Les guerres contre les civils au Congo, quels impacts géographiques ?
Elisabeth Dorier-Apprill
Géographe, professeur, Université de Provence
Robert Edmond Ziavoula
Géographe, professeur, Inalco Paris
Article complet
En 1993-94, dans l'été 1997, puis entre fin 1998 et 1999, le Congo-Brazzaville, petit pays riche en pétrole, mais sous-développé et sous-peuplé, situé dans une région politiquement instable du continent, fut marqué par trois guerres entre milices et armée nationale, accompagnées de pillages et de violences systématiques à l'encontre des civils. Elles ont d'abord ravagé la capitale avant de se propager dans les régions sud du pays, aiguisant des tensions ethno-régionales manipulées par les chefs de partis politiques sur fond de compétition pour la maîtrise de la rente pétrolière. Dans la période actuelle de stabilisation politique et de recompositions "post-conflit", sur fond de libéralisation économique et de revenus nationaux dopés par les cours du pétrole, les impacts géographiques de ces guerres sont toujours multiples. 

A  l'échelle du pays, on observe une déstructuration profonde du système de production et de transports, une dépendance économique accrue  et une concentration renforcée de la population dans les grandes villes.   Les recompositions en cours sont marquées par :

- La grave dégradation des infrastructures de transport que les projets de "grands travaux"  en cours n’ont pas encore vraiment commencé à réhabiliter : la « route nationale 1 » qui relie Brazzaville (capitale politique) et Pointe Noire (port commercial et pétrolier, base des compagnies d’exploitation d’hydrocarbures) n’est toujours qu’une piste de terre extrêmement précaire. La ligne de chemin de fer Congo-océan, cordon ombilical historique entre la capitale et son port, a été l’enjeu de combats, puis de brigandages de la part d’anciens miliciens. L’insécurité, autant que la dégradation technique explique sa marginalisation dans les transports de marchandises. Ceux-ci transitent en majorité par l’axe Matadi-Kinshasa (en RDC) ou empruntent la voie aérienne. L’offre aérienne intérieure privée s’est multipliée, tirant les fruits du report modal des déplacements entre villes.

- La déstructuration des régions de production vivrière qui alimentaient les villes, puisque les derniers conflits ont dévasté le sud de Brazzaville et l’axe du chemin de fer au sud-ouest du pays, bassins vivriers urbains traditionnels de Brazzaville et Pointe Noire. La reconstruction d’économie rurale de ces régions « sudistes », toujours suspectes de rébellion potentielle, est davantage soutenue par des projets internationaux que par la puissance publique, tandis que de nouvelles zones agricoles se développent le long de la « route du nord », dans l’axe du pouvoir... mais la dépendance alimentaire s’accroît.

- La forte croissance urbaine de Pointe Noire, porte maritime et capitale pétrolière, épargnée par les combats : sa population dépasserait aujourd’hui celle de Brazzaville, du fait de l’afflux de réfugiés venus de la capitale, mais surtout des régions rurales du sud ouest. La gestion de cette croissance et de l’extension des lotissements ne va pas sans difficulté, les extensions anarchiques, la pauvreté et l’insuffisance des aménagements se traduisant par des crises sanitaires (épidémie de choléra en 2006)

Les processus de reconstruction, portés par une instance nouvelle, directement liée à la Présidence de la République (la « Délégation des grands travaux ») sont ralentis par le creusement des inégalités socio-spatiales et de la pauvreté rurale et urbaine dans un contexte de sous-développement économique et social, aggravé par le filtre 'ethno-régional' qui entraîne une inégale affectation des ressources nationales.
Une perte de confiance en l'avenir du pays, liée au traumatisme psychologique et social des centaines de milliers de  déplacés  suscite  des stratégies d'émigration sans retour,  d'agrégation résidentielle ethnique et de redéploiement hors des zones sensibles, facteurs de repli et d'inertie économique. 
Ce sont les dynamiques communautés immigrées ouest-africaines, dont l'implantation est favorisée par le pouvoir politique, qui ont le plus contribué à la reconstruction économique et urbaine.

Elisabeth Dorier-Apprill a publié :
Vivre à Brazzaville modernité urbaine et crise au quotidien, Paris, Karthala, 1998 (avec A. Kouvouama et C.Apprill)
« Géographie des ethnies, géographie des conflits à Brazzaville »  in Le Bris E. ed, "Villes du sud, sur la route d'Istanbul ...", mai 1996, Ed de l'ORSTOM, pp 259-289.
Dorier-Apprill E. (1996), « Jeunesse et ethnicités citadines à Brazzaville » (1996), Politique Africaine, n°64, pp 73-88.
Dorier-Apprill E. (1996), « Les enjeux socio-politiques du foisonnement religieux à Brazzaville », Politique africaine, n°64, déc. 1996.
Dorier-Apprill E.(1997), « Guerres des milices et fragmentation urbaine à Brazzaville », Hérodote n°86-87, 4ème trim. 97, pp 182-221.
Dorier-Apprill E. (1998), « Eglises et ONG caritatives à Brazzaville : activisme socio-politique ou religieux ? » in Deler JP, Fauré Y (dir), ONG et développement, société, économie, politique, Karthala, 1998, p 559-572.
Dorier-Apprill E. Kouvouama A. (1998), « Pluralisme religieux et société urbaine à Brazzaville », in Afrique Contemporaine, ed La documentation Fançaise, Paris, 2ème tri 1998, 58-76.
Dorier-Apprill E. (2000), « Le rôle du politique dans la décomposition urbaine et territoriale, le cas du Congo » in Politiques et dynamiques territoriales dans les pays du sud, Les publications de la Sorbonne-prodig, p 155-170.
Dorier-Apprill e. et ziavoula r. (2006), « L’offre des services publics urbains», in Brazzaville une ville à reconstruire, chapitre 12, Paris, Karthala, pp 253-267
Dorier-Apprill e. et ziavoula r. (2006), Brazzaville, un enjeu de pouvoirs, in Brazzaville une ville à reconstruire, conclusion, pp. 345-347.

Robert Edmond Ziavoula a publié :
Brazzaville, une ville à reconstruire (dir), Paris, Karthala, 2006
Le Congo, enjeu territorial et développement local, Paris : L’Harmattan, 2005

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