Les états-Unis, gendarme du monde ?
Saïda Bédar
Chercheur, CAPRI
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La géostratégie des Etats-Unis évolue selon les facteurs actuels et les tendances qui s’inscrivent au sein du nouvel ordre international. Ce nouvel ordre qui se caractérise par deux paramètres co-existant, la globalisation et l’émergence (ou réémergence) de nouvelles grandes puissances, impose une révision des concepts et une remise à plat des schémas géopolitiques classiques. Il faut pour cela appréhender la globalisation1 comme une double révolution sociale, une révolution de la technostructure de l’économie mondiale et une révolution géopolitique. La globalisation implique des rapports géostratégiques complexes entre les Etats, et incite les grandes et moyennes puissances à préserver leurs intérêts et droits par le développement de capacités sécuritaires pour une plus grande emprise sur les espaces de contrôle : l’espace national, les espaces de voisinage et/ou périphériques, les espaces transnationaux de production et d’échanges globaux. La suprématie actuelle de la géostratégie US provient d’une capacité de contrôle sécuritaire géographique étendue, alliée à une capacité d’influence normative encore largement dominante au sein des dispositifs institutionnels globaux (structures de l’ONU, institutions financières internationales, alliances militaires transatlantique et transpacifique, mais aussi organisations non-gouvernementales et firmes transnationales).

La posture géostratégique globale des Etats-Unis vise à instaurer un dispositif de maîtrise des facteurs « anti-accès » (qui limitent l’accès des acteurs US aux zones d’intérêts stratégiques et a fortiori qui peuvent limiter l’intervention armée). Ce dispositif n’est pas seulement militaire, il est élargi à la sécurité sous tous ses aspects en incluant la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale, contre la prolifération des armes de destruction massive, mais aussi l’aide d’urgence en cas de catastrophe naturelle et d’urgence humanitaire. Dans cette optique les attentats du 11 septembre 2001 ont considérablement accéléré un processus favorisé par la globalisation qui a conduit les États-Unis au cours des années 1990 à projeter leurs normes et leurs agents de law enforcement dans les ministères, les douanes et les grands ports à l’étranger. Le but de cette projection est la sécurité avec la facilitation du commerce US et global, il ne s’agit donc pas de favoriser uniquement des dispositifs matériels mais aussi de diffuser les normes, les pratiques efficientes et les politiques.

Avec près de 290.000 soldats déployés à l’étranger et un budget de la défense de près de 700 milliards de dollars, la surpuissance armée US ne se justifie pas uniquement par l’engagement actuel dans la « guerre globale au terrorisme », elle a également pour critère la transformation à opérer pour faire face aux configurations stratégiques à l’horizon de 2030-2050 et l’inévitable émergence de compétiteurs pairs. En conséquence la stratégie US ne se limite plus à une approche dissuasive mais privilégie la préemption. Elle se déploie aujourd’hui par la présence et l’intervention dans les périphéries et les zones de richesses naturelles — une « mégapériphérie » circumterrestre qui recouvre l’espace entre les deux 30ème parallèles, de la zone andino-amazonienne, à l’Asie du Sud, l’Océan Indien, la Méditerranée et l’Afrique, et qui comprend une grande partie des ressources mondiales en hydrocarbures, en biodiversité, en richesse halieutique et hydraulique.

L’interventionnisme actuel au Moyen-Orient, en Asie Centrale et en Asie du Sud-Est (les opérations Iraqi Freedom et Enduring Freedom OIF-OEF), en Amérique Latine et en Afrique relève du positionnement préemptif, d’une anticipation sur les évolutions à venir. Cette stratégie vise à implanter aujourd’hui des systèmes et des dispositifs de contrôle, normatifs, économiques, sociaux (actions d’influence au sein des « sociétés civiles ») et militaires (opérations, exercices, dispositifs limitant l’anti-accès, bases, présence en mer, transferts d’équipement, coopération) qui demain pourront assurer des marges de manoeuvre.

L’Amérique considère-t-elle aujourd’hui sa « Frontière » — son projet politique et idéologique — comme un front pionnier de l’humanité ? Sans aucun doute, même si elle la perçoit comme un front parmi d’autres fronts (asiatiques, eurasiatique, européen, sud-américain). La Frontière américaine est une tentative anticipée d’emprise sur un monde menaçant l’essence de la Polity américaine — un monde considéré comme inachevé, en expansion, moralement imparfait, culturellement et stratégiquement en recomposition permanente.

 1 La globalisation est un processus d’intégration du système mondial dans un contexte de mutations des échanges et des espaces sociaux — la "révolution de l'information" permettant la rapidité des flux (capitaux, biens, idées et personnes) et la communication globale des représentations dominantes ; l'extension des réseaux des firmes multinationales ; le développement des blocs commerciaux régionaux  et la libéralisation du commerce international. En tant que nouveau mode de production et de communication, la globalisation a généré une nouvelle division internationale favorisant le transfert de technologie et les effets de rattrapage des nations émergentes. Les nations émergentes bénéficiant d’avantages comparatifs (main d’œuvre bon marché semi-qualifiée, espaces d’agglomération intérieurs, transfrontaliers et transnationaux, ressources naturelles, proximité des hubs logistiques et financiers, vaste marché intérieur et régional) sont en voie de devenir des pôles décisionnels de la globalisation (agenda setters, puis policy-makers globaux).
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