Guerres et conflits en Afrique :
la décomposition des pouvoirs et des territoires

Christian BOUQUET
Professeur de géographie politique et du développement. Université de Bordeaux
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Voudrait-on argumenter contre l’afro-pessimisme que quelques chiffres nous ébranleraient : selon l’Atlas stratégique 20081, sur 35 conflits graves répertoriés dans le monde, 13 sont situés en Afrique, où 15 pays (sur 53) sont concernés par une « crise d’intensité moyenne à haute ». Si l’on affine l’analyse, on trouve sur le continent une trentaine de pays soumis de temps à autre à des accès de violence, et seuls quatre d’entre eux bénéficient de la note « A » en termes de risques-pays2.

Au début du XXIème siècle, il y a en Afrique davantage de soldats étrangers participant aux opérations de maintien de la paix qu’il n’y en avait un siècle plus tôt dans les armées coloniales de conquête. Et de pacification…

Notre intervention propose de relire la géographie politique africaine sous l’angle des paramètres habituellement retenus pour expliquer les conflits et les guerres, c’est-à-dire les luttes pour conquérir le pouvoir3 ou pour contrôler des territoires. Or, en matière de territoires clairement délimités, la carte politique de l’Afrique a été cristallisée en 1964 par l’Organisation de l’Unité africaine (devenue l’Union africaine en 2002), qui a réaffirmé l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, fussent-elles contraires aux unités nationales. Il y eut bien quelques tentatives pour bouleverser cet étrange puzzle, dont celle – pour des raisons pétrolières – du Biafra en 1966, mais toutes échouèrent à l’exception de l’Erythrée en 1993.

De même, les putschs pour la conquête du pouvoir d’Etat ont été innombrables depuis les indépendances, mais le mouvement de recouvrement du monde par la mondialisation libérale, aidé par les politiques d’ajustement des institutions de Bretton Woods, a entraîné une déliquescence de l’Etat beaucoup plus sensible en Afrique qu’ailleurs. De telle sorte que les modèles géopolitiques ont sérieusement bougé, et l’on se bat désormais pour un pouvoir local, celui du seigneur de guerre, sur un territoire d’exploitation d’un produit à forte valeur ajoutée (diamant, or, coltan, …).

Ce mouvement de décomposition-recomposition des pouvoirs et des territoires est alimenté par un moteur qui se situe au-delà de l’extrême pauvreté frappant chroniquement les populations africaines. Son énergie vient du creusement des inégalités, qui permet aux plus riches d’acheter des armes (et des consciences corrompues), et qui oblige les plus pauvres à se vendre. Pour un dollar de plus, on peut recruter des (enfants) soldats en grand nombre et se tailler un petit empire que la communauté internationale aura bien du mal à réduire (cf. Somalie, RD Congo, …).

Ainsi peut-on redessiner aujourd’hui une nouvelle carte de l’Afrique, où l’on isolerait les régions sécessionnistes de facto, les zones de non-droit, et – pourquoi pas ? – l’off-shore des compagnies pétrolières ainsi que les zones franches. S’il n’y avait ce tabou de l’afro-pessimisme, on pourrait parler d’une géographie politique du chaos…

1 Hors-série du mensuel Diplomatie, oct. 2007, 98 p.
2 Accordée annuellement par la COFACE aux pays dont la stabilité contribue à garantir les retours sur investissements. Il s’agit ici de la Tunisie, du Maroc, de l’Afrique du Sud et de l’Ile Maurice.
3 On ne passera pas sous silence les guerres de libération coloniale (Algérie, Angola, Mozambique), mais notre propos est autre.
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