LES éTATS-UNIS, GENDARME DU MONDE ?
Patrice DE BEER
Éditorialiste, ancien correspondant du Monde à Washington
Résumé
« Les États-Unis sont-ils le gendarme du monde? », voilà une question que l'on entend depuis bien longtemps. Parfois posée comme une question rhétorique – façon d'affirmer qu'ils le sont. Et parfois pour s'interroger, au fond, et en fonction des époques, sur la véritable nature de leur hégémonie mondiale. C'est pour tenter de répondre à cette question que nous avons avec nous, dans cette conférence-débat, deux conférenciers qui combinent, vous le verrez, une excellente connaissance des États-Unis - et une connaissance à jour à la différence de certains « experts » auto proclamés - et une non moins bonne spécialisation dans les questions de sécurité et de défense.

Tout d'abord – honneur aux jeunes – Saïda Bédar est titulaire de deux DEA, de relations internationales à Paris I, et de civilisation américaine à Paris III. Elle est chercheuse/chercheur? au CAPRI – pour les non initiés, le Centre d'Analyse et de Prévision sur les Risques Internationaux – qui fait partie du groupe de presse AREION, dont le directeur, Alexis Bautzmann, intervient par ailleurs au FIG. Elle est aussi chargée de recherches à la Direction des Affaires Stratégiques du ministère de la défense. Elle a auparavant travaillé au Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Paix et d'Etudes Stratégiques (CIRPES). Elle est enfin l'auteur de nombreuses publications, en particulier sur le concept d'asymétrie dans le débat stratégique américain.

Saint-Cyrien et diplômé des universités de Rennes et de Reims, le général Christian Delanghe - un ancien condisciple à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale – est un artilleur. Il a commandé la célèbre 2e DB et les forces multinationales en Bosnie-Herzégovine avant d'être nommé responsable de la doctrine et de la recherche de l'armée de terre, de 1998 à 2000. Depuis qu'il a quitté la carrière militaire, il est consultant indépendant aux États-Unis où il est également directeur des études dans un centre de recherche stratégique.

Avant de leur céder la parole, permettez-moi de rappeler brièvement que ce rôle de « gendarme » fait partie, depuis l'origine, de l'histoire américaine. Depuis la Guerre de Tripoli – on dirait aujourd'hui la Libye – de 1801 pour protéger les voies de commerce maritime des pirates barbaresques. Et, quelques décennies plus tard, en 1854, l'élaboration de la fameuse Doctrine Monroe établissant le continent américain comme la chasse gardée des États-Unis. Idée reprise plus tard par le président Théodore Roosevelt sous le nom de doctrine du « gros bâton ».

Mais, si on ne fait pas une doctrine uniquement avec de l'histoire, on ne peut pas non plus se focaliser exclusivement sur le temps présent. Encore moins sur le stéréotype d'une Amérique hégémonique et projectrice de forces vers l'extérieur. Car il ne faut pas oublier ce débat récurrent depuis l'indépendance et George Washington, entre interventionnisme et isolationnisme, entre ceux qui souhaitaient donner aux États-Unis un rôle – devenu avec le temps de plus en plus majeur, protecteur, voire dominant - dans la conduite des affaires du monde, et ceux qui voulaient se mettre à l'écart des conflits extérieurs, en particulier en Europe. Une tendance certes en perte de terrain aujourd'hui, mais qui a conduit certains conservateurs, comme Pat Buchanan, à s'opposer à la guerre en Irak.

Par ailleurs, le terme de « gendarme du monde » - terme essentiellement policier et militaire – doit-il aussi s'appliquer à l'hégémonie économique et culturelle qu'exercent également les États-Unis? Une question qui mérite d'être posée même si le propos de cette table-ronde reste plutôt dans le domaine stratégique. Même si nous nous concentrerons sur ce domaine. Cr la situation est trop confuse ces jours-ci pour que nous ne puissions nous interroger ici sur la place dominante des États-Unis dans l'économie et la finance mondiales,. Ni sur leur rôle, ou sur leur démission, en tant que « gendarmes de la bourse ». A moins que certains d'entre vous n'aient plus tard des questions à poser à ce sujet.

Quelle est, d'autre part, la part librement consentie des pays qui acceptent ce rôle de « gendarme »? Les pays européens, par exemple, sont bien contents de se trouver confortablement protégés par le parapluie de l'OTAN. Ce qui leur permet d'économiser sur leurs dépenses militaires. Tout en pouvant se permettre de pester contre ce « gendarme » trop encombrant.

Contrairement à ce que l'on avait pu penser après l'effondrement de l'Union soviétique, quand certains rêvaient d'un monde unipolaire dominé par les États-Unis – voire de la « fin de l'histoire » - on peut se demander – et je terminerai par là – si le « gendarme du monde » n'a pas perdu une partie de son prestige, mais aussi s'il a cessé de faire peur. Je citerais, à ce propos, deux Américains aussi différents que faire se peut.

D'abord la secrétaire d'État Condoleezza Rice, qui déclarait en 2002 que « Nous souhaiterions ne pas être » (les gendarmes du monde) et que « cette responsabilité peut être partagée ». L'expérience a néanmoins montré que le président Bush n'était guère partageux! Et d'autre part le célèbre caricaturiste Jeff Danziger, pour qui, je cite, « l'action de Bush en Irak a montré un gendarme mou et fatigué, qui ne croit plus à sa mission (...) En un mot comme en dix, l'effet gendarme est moins convaincant qu'il ne l'était ». Les résultats de la stratégie américaine en Irak et en Afghanistan sont encore moins probants. Sans qu'il faille pour autant en tirer des conséquences caricaturales. Car les choses ne sont pas aussi simples qu'il n'y paraît quand on chausse les lunettes déformantes d'un anti-américanisme parfois primaire. Si on veut pouvoir critiquer sérieusement, encore faut-il s'être donné les moyens de connaître, et de comprendre son sujet.

- Saïda, c'est à vous pour un quart d'heure. Ce sera ensuite au tour du général Delanghe. Vous aurez, après, le temps de vous répondre l'un à l'autre, et de répondre à quelques questions, de ma part sans doute, mais aussi de vous tous. Saïda, vous avez écrit sur la « grande transformation » stratégique américaine et sur la centralité de la doctrine de l'asymétrie dans le débat stratégique américain. S'agit-il là d'un nouvel uniforme aux couleurs du temps présent pour ce bon vieux gendarme, ou bien la pensée stratégique américaine vous parait-elle avoir évolué ?

- Christian, Saïda nous a dressé un tableau détaillé de la pensée stratégique américaine. Vous qui avez non seulement une bonne connaisse théorique, mais aussi une longue expérience sur le terrain. Et une longue expérience de coopération avec tes collègues américains. Pensez-vous que ce terme de « gendarme du monde » est toujours pertinent? Et les États-Unis, empêtrés dans leur crise financière, ont-ils encore les moyens de leur politique, de leurs ambitions ?

Q :

- Saïda: externalisation/privatisation de la guerre dans un monde globalisé où l'on a privatisé à tout va? Militarisation d'un phénomène que nous vivons dans notre vie quotidienne?

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ffs