Les outils géographiques pour penser la
guerre, penser la paix 

Paul Claval
Professeur émérite université Paris Sorbonne
Résumé
De quels outils l’intelligence occidentale dispose-t-elle pour penser la guerre ou penser la paix ? Depuis le XVIIe siècle, de l’idée d’Etat souverain (on dit aussi westphalien). Progressivement adapté et enrichi, ce modèle a rendu compte de manière satisfaisante de la scène politique mondiale jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’évolution contemporaine rend caducs ses enseignements, sans que l’on soit parvenu jusqu’ici à proposer une interprétation satisfaisante des situations actuelles.

Le modèle initial : Etat absolutiste et équilibres de dissuasion

Souveraineté, paix civile et jeux de forces au niveau international

L’idée de souveraineté trouve ses premiers théoriciens au XVIe siècle : c’est la leçon essentielle de La République de Jean Bodin (Bodin, 1579). Elle décrit une situation qui est en train de s’imposer. Elle rend parfaitement compte de la réalité telle qu’on peut l’observer au XVIIe siècle.

Le Prince d’un Etat souverain – on dit aussi westphalien, puisque ce sont les traités de Westphalie qui en consacrent le triomphe - jouit, au sein du territoire qu’il contrôle, du monopole de l’emploi de la force : cela lui permet de faire régner la paix à l’intérieur et de défendre ses possessions contre les menaces extérieures. Le domaine des relations internationales est en revanche celui de la force ; la paix n’existe que par l’effet dissuasif que les forces militaires et navales exercent sur les adversaires potentiels.

Comment cette situation, en complète rupture avec celle du monde féodal, s’est-elle imposée ? L’évolution de l’art de la guerre a rendu trop coûteux l’entretien d’armées par les particuliers. Les gouvernants disposent du monopole du recours à la violence physique. Ils interdisent à leurs sujets d’y avoir recours : la paix civile est le premier avantage que l’Etat souverain assure à tous. Il met en place une administration, une police et une justice qui font régner l’ordre.

C’est en triomphant par la force de ses rivaux que le Monarque s’est doté d’un pouvoir absolu. Le rôle des premiers théoriciens de l’Etat est de le légitimer. L’idée d’une limitation du pouvoir politique leur paraît impensable, car celui qui l’exerce l’a reçu de Dieu en délégation : l’argument est le même que celui alors utilisé pour justifier l’idée que le propriétaire a le droit d’user et d’abuser à sa guise de ses biens.

Les Etats sont tous souverains, aucun ne possède de suzeraineté sur les autres : faute d’arbitre, leurs relations reposent sur l’emploi de la force ou sur la menace d’y recourir. Parmi les droits fondamentaux dont dispose un souverain absolu, il y a celui de faire la guerre à qui bon lui semble. Est-ce à dire que tout est possible en pareil cas ? Non, car les hommes ont des droits naturels, qu’il convient de respecter. C’est la base du droit international dont Hugo Grotius jette les bases dans son traité De jure belli ac pacis (1625).

De nouveaux modes d’organisation sociale

La naissance de l’Etat absolu modifie en profondeur les conditions de vie la majorité des sujets : dans la mesure où ceux-ci acceptent le pouvoir absolu du Prince et renoncent à l’emploi direct de la force, leur existence change de sens. La compétition sociale ne disparaît pas, mais elle doit s’exercer par d’autres moyens, comme l’a montré Norbert Elias (1973) : on essaie de se faire remarquer par sa vertu, sa science, ses capacités artistiques ou par ses richesses. La Noblesse de Cour accepte de civiliser ses mœurs pour obtenir les faveurs du Roi. Pour la majeure partie de la population, l’enrichissement apparaît comme le meilleur moyen de s’assurer d’un statut respectable. Les modes de vie deviennent bourgeois.

Pour une minorité, cependant, l’exercice de la violence demeure possible, dans la mesure où il s’inscrit dans le cadre des guerres que le Souverain mène à l’étranger. Une caste militaire subsiste donc, qui méprise les attitudes « bourgeoises » du reste de la population.

Souveraineté et vie économique

Dans un système absolutiste, le souverain ne peut se désintéresser des finances : il a besoin de rentrées fiscales pour équiper ses armées, se doter d’une flotte de vaisseaux de ligne et construire les forteresses qui le protègent des attaques ennemies. Il doit beaucoup dépenser pour affirmer, à travers le faste de sa Cour, la dimension symbolique de son pouvoir.

Dans tout ceci, il n’y a pas la moindre considération économique au sens moderne du terme : le souverain s’intéresse au commerce extérieur parce que c’est à travers lui qu’arrivent les métaux précieux indispensables à la constitution de trésors de guerre ; son point de vue est strictement mercantiliste. Il soutient les entreprises coloniales dans la mesure où elles sont à l’origine de rentrées importantes et faciles à percevoir. Il ne s’intéresse pas à la production. L’Etat absolu n’a pas de consistance économique.

La guerre et l’espace international

Peut-on parler d’un espace international (Stern, 1995) ? Non : à proprement parler, il se limite aux ambassades et consulats, auxquels l’habitude se prend d’accorder un statut d’extra-territorialité. Plus significatif est l’évolution du droit de la mer : la souveraineté des Etats se limite à la zone que leur artillerie peut balayer – trois milles. En imposant cette mesure, la Grande-Bretagne fait progressivement apparaître un véritable espace international – même s’il n’existe qu’à cause de la supériorité de la Royal Navy.

