L’OTAN comme acteur géostratégique
André Dumoulin
Docteur en sciences politiques Attaché de recherche à l'Ecole royale militaire (Bruxelles)
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Entre une OTAN serveur de coalitions, une OTAN comme organisation attrape tout ou une OTAN se cherchant une légitimité de sommet en sommet, les visions sont plurielles et les orientations complexes. Ces évolutions, dictées par la posture américaine post-11 septembre, la montée en puissance relative de la Politique européenne de sécurité et de défense et la nouvelle lecture du monde, interrogent sur les liens entre globalisation et Alliance atlantique.

Ces derniers mois, l’OTAN fut en effet l’acteur privilégié de débats autour de la question de la globalisation. Celle des missions, des théâtres d’opération, des partenaires stratégiques. Interrogations qui devaient apparaître lors du sommet de Riga de fin novembre 2006 et qui doit se retrouver enchâsser dans le futur Concept de sécurité et de défense de l’OTAN prévu pour le printemps 2009 dans le cadre du 60ème anniversaire de l’organisation atlantique.

Le discours récurrent est clairement associé à une plus large extension des missions dans de nouveaux espaces à tenter de stabiliser comme convenu à Prague (2002) et Istanbul (2004). Il s’agit d’une part de l’extension des missions de l’OTAN dans le champ humanitaire, qui peut aller jusqu’à une concurrence plus ou moins voilée face aux prérogatives de l’ONU et aux compétences de l’Union européenne. D’autre part, il s’agit d’ouvrir l’OTAN à de nouveaux partenaires mondiaux.

Lorsque Jaap de Hoop Scheffer, Secrétaire général de l’OTAN, affirme que « l’Alliance est devenue plus que jamais une organisation globale au 21ème siècle » et que « l’Alliance doit avoir vocation à exporter la sécurité tous azimuts, là où cela sera nécessaire », il entre de plein pied dans une troisième révolution conceptuelle d’une Alliance atlantique en perpétuel aggiornamento. Certes, le discours n’est pas nécessairement celui de tous les États membres et l’Alliance fonctionne par consensus sous l’autorité finale des capitales comme dans toute organisation intergouvernementale. Certes, le Secrétaire général pondère aussitôt l’analyse en précisant que « l’OTAN n’a ni l’intention ni la capacité de jouer la police du monde ». De même, « il n’est pas question de mondialiser l’OTAN, mais de tisser des liens avec des partenaires mondiaux » (Victoria Nuland, ambassadrice des États-Unis auprès de l’OTAN), au prix peut-être d’une dévaluation du rôle des nouveaux entrants des années 1990 provenant de la zone d’Europe centrale et orientale.

Mais le processus est lui-même dynamique et l’après 11 septembre a imposé une vision élargie et complexe de la sécurité dite occidentale. La politique de l’OTAN comme celle de l’Union européenne tournent autour de la surveillance des États en déliquescence et des zones de non droits accueillant le terrorisme : « l’OTAN doit contrôler l’extension des menaces partout dans le monde », selon le SACEUR du moment, le général James Jones.

Nous constatons combien le maillage mondial est déjà engagé dans le bilatéral mais aussi dans les espaces de coopération méditerranéen et dans la zone de la mer Noire, dans les liens particuliers autour du système anglo-saxon Echelon, dans le fidélisme autour de la mission Active Endeavour impliquant même la participation russe. L’identification des acteurs n’est pas difficile : le Japon, l’Australie, la Finlande, l’Inde, la Suède, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, Israël. Tout pays qui sont proches des zones de « contact », qui coopèrent à la carte avec l’Alliance ou qui sont alliés fidèles aux États-Unis. Les zones d’intervention s’élargissent à l’Afrique et les thématiques abordées sortent du cadre étroit de la défense et du militaire, au grand désappointement hexagonal de Philippe Douste-Blazy pour qui c’est uniquement dans les opérations militaires que se joue la crédibilité de l’Alliance, comme nous pouvons d’ailleurs le démontrer dans l’engagement actuel en Afghanistan, « où les Européens y sont allés comme contrition au refus d’aller en Irak » (ambassadeur Benoît d’Aboville). En outre, les interactions en matière anti-missiles entre le programme OTAN et le projet américain eu Europe expriment à suffisance l’extension géographique de la dimension défense balistique selon une vision américaine de la perception Sud.

Nous subodorons aussi qu’une ambiguïté demeure puisque nous pouvons faire un subtil distinguo entre « alliance globale » et « alliance ayant des partenaires globaux ». S’agit-il uniquement de faire de l’OTAN une Alliance qui va intervenir dans le monde en passant certains accords avec des pays amis, non membres de l’organisation euro-atlantique, en s’appuyant sur un maillage élémentaire géopolitique dénommée « Organisation des États démocratiques » (OED) ou s’agit-il d’instaurer à terme une Alliance courant de Vancouver à Vladivostok, de Hobart à Séoul, impliquant dans ce cas probablement une révision du Traité de l’Atlantique nord ?

Ces questions ne sont pas encore résolues. Elles sont délicates car elles sous-tendent une autre vision de l’Alliance tout autant qu’une forte dimension idéologique autour de la notion d’OTAN « arme de démocratisation massive » (selon l’expression de Jan Ole Kiso et Andrian Taylor). En d’autre mot, cela peut concerner autant les espaces d’intervention – certes toujours volontaires et à la carte – mais aussi les implications de tiers, la question d’une OTAN « fourre-tout », d’une OTAN instrument voulant devenir aussi un acteur politique.

Mieux, dès l’instant où le globalisme tend à caractériser l’OTAN alors que l’UE fait de la politique de sécurité multidimensionnelle, la question du partage des coûts et la répartition des dépenses seront difficile à négocier. La menace est similaire, la sécurité est par essence globale et concerne les deux organisations mais les moyens ne peuvent être dédoublés et la réponse à fournir en partie « culturellement » et juridiquement différente.

Entre l’enculturation otanienne des nouveaux entrants à partir de l’imbrication des matériels et des formations (Partenariat pour la Paix, CPEA), la dimension Sud des dépôts nucléaires et l’inauguration d’un centre anti-terroriste Pakistan-Afghanistan-OTAN, se déroule une extension géographique des ambitions sans pour autant que cela garantisse automatiquement le succès sécuritaire. Si l’OTAN fait du globalisme en « cassant les frontières » (Dufourcq), cela peut aboutir à accroître les tensions identitaires et créer paradoxalement de l’insécurité. A la différence des opérations menées par l’UE, les missions de l’OTAN semblent souvent suspects pour les populations qui les accueillent.

Aujourd’hui, le débat doit plutôt porter sur trois grandes questions :

Primo, l’OTAN a-t-elle la capacité opérationnelle et l’autorité morale d’exporter la sécurité dans le grand tout azimut ?

Secundo, a-t-elle la légitimité politique d’être un outil multifonctions ou doit-elle se concentrer sur ses compétences premières, militaro-stratégiques ?

Tertio, peut-elle être une organisation globale si elle est utilisée soit comme réservoir de forces, soit comme instrument supplétif, soit comme moyen de contourner ou de contrer certaines prétentions de l’UE, soit comme interface avec l’association à la carte de partenaires de circonstance tous azimuts, soit comme tremplin aux intérêts stratégiques, géoéconomiques et technico-industriels nord-américains ?

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ffs