, biens, idées et personnes) et la communication globale des représentations dominantes ; l'extension des réseaux des firmes multinationales ; le développement des blocs commerciaux régionaux  et la libéralisation du commerce international. En tant que nouveau mode de production et de communication, la globalisation a généré une nouvelle division internationale favorisant le transfert de technologie et les effets de rattrapage des nations émergentes. Les nations émergentes bénéficiant d 'avantages comparatifs (main d 'Suvre bon marché semi-qualifiée, espaces d 'agglomération intérieurs, transfrontaliers et transnationaux, ressources naturelles, proximité des hubs logistiques et financiers, vaste marché intérieur et régional) sont en voie de devenir des pôles décisionnels de la globalisation (agenda setters, puis policy-makers globaux).

5 Les zones de ressources stratégiques sont les zones de richesses naturelles  une « mégapériphérie » circumterrestre qui recouvre l 'espace entre les deux 30ème parallèles, de la zone andino-amazonienne, à l 'Asie du Sud, l 'Océan Indien, la Méditerranée et l 'Afrique, et qui comprend une grande partie des ressources mondiales en hydrocarbures, en biodiversité, en richesse halieutique et hydraulique.

6 Le 31 mars 2008 il y avait 290024 personnel militaire US déployés à l 'étranger dont 84488 en Europe (56200 en Allemagne)à ; 70719 dans la région Asie orientale-Pacific (dont 33122 au Japon et 26339 en Corée du Sud) ; 7850 en Afrique du Nord, au Moyen Orient et en Asie du Sud (dont 1500 au Bahrein et 4741 en mer) ; 2727 en Afrique subsaharienne (dont 2400 à Djibouti) ; 2043 en Amérique Latine ; et 122197 troupes « non distribuées » (assignés mais restés sur les bases). En Irak 195000 soldats (y compris réserve et garde nationale) étaient déployés et 31000 en Afghanistan.

7 La couverture ISR permet la mise en relation de plusieurs réseaux (« net-centric») d 'information, de connaissance et d 'autorité, pour aboutir à une mise à niveau optimale de tous les échelons opératifs et décisionnaires. L 'interconnexion avec les réseaux civils (la coordination interministérielle, la coopération interagences, mais aussi avec les ONG sur le terrain, avec les universitaires, les entreprises privées, les autorités locales) et avec les systèmes de défense étrangers, permet d 'optimiser la capacité asymétrique de contrôle ISR et d 'anticipation et d 'évaluation rapide des effets des stratégies déployées (c 'est l 'approche « basée sur les effets », effects-based). L 'effort technique d 'ISR est fourni par le Pentagone et les 16 agences de renseignement et le C4ISR (le C4 désigne les systèmes de commandement, contrôle, communications, traitement par ordinateur) est géré par les cinq commandements régionaux pour les activités de défense et de homeland security.

8 A titre d 'exemple l 'US Pacific Command mène près 1700 exercices bi- et multilatéraux par an, dont certains durent toute une année.


haut de page

ffs