Si les Etats souverains couvraient toute la Terre, aucun interstice n’existerait. A l’époque moderne, la structure étatique est encore très inégalement répartie à la surface de la Terre : elle est présente partout en Europe, mais les Etats n’y ont pas partout la même consistance – ils sont plus forts, et disposent de moyens plus larges, dans l’Europe de l’Ouest et du Nord. Le Moyen-Orient, l’Asie méridionale et orientale connaissent également des formations étatiques. Celles qui existaient en Amérique précolombienne ont été détruites par les Conquistadores espagnols. En Afrique subsaharienne, les formations étatiques manquent ou sont faibles. Les Etats se sentent donc libres d’agir partout où aucune souveraineté politique ne s’exerce : les pays européens se respectent mutuellement – parce qu’ils se craignent -, mais n’hésitent pas à imposer leur volonté là où ils ne se heurtent à aucun pouvoir comparable au leur. C’est le ressort du premier impérialisme. Il permet à l’Europe de s’approprier des terres et des ressources qui lui manquent.

Le domaine des relations internationales est celui de la force : la paix n’y existe que par l’effet dissuasif que les forces militaires et navales exercent sur les adversaires potentiels. Cela explique l’attention accordée à l’art de se battre. La guerre moderne naît dans la première moitié du XVIIe siècle (Parker, 1988) - on pense au rôle de grands généraux comme Maurice de Nassau aux Pays-Bas. Les soldats sont des professionnels, qu’on apprendra, à la fin du XVIIe siècle, à former en temps de paix par des exercices répétés du drill. Pour diriger les opérations, on met en place des Etats-majors, qui préparent les décisions.

Les conflits font partie de la vie internationale, mais ils n’y sont pas constants : il existe des effets de dissuasion. Avant de recourir à la guerre, le souverain évalue les chances qu’il a d’en retirer des avantages ; il prend en compte les armements de ses adversaires et la solidité des alliances dont il dispose. A certains moments, un Etat exerce une hégémonie : il n’a pas les moyens d’écraser l’ensemble des autres nations, et ne cherche pas à le faire, mais avec l’appui des coalitions qu’il est capable de créer, il est capable de venir à bout de ceux qui menacent sa position. Que celle-ci s’effrite, et l’on voit des puissances essayer de s’affirmer pour exercer à leur tour l’hégémonie ! A une époque de paix relative succède donc une période d’instabilité.

De l’Etat absolu de droit divin à l’Etat-nation

De l’Etat absolu à l’Etat-nation

Une innovation majeure apparaît au XVIIIe siècle. Le souverain se confond désormais avec le peuple : l’Etat souverain devient national. La mutation s’accomplit en Grande-Bretagne à la suite de la Révolution de 1688, mais le peuple s’y réduit à une étroite élite. La situation change avec la Proclamation de l’Indépendance américaine, puis avec la Révolution française. Le rôle de l’Etat est toujours d’assurer la paix civile, mais une nation opprimée par un despote a le droit de se révolter : le passage de l’Etat de droit divin à l’Etat national introduit ainsi une entorse majeure au principe de la paix intérieure ; les sujets tyrannisés ont le devoir d’imposer leur volonté par une Révolution.

L’Etat national tend à être démocratique. Comme Tocqueville le comprend dès les années 1830, cela transforme en profondeur la vie sociale (Tocqueville, 1835/1840) ; la compétition entre les individus prend de nouvelles formes ; une tendance à l’uniformité s’impose ; la démocratie s’entoure d’une certaine grisaille. La vie y est bourgeoise et moralisatrice.

En Europe, une partie des élites intellectuelles et artistiques vit mal cette transformation : elles savent que la modernisation de la société est inévitable, mais essaient d’échapper au processus en développant des niches pour affirmer leur singularité : c’est l’élite bohème dont Nathalie Heiniche (2005) a éclairé la genèse. Sans son action, on comprendrait mal la haine de la bourgeoisie qui se développe dans beaucoup de sociétés européennes au XIXe et au XXe siècle.

Les dimensions économiques de l’Etat-nation

La révolution industrielle, d’abord assez indifférente aux limites des Etats, conduit, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la formation de nations économiques. Les droits de douane protègent les activités que l’on veut soustraire à la concurrence extérieure, dans le même temps que l’avance technique ouvre les marchés extérieurs aux produits nationaux. Au sein d’espaces désormais desservis par des chemins de fer, les localisations centrales voient se multiplier économies externes et économies externes ; elles se couvrent d’usines. L’opposition centre/périphérie se creuse à l’échelle nationale (où beaucoup d’activités disparaissent là où on est loin de tout) et à l’échelle internationale (où le peloton des nations industrialisées affirme de plus en plus son avance sur les pays du Sud).

Le gouvernement des Etats modernes ne dispose plus, au XIXe siècle, du pouvoir absolu que détenaient monarques absolus du XVIIe siècle ou les despotes éclairés du XVIIe, mais leur pouvoir réel est infiniment plus grand, car le développement économique assure l’élévation des revenus de la plupart et l’élargissement des bases fiscales de l’Etat. Celui-ci peut donc intervenir dans des domaines nouveaux – éducation puis santé, par exemple. Il en profite pour faire prendre conscience aux communautés nationales de ce qu’elles partagent, comme l’a montré Benedict Anderson (1983).

Démocratisation et industrialisation transforment également la guerre : la production des armes augmente rapidement. Les Etats disposent ainsi de la possibilité de faire de tous leurs citoyens des soldats : les armées nationales font leur apparition.

