La crise alimentaire dans le monde :
des émeutes aux conflits

Gilles FUMEY 
Maître de conférences HDR Paris Sorbonne
Compte-rendu par Marie-Claire DOCHEZ
Professeur d'Histoire-Géographie
Compte-rendu
Le problème est limité dans l’espace à 40 pays (Haïti, le Sénégal, l’Ouzbékistan, les Philippines, le Cambodge, Madagascar, la Côte d’Ivoire, l’Egypte…) et touche 2 milliards de personnes mal nourries, disposant de moins de 2 $/jour ; 900 millions d’hommes ont faim tous les jours, surtout des ruraux. Toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt, 25000 personnes meurent chaque jour, 9 millions par an. Pendant ce temps les Japonais jettent 25% de ce qu’ils achètent.

C’est au printemps( période de soudure) que les émeutes ont eu lieu. C’est l’envolée des prix qui a déclenché les émeutes, avec comme point central les céréales : le prix de la tonne de blé est passé de 120 à 450$ en quelques mois, celui du soja de 200 à 300. Dans les PED, le poste alimentaire a grimpé de 70 à 80% dans les budgets, d’où des révoltes de pauvreté urbaine : des gens ont eu subitement une crise de pouvoir d’achat. Et il faut leur ajouter 900 millions de ruraux qui souffrent mais ne manifestent pas.

Pourquoi une envolée des prix ?

Sur le long terme, les politiques ont évolué vers le libre-échange, sans protection tarifaire, avec le postulat de la vertu du marché défendu par l’OECE, l’Uruguay Round, l’OMC et la Banque Mondiale. Le problème, c’est qu’on supprime les soutiens aux agriculteurs. Le marché n’a pas stabilisé les cours mondiaux( les stocks agricoles ne sont pas élastiques car il faut du temps pour produire) et n’a pas permis au développement de progresser.

L’idée d’une ferme mondiale a duré 25 ans, la production s’est concentrée au profit des FMN américaines, européennes, a asphyxié les productions locales ; des productions à la productivité très différentes de 1 à 1000 ont été mises en concurrence, les cultures vivrières ont été ruinées. Certains pays ont été confrontés au printemps à une politique de financement. Le FMI et la Banque Mondiale ont décidé de liquider ce qui restait des agricultures archaïques…Il faut :

- rappeler l’attitude « indélicate » de certains dirigeants.

- ne pas oublier l’insécurité qui pèse sur le droit de propriété : pourquoi investir si l’on n’est pas propriétaire ?

- se souvenir que l’Inde et la Chine qui totalisent 38% de la population mondiale pèsent pour 15% des importations agricoles. Ces pays entrent dans la transition alimentaire, avec une alimentation plus riche, plus variée, avec de la viande, ce qui explique une hausse des importations de soja : la Chine a importé 30 millions de tonnes de soja en 2007. En Inde par exemple, la consommation de volaille a augmenté de 12% par an depuis quelques années. Mais la Chine a exporté 5 millions de tonnes de maïs, 3 de blé, 1 de riz en 2007. L’Inde n’importera pas de blé en 2008 et exportera de la viande bovine et porcine (ne pas oublier qu’un Indien consomme 2 kg de volaille par an).

Et la question des agrocarburants ?

Ils ont été pensés dans un contexte de crise pétrolière par les pays sans pétrole et de surproduction agricole ; la Chine avait alors des stocks de 100 millions de tonnes de céréales, elle n’en a plus aujourd’hui que 35. Le bioéthanol a été qualifié de crime contre l’humanité par Jean Ziegler. Qu’en penser ?

- sur 2 milliards de tonnes de céréales, les biocarburants n’en ont consommé que 0,5%, mais c’est quand même 100 millions de tonnes.

- Le prix du riz a augmenté de 80% en 2007 et le riz n’est pas concerné par les biocarburants.

- 225kg de maïs par an et par personne sont nécessaires au Mexique et on en a consommé 79 millions de tonnes pour faire du bioéthanol ; ¼ de la production de maïs part dans les biocarburants et la tortilla y est devenue inabordable. Les Américains ont joué un rôle important dans la hausse du prix du maïs… et les Européens ont l’objectif pour 2020 que 10% des carburants automobiles proviennent des biocarburants.

A court terme :

Les gelées du printemps 2008 en Ukraine et Russie du sud, les grandes sécheresses en Australie font que 50% de la récolte y manquent. Ce ne sont pas des accidents exceptionnels, mais la météo a une incidence beaucoup plus grande qu’autrefois sur les prix.

Les capitaux échaudés par la crise des surprimes et la baisse du $ se sont rapatriés sur le pétrole et les productions agricoles.

Mais c’est l’écume sur la vague d’une mer déchaînée, on a besoin de boucs émissaires.

Comment sortir de la crise ?

Il n’y a pas eu d’augmentation de l’aide humanitaire. Les récoltes de 2008 semblent bonnes, mais le mode alimentaire carné qui se développe fait qu’il faut 5 fois plus de terre avec un tel régime qu’avec un régime végétarien. La pression sur la terre augmente, or de nombreuses terres sont devenues infertiles (surexploitation, manque d’eau…). Il faudra aller chercher de nouvelles terres mais en ne cultivant pas comme on l’a fait.

Pour les experts, l’augmentation de la population va de pair avec celle de la consommation, donc les intrants sont de plus en plus nécessaires. Mais c’est mal régler la question de la hausse de la population par celle de la production agricole. La révolution verte n’a pas marché, il y a toujours 900 millions d’hommes affamés et la situation environnementale est catastrophique. L’agriculture moderne épuise l’eau, l’air…Or la Banque Mondiale vient d’admettre que l’agriculture permet le développement, enfin ! Il faut créer des marchés régionaux pour réguler les marchés agricoles. On peut aussi récupérer de nouvelles terres.

Et les OGM ? Il existe de très nombreuses variétés oubliées, robustes, qui pourraient faire que les OGM ne soient pas nécessaires, qu’il s’agisse des céréales, des légumes… Les OGM ne résistent qu’aux ravageurs, pas à la sécheresse ! Le débat est pollué par le fait que quelques grandes FMN se partagent le marché. Et l’innocuité des OGM ? La question alimentaire doit être envisagée globalement.

Et l’agriculture raisonnée ? On peut envisager une augmentation de la production en utilisant autrement le soleil, avec un peuplement végétal sur 12 mois, par exemple en Afrique, de cultiver du mil et du sorgho sous des acacias ce qui évite la dessication des sols. On peut utiliser des animaux, mécaniser avec de petits appareils, développer la polyculture. Des soutiens politiques sont nécessaires pour cette politique, des réformes agraires par exemple. Il faut faire à l’échelle mondiale ce qu’on fait dans son jardin et ne pas oublier qu’un homme sur deux est un paysan dans le monde aujourd’hui.


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