Le projet de « Grand Moyen-Orient » :
Lectures turques de la carte de Ralph Peters

Stéphane de TAPIA
Directeur de Recherche au CNRS
Samim AKGÖNÜL
Maître de Conférences à l’Université Marc Bloch
Article complet
En juin 2006, la très officielle Armed Forces Journal, revue de l’armée américaine, publiait un article de Ralph Peters, lieutenant-colonel à la retraite, comportant une carte commentée du Moyen-Orient tel qu’il devrait être pour satisfaire les droits légitimes de quelques minorités connues (Kurdes, Arabes chiites) et moins connues (Baloutches, Bahaïs, Ismaéliens, Naqshbandis et « bien d‘autres minorités moins nombreuses »). Sans doute passé inaperçu aux yeux du grand public, cet évènement a été relevé et commenté, parfois abondamment, par les spécialistes de la géopolitique, mais on reste loin en Europe du retentissement de l’écho déclenché par cette carte, somme toute maladroite et approximative, et des polémiques que connaît la Turquie depuis ce moment. Editoriaux, manchettes de quotidiens, articles de revues spécialisées, émissions de télévision et radiophoniques innombrables, font la une de l’actualité turque, démontrant à l’envi qu’aucun allié de la Turquie n’est fiable, à commencer par les USA et l’OTAN dont la Turquie est membre depuis 1951. La crise de novembre-décembre 2007 est encore venue alimenter la polémique à propos du débat sur une intervention militaire turque potentielle en Irak du nord (i.e. le Kurdistan irakien quasi-indépendant et allié des Etats-Unis), alors que les travaux de préparation de l’indépendance du Kosovo, appuyé par les USA et l’Union Européenne venait encore donner du poids à ce projet de « Grand Moyen-Orient » soutenu par l’Administration Bush.
Présentée à deux voix1, cette proposition suivra deux axes : après une critique argumentée détaillée de la carte et du texte quant aux aspects géographiques de la présence de minorités sans état sur les territoires des pays concernés (Azerbaïdjan, Arménie, Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan, Syrie, Liban, Israël, Jordanie, Irak, Arabie saoudite, Yémen…) et aux définitions mêmes des minorités citées, nous reviendrons sur les commentaires spécifiquement turcs qui sont marqués par le syndrome du traité de Sèvres (1920) et la naissance de la République de Turquie, mais aussi, autant que faire se peut, sur les commentaires azerbaïdjanais, marqués eux par la période soviétique qui a mis fin à la courte expérience de République indépendante d’Azerbaïdjan (1918-1920), et iraniens, l’Iran ayant pour sa part connu deux tentatives de sécessions en 1945 (Azerbaïdjan et Kurdistan).
Parmi les réactions officielles et officieuses à la diffusion de cette carte, celles qui circulent sur les sites Internet et dans les forums de discussion sont les plus intéressantes. En effet, depuis quelques mois, forums et sites, pas forcément nationalistes au sens extrémiste du terme, publient plusieurs variantes d’une même carte comme réponse. Cette carte inclut, généralement en rouge, non seulement le territoire actuel de la Turquie, mais de plus la Thrace occidentale grecque (parfois s’étendant jusqu’au nord des Rhodopes en territoire bulgare), les îles grecques égéennes (une variante montrant la Crète en « rouge »), la totalité de Chypre, mais aussi la totalité ou une partie du Kurdistan irakien, incluant toujours Kirkuk, parfois Erbil et Mossoul, voire le Haut Karabakh. Ces cartes irrédentistes sont intéressantes à plusieurs titres. Elles témoignent d’abord de la représentation que les Turcs peuvent avoir des zones que la Turquie pourrait revendiquer, au moins comme zone d’influence. En général, mais pas toujours, elles coïncident avec des zones où vivent (ou vivaient dans une période plus ou moins récente) les Turcs ou les populations considérées comme proches de la turcité. Cette vision du monde témoigne que la volonté de « Grande Turquie » à l’instar des Grande Serbie, Grande Grèce ou Grande Arménie, existe également dans l’opinion publique. Aussi intéressant à signaler, le fait que toutes ces cartes montrant une Turquie élargie sont accompagnées d’un texte, quasiment d’excuse, qui exprime clairement qu’il s’agit d’une « réaction », destinée à faire peur aux ennemis qui ont des visées sur la Turquie, et non d’un irrédentisme « pour de vrai ».

1 Samim Akgönül, historien et politologue de formation est Maître de Conférences au Département d’Etudes Turques de l’Université Marc Bloch ; Stéphane de Tapia, géographe, turcophone, est Directeur de recherche au CNRS.


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