Frontières nationales et minorités

La naissance de l’Etat national fait naître nouvelles contraintes territoriales : les frontières de l’Etat absolu ne reposaient que sur sa capacité à mobiliser la force. Les limites de l’Etat national se confondent normalement avec les limites de l’aire où le peuple qui le légitime est installé. Mais ce principe est gros de nouvelles tensions et de nouveaux conflits : quel statut accorder aux minorités qui vivent à l’intérieur de cet espace ? A-t-on le droit de les expulser et de procéder à ce que l’on qualifie, plus tard, de purification ethnique ? Doit-on les laisser libre de leurs choix religieux ? Doit-on respecter leur langue ? La tentation est grande de les assimiler. En réaction, les irrédentismes se multiplient.

Système international et violence

Le passage de l’Etat absolu à l’Etat national n’entraîne pas de remise en cause immédiate des conceptions que l’on se fait des rapports internationaux : l’équilibre y résulte toujours de la confrontation des forces. Les idées d’Alexis de Tocqueville sont à cet égard très symptomatiques : cet homme, qui est le premier grand théoricien des sociétés démocratiques modernes, perçoit l’ordre international comme dangereux. Là, aucune régulation n’est possible : seuls comptent les rapports de forces. Tocqueville est partisan de la colonisation en Algérie parce que c’était un maillon faible dans la chaîne des Etats qui entourent la Méditerranée (Tocqueville, 1988). Si la France n’en avait pas pris possession, une autre puissance – l’Angleterre – s’en serait emparé et aurait ainsi mis la main sur deux bases navales essentielles pour qui veut dominer l’espace méditerranéen, Alger et Mers-el-Kebir.

La démocratisation qui se met en place a des conséquences importantes dans le domaine international. Chacun a le droit de se déplacer et de travailler à sa guise dans un espace national. Il aimerait pouvoir en faire autant à l’étranger. Les Etats nationaux démocratiques – Angleterre, Pays-Bas, France, Etats-Unis – sont donc très attentifs à la manière dont leurs nationaux sont traités par les pays où ils voyagent ou s’installent. Leur est-il possible de se déplacer à leur guise ? de pratiquer le culte de leur choix ? de disposer, en cas de litige avec les autorités ou les populations locales, d’un système judiciaire équitable ? Tous les Etats devraient être en état de répondre à ces exigences. Les manquements au respect des droits des étrangers – qui sont des droits naturels de l’homme – justifient une intervention des puissances libérales. Une seconde justification de l’impérialisme apparaît donc.

L’évolution est d’autant plus marquée que, dans un monde où la communication est déjà plus facile, une opinion internationale se forme. Elle réclame l’intervention des pays développés là où la sécurité des Occidentaux n’est pas assurée.

La démocratisation des sociétés européennes n’a pas progressé partout au même rythme. L’Europe centrale et orientale est encore dominée par des Empires – allemand, austro-hongrois, russe, ottoman. Même si la modernisation économique y progresse, le rôle des castes militaires qui ont cause liée avec le pouvoir y demeure important – et pèse sur l’analyse que l’on fait de la guerre et de la paix, comme en témoigne la réflexion de Clauzewitz : « La paix n’est que le prolongement de la guerre par d’autres moyens ». C’est dans ce cadre qu’on prépare les Etats-majors à la guerre en les faisant participer au Kriegspiel, qui les met en situation et leur apprend les bons réflexes. Les armées des pays démocratiques emboîtent évidemment le pas pour ne pas se laisser distancer.

L’émergence de nouvelles conceptions de l’ordre international

De nouvelles façons de penser la guerre et la paix apparaissent au XVIIIe siècle, mais leur impact ne devient sensible qu’au XIXe siècle.

L’idée de paix perpétuelle

On doit à l’Etat un énorme progrès : l’instauration de la paix civile. Celle-ci peut être troublée par une révolution, là où le pouvoir reste de droit divin et où la nation n’a pas encore pris les rênes du gouvernement. Mais il ne s’agit là que d’une commotion passagère. Comment, face à cette avancée majeure, accepter que le système international soit encore celui des rapports de force et du recours à la guerre ?

Certains esprits commencent, au XVIIIe siècle, à rêver d’un système où la guerre cesserait d’être l’état normal des relations entre Etats, et où la paix n’apparaîtrait plus comme une parenthèse utilisée par les gouvernements à poursuivre leurs buts de guerre par d’autres moyens. L’abbé de Saint-Pierre propose dès 1713 un Projet de paix perpétuelle, qui reposerait sur une confédération des Etats européens. La Paix perpétuelle dont Kant se fait le théoricien en 1795, au moment de la Révolution française, attribue la guerre à la recherche de la puissance à laquelle conduit naturellement l’absolutisme. La mise en place de gouvernements démocratiques éliminera la guerre dans la mesure où les Assemblées sur lesquels ils reposent refuseront de voter les crédits militaires – sauf pour se défendre d’un voisin autocrate. Le processus fera donc tâche d’huile et la paix deviendra universelle et perpétuelle.

Le diagnostic est clair : la guerre naît de l’exercice de la souveraineté des Etats. Pour la prévenir, il faut limiter celle-ci. Le seul moyen d’y parvenir est de les réunir dans une même enceinte : la volonté collective qui s’y manifestera primera sur les volontés et les égoïsmes nationaux.

Ces thèmes circulent de plus en plus largement dans les sociétés européennes du XIXe siècle : les Etats-Unis ne donnent-ils pas l’exemple d’un Etat capable de faire régner la paix à l’échelle d’un continent, alors que l’Europe ne cesse de se déchirer ? L’idée des Etats-Unis d’Europe devient populaire : n’est-elle pas défendue par des avocats aussi prestigieux que Victor Hugo ?

