Penser la géographie militaire depuis le XIXème siècle en Occident
Philippe Boulanger
Maître de conférences Paris Sorbonne Abu Dhabi
La géographie est de tout temps un élément essentiel de la stratégie et de la tactique. Nombreux sont les stratèges et tacticiens, de Sun Tse à Napoléon, de Frontin à Jomini, qui mettent en évidence l’influence des facteurs géographiques, physiques comme humains, dans la préparation, la conduite et l’exploitation des opérations. Le colonel Gustave-Léon Niox (1840-1921), professeur de géographie militaire à l’Ecole supérieure de guerre entre 1876 et1895, écrit ainsi que « la géographie n’est pas un but, c’est un moyen. La géographie est dans un tout. Tout est dans la géographie. C’est la science mère, indispensable, sans laquelle toutes les autres, histoire, art militaire, littérature, philosophie même, manquent de base et ne peuvent acquérir leur entier développement » . La systématisation de son emploi apparaît relativement récente à l’échelle de l’histoire militaire. Il faut attendre la fin des guerres napoléoniennes pour que des pensées géographiques militaires émergent progressivement. Dans les Etats germaniques, italiens, espagnol, russe, suisse, français et bien d’autres, une spécificité géographique dans la pensée militaire se fait jour jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle consiste à connaître et exploiter les différents composants de la géographie à des fins militaires. La géologie, la climatologie, l’hydrologie, la géographie humaine (politique, économique, sociale et culturelle) sont ses principaux fondements.

A partir du XIXe siècle, la pensée géographique militaire se structure et s’enrichit de nombreux travaux, comme en France à partir des années 1870 où il se forme une véritable école de pensée géographique militaire jusqu'au début des années 1940. Les héritages de la géographie militaire contemporaine sont donc riches d’enseignements. Ce sont également ces fondements qui participent à mieux comprendre le lien entre la géographie et le militaire aujourd’hui. La renaissance de la géographie militaire se découvre dans la plupart des pays européens dont la France alors qu’il ne cesse de se développer dans les pays anglo-saxons comme un mouvement de pensée majeur des sciences militaires.

Au début du XXIe siècle, il n’existe plus, en Europe du moins, de véritable école de pensée de géographie militaire comme aux siècles passés. La géographie n’en demeure pas moins indispensable pour le militaire. Avec la modernisation des technologies de l’information, l’intérêt de connaître et d’exploiter tous les facteurs géographiques, et pas seulement géostratégiques ou géopolitiques, s’est renforcé pour des projections de forces immédiates et lointaines sur des théâtres d’opérations bien souvent méconnus. Chaque condition géographique importe pour le militaire afin d’optimiser les résultats de l’opération d’où l’importance de disposer d’une analyse de synthèse de tous les composants physiques et humains d’une situation donnée. Aujourd’hui, elle se définit d’abord comme une science, au sens large, de la relation entre le milieu et l’homme afin d’assurer une vision globale de la mission du militaire. Cette étude de l’environnement physique et humain se révèle aussi nécessaire pour maîtriser tous les facteurs d’action sur le terrain dans des opérations devenues interarmées et multinationales, employant des systèmes d’armes nouveaux. La géographie ne sert, bien sûr, pas uniquement à faire la guerre.

Elle est fondamentale, au travers de la connaissance des populations en présence et de leurs cultures par exemple, dans le cadre de missions de maintien de la paix et d’application des accords internationaux. Mais la conception de la géographie militaire ne se limite pas à une analyse théorique.

Elle tend aussi à une application immédiate et pragmatique. Ses rapports avec la tactique et la stratégie opérationnelles sont étroits. Tout art militaire se conçoit dans une dimension spatiale, comme l’emploi de missiles guidés qui fonctionnent à partir de programmes de numérisation du terrain en trois dimensions aujourd’hui. Or tous les milieux naturels ou géographiques ne sont pas connus du militaire. Lors de l’engagement des Etats-Unis en Afghanistan en octobre, seuls 20 % du territoire étaient cartographiés et les connaissances sur le pays n’étaient guère mis à jour. Ce constat conduit à renouveler l’intérêt de la géographie militaire à une époque où les méthodes et les moyens d’analyse sont devenus plus performants.

Qu'est-ce finalement la géographie militaire ? Cette conférence a pour objet de comprendre le rapport entre la géographie et le militaire en France depuis le XVIIIe siècle. Elle met en évidence trois aspects : l'émergence de ce rapport, la développement d'une école de pensée géographique militaire entre 1871 et 1940, le renouveau de la géographie militaire française aujourd'hui.


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