Ces idées commencent à avoir des retombées sur la pratique diplomatique : la Grande-Bretagne recourt moins facilement à la guerre et favorise les procédures de conciliation. La Cour d’arbitrage international de la Haye naît de deux conférences qui se tiennent dans cette ville en 1899 et 1907. Au Brésil, un Ministre des Affaires étrangères aussi avisé que le Baron de Rio Branco renonce à l’usage de la force pour régler les différents territoriaux qui naissent du bornage du territoire national : sans coup férir,  il élargit ainsi le Brésil de plus de 250 000 km2!

Les hypocrisies de la paix civile

Un autre courant de réflexion critique l’idée que la souveraineté éliminerait toute violence au sein des Etats en assurant la paix civile. Celle-ci jette un voile sur les conflits et les heurts qui se développent entre les hommes ; elle ne les supprime pas. Le calme apparent permet aux riches, qui contrôlent les terres ou les nouveaux équipements industriels, d’exploiter sans vergogne les masses populaires. « La propriété, c’est le vol ! », clame Proudhon. La plupart des socialistes partagent ses vues. Elles trouvent chez Marx leur formulation théorique classique.

Pour Hegel, l’Etat moderne incarnait la Raison à l’œuvre dans l’histoire. Pour Marx, la paix qu’il assure sert surtout à priver les travailleurs de la juste rémunération de leurs efforts : leurs salaires, fixés par le marché du travail, ne correspondent pas à la valeur d’usage de ce qu’ils ont donné, mais à sa valeur d’échange. Les sociétés bourgeoises sont ainsi responsables d’une forme de violence bien plus intolérable que celle qui peut résulter de l’insécurité dans des sociétés sans Etat, où chacun est capable de se défendre.

Deux idées-forces résultent de cette analyse. (i) Contrairement aux apparences, les sociétés nationales ne constituent pas des ensembles homogènes et unis. Elles sont traversées par des conflits d’intérêt et structurés en classes. Celles-ci ne s’arrêtent pas aux frontières. Seule la création d’une internationale ouvrière permettra aux prolétaires de triompher des bourgeoisies qui les dominent. Grâce à elle, d’ailleurs, la guerre disparaîtra, puisqu’elle rendra impossible des conflits qui n’auraient d’autre conséquence que de voir les frères de classe s’entre-tuer.

La Première Guerre mondiale montre que l’existence d’une internationale ouvrière ne suffit pas à prévenir le déclenchement de conflits, mais l’outil qu’elle constitue devient, à partir de la Révolution d’Octobre, une des données essentielles de la vie internationale.

(ii) Si la paix civile qu’assure l’Etat n’est qu’une hypocrisie, il n’y a aucune raison de la respecter, bien au contraire ! Toute action qui la perturbera contribuera à affaiblir le système d’exploitation auxquelles les masses sont soumises. On voit donc se développer en Russie, à partir des années 1870, des mouvements anarchistes et nihilistes : les premiers s’en prennent à toutes les manifestations de l’Etat, dans le but de l’affaiblir et de le ruiner ; les seconds s’attaquent à toutes les formes d’autorité. Les actions menées par les militants de ces courants créent un climat terroriste : l’Etat n’est plus en mesure d’assurer la paix civile. Même si les extrémistes sont incapables de le renverser, leurs actions l’affaiblissent et font disparaître les avantages qu’il est censé inspirer.

Face à l’ordre bourgeois, la critique de l’idée de paix civile pousse à déclencher des actions subversives. Ceux qui les imaginent ne disposent pas des moyens de remettre en cause les régimes existants. Ils constituent cependant pour eux une grave menace.

Face aux armées des Etats modernes, les sociétés paysannes traditionnelles disposaient d’une riposte efficace : la guérilla, comme les armées napoléoniennes en font l’expérience. Dans un monde qui s’industrialise et s’urbanise, anarchistes et nihilistes imaginent une autre stratégie de résistance des faibles : le terrorisme.

Les prolongements du modèle westphalien : penser la guerre au XXe siècle

Les cadres dans lesquels s’inscrit l’histoire du premier XXe siècle sont hérités du XIXe : Etats nationaux, nationalismes, impérialisme. L’industrialisation de la guerre la rend infiniment plus meurtrière, cependant que les embrasements tendent à devenir mondiaux (pour tout ce paragraphe, se rapporter à Claval, 1996).

Les géopolitiques de puissance

La réflexion sur les manières de penser la guerre et de penser la paix se développe rapidement : elle est au centre d’une discipline que les réflexions sur la géographie politique de Friedrich Ratzel laissent entrevoir dès la fin du XIXe siècle, que le Suédois Rudolf Kjellen baptise, et que Karl Haushofer illustre entre les deux guerres mondiales. La plupart de ceux qui contribuent à son développement s’intéressent à la puissance dont disposent les Etats et à la manière dont ils peuvent l’utiliser pour conforter leur place sur la scène internationale. La guerre fait partie des moyens auxquels ils ont recours. Les spécialistes des géopolitiques de puissance pensent davantage la guerre que la paix.

Leur analyse détaille les ressources que chacun des partenaires de la scène internationale peut mobiliser : assise territoriale, richesses naturelles, population, équipements productifs, capacités de production industrielle (de plus en plus importantes dans l’ambiance des guerres modernes). A ces bases essentielles de puissance s’ajoutent celles qui résultent de la participation à la vie internationale : flux commerciaux, investissements à l’étranger, flottes de commerce, aviations civiles plus tard, bases navales ou espaces contrôlés. Les forces militaires, la rapidité avec laquelle elles peuvent être mobilisées et mises en œuvre, comme les conditions de leur approvisionnement en cas de conflit sont alors prises en compte.

La seconde phase de l’analyse porte sur les objectifs de puissance que se fixent les Etats : expansion territoriale aux dépens d’Etats voisins, expansion territoriale dans des territoires où aucune souveraineté moderne n’existe, implantation de bases stratégiques, destruction des forces et des capacités de production de l’adversaire.

L’ensemble des outils ainsi mobilisés permet d’éclairer les décisions que prennent les hommes d’Etat et l’Etat-major des armées en cas de conflit.

L’évolution du contexte international : l’âge des conflits mondiaux

Dès la fin du XIXe siècle, le progrès des télécommunications rapetisse le monde : l’opinion internationale se passionne pour les grands conflits de l’heure, guerre hispano-américaine à Cuba et aux Philippines, guerre des Boers en Afrique du Sud, guerre russo-japonaise en 1905. Cette mobilisation tend à réduire les espaces où ne s’exerce aucune souveraineté : les grandes puissances ne peuvent se désintéresser des initiatives prises par leurs rivales dans tel ou tel domaine. Pour agir au Maroc, la France doit composer avec l’Allemagne et avec la Grande-Bretagne, sans soulever les susceptibilités des Etats-Unis. Lorsque Mussolini se lance dans la conquête de l’Ethiopie, au début des années 1930, il voit la communauté internationale se dresser contre lui. Il n’y a plus d’espace qui échappe au jeu des souverainetés.

La nouvelle dynamique des relations internationales tend à élargir les conflits : le jeu des alliances introduit des réactions en chaîne. On le voit au moment de l’attentat de Sarajevo : la Serbie peut compter sur l’aide de la France et de la Russie ; l’Autriche-Hongrie s’appuie sur l’Allemagne ; dès août 1914, le conflit est européen ; comme l’Allemagne dispose de colonies, il concerne aussi l’Afrique, le Pacifique et les comptoirs qu’elle possède en Chine.

La Première Guerre mondiale est une guerre totale. On en connaissait déjà un exemple : celui de la guerre de Sécession américaine, mais il s’agissait d’une guerre civile, qui mettait en jeu la survie du Nord et celle du Sud. Ce qui est nouveau en 1914, c’est que le conflit éclate entre des armées nationales ; pour les soutenir, il faut mobiliser toutes les ressources de la nation, et transformer son économie en économie de guerre. Dans la mesure où l’issue du conflit se joue sur mer, puisque c’est par elle que les pays reçoivent une partie de leur ravitaillement, on cesse de respecter les pavillons neutres – ce qui provoque l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Le jeu de dominos qui conduit à l’embrasement de la planète joue en 1939 comme il l’avait fait en 1914 : l’invasion de la Pologne conduit la France et l’Angleterre à déclarer la guerre à l’Allemagne. Celle-ci ne respecte pas plus les neutres qu’au cours de la Première Guerre mondiale. Pearl Harbour force les Etats-Unis à participer au conflit, et les lie les théâtres de guerre d’Extrême-Orient à ceux de l’Europe et de la Méditerranée.

La seule nouveauté réelle, c’est que la montée des idéologies transforme le sens des conflits : on ne se bat plus pour affirmer le droit d’un groupe national sur un territoire, mais pour assurer la pureté de la race, ou détruire le capitalisme et libérer les peuples du joug colonial.

Armes nucléaires et équilibres de dissuasion

L’arrivée de l’arme atomique bouleverse la scène internationale : c’est elle qui force le Japon à la capitulation. Tout le contexte des relations internationales se trouve bouleversé : la puissance des nouvelles armes de destruction massive est telle que les villes, l’économie et la population peuvent être détruits en quelques minutes par une série d’explosions ciblées sur les agglomérations, les nœuds de communication et les concentrations industrielles. Dans de telles conditions, déclencher un conflit est suicidaire si l’adversaire dispose d’un arsenal nucléaire et de la capacité de l’utiliser en dépit des premières frappes qu’il subira – c’est à cela que servent les sous-marins nucléaires et les missiles qu’ils ont embarqués.

L’irruption du nucléaire vide de leur sens les géopolitiques de puissance telles qu’elles avaient été conçues durant l’entre-deux-guerres. Les Etats ont parfaitement compris que le temps n’est plus où ils pouvaient déclencher une guerre sans répercussions internationales immédiates. Ils se retrouvent un peu dans la position des grands féodaux au moment où l’artillerie est apparue. Contre un pays si bien armé qu’il peut exercer des chantages, la seule issue est de chercher la protection d’un autre acteur aussi puissant. La tendance n’est donc plus à l’extension indéfinie des conflits autour du point où ils se déclenchent ; on cherche à les circonscrire. Seul l’affrontement des puissances dotées d’armements nucléaires surpuissants conduirait à un embrasement mondial – mais leurs capacités de destruction sont telles qu’elles n’ont aucun intérêt à se lancer dans l’aventure.

La réflexion ne porte plus, comme dans les géopolitiques de puissance de l’entre-deux-guerres, sur l’ensemble des forces mobilisables par l’ensemble des nations, mais sur l’équilibre de dissuasion nucléaire qui existe entre les Etats-Unis et l’URSS. C’est plus une géostratégie qu’une géopolitique : de 1945 à 1989, la géostratégie des bombes puis des missiles nucléaires, et l’affrontement des Etats-Unis et de l’Union Soviétique dans un monde bipolarisé, dominent la scène internationale : les vieilles querelles territoriales et les nationalismes passent au second plan ; la dominance des deux grands accélère la décolonisation.

La voie de la coopération internationale: penser la paix au XXe siècle 

L’esprit de Genève et les géopolitiques de la paix durant l’entre-deux-guerres

L’habitude de penser la scène internationale en termes d’équilibres de forces reste donc vivante, mais l’idée que l’on peut attacher plus de prix à penser la paix qu’à penser la guerre fait des progrès considérables. Le Président Wilson l’impose aux pays qui ont participé à la Première Guerre mondiale : la Société des Nations doit supplanter les jeux secrets de la diplomatie traditionnelle ; les négociations, désormais publiques, ne soulèveront plus de suspicion ; mettre en œuvre des politiques de puissance deviendra plus difficile. C’est à Genève, siège des nouvelles institutions internationales, que s’exprime le mieux cet esprit nouveau. L’idée que pour éviter la guerre, il suffit d’assurer un contrôle collectif des souverainetés nationales triomphe enfin.

Après le désastre qu’a constitué la guerre, beaucoup s’interrogent sur les conditions d’une paix plus stable : c’est l’orientation que choisissent un certain nombre de géographes français. Le pays est sorti vainqueur de la guerre, mais il est épuisé. Ce n’est plus qu’une puissance moyenne. Son rôle n’est-il pas désormais d’œuvrer à l’équilibre mondial ? Albert Demangeon, Jacques Ancel, Yves-Marie Goblet partagent ce point de vue. L’idée de créer des Etats-Unis d’Europe les séduit.

La SDN comme les géopolitiques de la paix sont impuissantes à prévenir le Second Conflit mondial. L’idée de mettre l’accent sur la paix ne disparaît pas : c’est qu’elle est partagée par une grande partie de l’opinion mondiale.

L’ONU, la décolonisation et l’universalisation du modèle de l’Etat souverain

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des Nations Unies reprend le rôle de la Société des Nations. Elle a les mêmes ambitions. La création d’un Conseil de Sécurité, limité aux grandes puissances, doit lui donner des moyens d’action qui manquaient à l’Institution qu’elle remplace : les discussions seront plus courtes ; elles seront prises par les pays qui ont le plus l’habitude des responsabilités internationales. Le droit de veto dont dispose les membres du Conseil de Sécurité le réduit cependant bientôt à l’impuissance.

Les circonstances favorisent cependant le travail de l’ONU. Le temps de la décolonisation est arrivé : les Empires coloniaux se désagrègent en moins d’une génération. Ils sont remplacés par de jeunes Etats bâtis sur le modèle national. Les espaces qui échappaient à toute souveraineté politique étaient offerts à la convoitise des pays mieux organisés. Ils disparaissent. Jamais le monde n’a jamais paru plus proche du modèle westphalien !

Les entités politiques qui viennent de surgir sont malheureusement faibles. La plupart ne disposent pas des moyens d’assumer vraiment leur souveraineté. En gelant les frontières et en garantissant la sécurité des nouveaux Etats, l’ONU permet à ces nouvelles entités d’échapper aux pressions les plus dangereuses – mais la politique n’est pas sans danger, car le tracé des frontières issues de la colonisation est arbitraire et coupe souvent à travers des zones de peuplement homogène.

Dictature de l’opinion internationale et diplomatie des droits de l’homme

Les communications deviennent plus rapides et plus sûres : grâce à la radio et à la télévision, les nouvelles sont instantanément connues. Le poids des leaders d’opinion qui savent s’appuyer sur les nouveaux médias ne cesse de s’accroître. L’opinion internationale s’affirme. Elle se transforme également.

Depuis le début du XIXe siècle, son essor était lié aux grands journaux des pays libéraux capables d’envoyer à l’étranger des correspondants pour suivre les évènements. Les progrès des télécommunications bénéficient évidemment à ces médias traditionnels, que des équipes de reporters payés par les radios et les stations de télévision doublent bientôt.

Une autre forme d’opinion internationale se constitue parallèlement. Elle n’exprime pas les vues de journalistes jouissant d’une certaine liberté d’expression. Elle domine dans les Etats dont la formation est récente, et où la presse, la radio et la télévision sont contrôlées par le pouvoir. Leur rôle n’est pas de procéder à des enquêtes, mais de se faire l’écho des positions officielles.

Les débats de l’ONU trouvent dans ces médias un écho considérable : les représentants des pays en voie de développement, qui se sentent largement dominés, profitent de la tribune qu’elle offre pour multiplier les attaques contre les puissants – l’Occident en général, l’Europe libérale, puisque c’est elle qui s’était dotée d’Empires coloniaux, et les Etats-Unis surtout, puisque leur richesse suscite l’envie et leur puissance, la crainte et le ressentiment.

C’est au nom des droits de l’homme que les critiques s’élèvent. La diplomatie change de fonction : celle qui s’exprime à l’ONU condamne toutes les interventions qui viennent limiter la liberté des nouvelles nations et tous les abus de pouvoir des grandes puissances libérales. Dans la mesure où l’oppression existe bel et bien, les médias occidentaux relaient les accusations venues du Tiers Monde.

Aurjourd’hui, l’opinion publique internationale est largement construite ou manipulée par des puissances qui ne croient pas à la liberté de la presse et ont d’autant moins de respect pour les droits de l’homme que l’idée leur en est profondément étrangère. La scène internationale vit donc à l’heure du politiquement correct.

Comme l’a montré Bertrand Badie, la diplomatie des droits de l’homme est loin de n’avoir que des effets positifs (Badie, 1999). Tout le monde connaît son poids. Tout le monde sait que si des exactions ont lieu, il sera difficile de les cacher longtemps – le temps n’est plus où l’URSS pouvait planifier la famine de ses populations paysannes sans que l’Occident ne prenne conscience la dimension de l’opération ! Ceux qui croient toujours aux politiques de puissance en tirent les conséquences : ils doivent aller très vite s’ils veulent réussir, car l’opinion internationale et les associations qui militent pour le respect des droits humains mettent toujours un certain temps à réagir ! La Russie prend prétexte de l’intervention de la Géorgie en Ossétie pour envahir une partie de son adversaire, couper ses voies de communication essentielles, laisser les Ossètes et les Abkhazes procéder au nettoyage ethnique de leur territoire, et vider autour de ces entités, qu’elle reconnaît, une zone de sécurité qu’elle dépeuple et où elle déploie, comble de cynisme, des soldats de la paix !

La situation contemporaine

La fin de l’Etat westphalien

La chute du Mur de Berlin ramène en un sens aux conditions qui prévalaient avant 1945 : les conflits territoriaux se multiplient en Europe orientale et au sein de l’ex-URSS. Mais les cadres qui permettaient de penser la guerre et la paix sont de plus en plus obsolètes : la globalisation s’accompagne d’une mobilité accrue – dont témoignent l’essor du tourisme et les migrations internationales de travailleurs et de réfugiés – et la multiplication de réseaux transnationaux – entreprises ou ONG : c’est la fin de l’Etat westphalien (Badie, 1995 ; 2002 ; 2004).

Les Etats perdent le pouvoir économique dont ils s’étaient dotés entre 1880 et 1950, car les entreprises, désormais capables de gérer des établissements dispersés, désertent les pays où leur action rencontre trop d’obstacles. Marchés communs et zones de libre-échange érodent leur pouvoir par le haut, cependant que les entités locales, villes ou régions, développent des stratégies internationales autonomes – on passe désormais sans intermédiaire du global au local – c’est le sens de la « glocalisation », ce néologisme largement utilisé dans le monde anglophone.

Le monde westphalien a apparemment triomphé : il n’y a jamais eu autant d’Etats-nations. Mais beaucoup des 195 Etats que regroupe l’ONU n’ont de national que le nom, et certains manquent à tel point de ressources qu’ils sont prêts à monnayer leur souveraineté pour avoir quelque argent. Dans les pays riches en pétrole ou en minéraux rares, les gouvernements ne dépendent plus pour vivre des impôts qu’ils prélèvent sur leurs citoyens : ils vivent des revenus que leur versent les multinationales qui exploitent leurs ressources. Le contrôle démocratique y devient presque impossible – d’où les dictatures qui prolifèrent dans ces pays.

Les stratégies du faible au fort

Le modèle de l’Etat westphalien et les variantes qu’il a connues au plan intérieur comme sur la scène internationale (l’Etat autoritaire et l’Etat-nation, les équilibres de dissuasion, démocratique et la diplomatie des droits de l’Homme) n’ont jamais dominé totalement la scène mondiale. Ils ne pouvaient s’épanouir que dans des économies commerciales capables d’assurer des ressources confortables à l’appareil politique. Il a toujours existé d’autres modèles : ceux de la riposte du faible au fort.

Les armées régulières avaient parfois à lutter contre des insurrections menées par des paysans mal armés, sans discipline, à la limite du brigandage, mais difficiles à réduire parce qu’insaisissables. Les troupes de Napoléon avaient été ainsi tenues en échec par la guérilla espagnole, ou par celle que Hans Hofer animait dans le Tyrol.

C’est à cette troisième série de modèles qu’il faut faire appel pour comprendre la scène internationale actuelle : les stratégies du faible au fort reposent toujours sur la guérilla – mais celle-ci ne peut se maintenir que dans des pays où les masses paysannes demeurent nombreuses. Dans des sociétés de plus en plus urbanisées, la contestation repose de plus en plus sur le terrorisme.

Les Etats fortement centralisés du Nord ont été longtemps les seuls à tirer parti de la globalisation. Les formes que celles-ci a prises depuis trente ans ont modifié la donne : la multiplication des relations latérales, flux de personnes ou d’information, et le passage direct du niveau mondial au niveau local, donnent aux faibles la possibilité de développer aussi des stratégies planétaires, indifférentes aux frontières nationales. La drogue et l’organisation de filières de migrations illégales procurent aux groupes mafieux et aux terroristes (souvent associés) le moyen d’accumuler des ressources et de s’assurer l’appui de certains milieux défavorisés (campagnes pauvres, favelas et bidonvilles urbains). Avec les ressources qu’ils arrivent à drainer, ils achètent l’appui des Etats faibles.

Comme le montrent les études postcoloniales, la plupart des sociétés contemporaines ont des cultures hybrides ; la multiplication des diasporas accentue la porosité des espaces nationaux et favorisent la montée des forces transversales.

Les réflexions américaines : la doctrine du « containement »

La diplomatie des droits de l’homme est hypocrite. Elle dénonce les fautes, mais manque de moyens pour agir contre les Etats qui ne respectent pas les règles les plus élémentaires de la justice et de l’équité. Certains gouvernements laissent mourir de faim ou de maladie une partie de leur population sans essayer de lutter contre ces fléaux. La gauche généreuse estime que les pays démocratiques ont le droit d’intervenir pour faire cesser ces monstruosités – c’est le sens de l’œuvre de Bernard Kouchner.

La réaction va beaucoup plus loin aux Etats-Unis. Ce sont eux qui, à travers le Président Wilson, ont fait triompher l’idée d’une assemblée des nations, seule capable d’éviter la montée des tensions et l’apparition de conflits. Mais le « machin » qu’ils ont fait naître s’est retourné contre eux : la décolonisation multiplie les nations ; les démocraties occidentales n’ont plus la majorité. Celle-ci cloue sans cesse les Etats-Unis au pilori. Ceux-ci réagissent en suspendant le paiement de leur contribution à l’ONU.

Ils en viennent surtout à repenser la guerre et la paix hors du cadre des droits de l’homme. Ils savent que depuis 1945, la paix du Monde ne repose pas sur l’Assemblée générale de l’ONU ; le Conseil de Sécurité est paralysé par l’URSS. C’est de leur confrontation permanente avec l’Union Soviétique que résulte l’équilibre précaire de la dissuasion. George Kennan formule la doctrine à laquelle son pays reste fidèle près d’un demi-siècle : le régime soviétique est intrinsèquement mauvais. Il n’est cependant pas nécessaire de le détruire par la guerre : il suffit d’éviter qu’il ne gangrène le monde par une politique de containment en l’entourant d’un cordon de puissances amies que l’on soutient énergiquement. Les contradictions internes d’un régime qui élève le niveau d’instruction de ses populations, mais refuse de leur donner les droits dont doit jouir toute démocratie moderne, le condamnent à terme. L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord permet aux Etats-Unis de fédérer les démocraties modernes : l’Europe septentrionale, occidentale et méditerranéenne se trouve ainsi soustraite aux ambitions du camp socialiste. Des conflits éclatent aux marges des deux camps – Corée, Vietnam, Afghanistan – mais malgré leur intensité, ils restent circonscrits. Il en va de même des actions subversives que l’Union Soviétique mène bien au-delà de sa zone d’influence reconnue, au Moyen-Orient, en Afrique ou en Amérique latine.

La chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique montre le bien-fondé des stratégies américaines. Mais comment piloter un monde où il n’existe plus qu’une super-puissance ?

Du réalisme au néo-conservatisme

Depuis Henry Kissinger, il existe une manière plus solitaire et plus réaliste de concevoir la diplomatie américaine (Kissinger, 1996). Pour elle, c’est la puissance américaine qui compte ; le rôle des alliés est revue à la baisse. Les doctrines élaborées dans le cadre de l’ONU sont réexaminées dans de manière critique. En Afrique, par exemple, il existe des tensions, des rapports de force ; le gel des tracés frontaliers mis en place par les Nations Unies les exacerbe souvent. Pour arriver à des équilibres plus stables les Américains sont prêts à accepter des recompositions territoriales.

La fin de la guerre froide conduit les Américains à repenser la vie internationale. Bien loin de s’estomper, les rancœurs que fait naître la puissance des Etats-Unis s’exaspèrent. Pour les néo-conservateurs, les Etats-Unis doivent essentiellement compter sur eux-mêmes. Ils disposent de la force. Les nouveaux armements permettent des frappes ciblées extrêmement efficaces ; elles s’attaquent aux centres de commandement, aux systèmes de communication et aux nœuds stratégiques des dispositifs adverses et les détruisent : au moment de l’affaire du Kossovo, la Serbie est contrainte à la capitulation par une simple offensive aérienne.

Les Américains disposent de la puissance ; ils savent quels intérêts ils ont à défendre. Pourquoi ne pas agir unilatéralement ?

L’attentat du11 septembre 2001 donne aux néo-conservateurs l’occasion de mettre en œuvre leur doctrine. George W. Bush part en croisade contre Al Qaida et intervient en Afghanistan puis en Irak. Les résultats ne sont pas à la hauteur de ses ambitions. Comment sortir d’un unilatéralisme dont on découvre les effets pervers, qui sont d’attiser un peu partout, et spécialement dans le monde musulman, la haine des Américains ?

Conclusion

Pour penser la guerre et la paix, l’Occident utilise depuis trois siècles et demi un cadre simple : celui de l’Etat souverain. Dire que la souveraineté de l’Etat est totale, c’est admettre qu’il n’y a pas de procédure qui permette de régler les conflits internationaux : c’est considérer la guerre comme un aspect normal des relations entre puissances. Si la guerre n’est pas permanente, c’est que certains pays sont capables d’intimider les autres – ou que des procédures existent pour prévenir les conflits.

Si l’exercice de la souveraineté conduit parfois à la guerre, il n’est d’autre moyen, pour penser la paix, que de limiter la liberté d’action des Etats. Cela suppose un accord de tous sur les points à respecter – les droits de l’homme - et la mise en place, au niveau mondial, d’un gouvernement d’assemblée. L’idée, formulées dès le XVIIIe siècle, est institutionnalisée au XXe, mais avec des effets pervers qui en montrent les limites.

Les nouvelles techniques de transport et de communication à distance, comme le progrès des armements, privent les Etats d’une bonne partie de leur souveraineté. Cela s’est traduit, à l’époque de la guerre froide, par l’alignement de toutes les nations derrière l’une ou l’autre des deux superpuissances. Cela pousse les Etats à s’unir : l’évolution de l’Europe est exemplaire à cet égard ; elle montre qu’il est possible de bannir la guerre d’espaces beaucoup plus étendus que celui des nations de naguère.

L’évolution prend aussi d’autres formes. Le terrorisme offre aux faibles la possibilité de menacer la sécurité des plus grands. La dominance des Etats-Unis suscite des réactions de plus en plus fortes. Le poids croissant de la Chine, l’émergence de l’Inde et du Brésil et le retour de la Russie sur la scène internationale obligent à penser la paix en des termes nouveaux. On n’en est encore qu’au stade des essais.

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