L’évolution spatiale des Juifs orthodoxes à Jérusalem et en Cisjordanie : simple extension démographique ou réelle stratégie territoriale ?
 Frédéric Encel
Maître de conférences, HDR
Résumé
Lorsque s’enclenche la première vague d’immigrants juifs en Palestine (aliya) en 1881-82, plusieurs milliers de Juifs orthodoxes (haredim, soit craignant-Dieu) vivent déjà en Palestine ottomane, exclusivement originaires de l’empire tsariste de Russie. Pour l’essentiel, leurs ascendants avaient suivi au XVIIIè siècle et au début du XIXè siècle leurs rebbe (rabbins, maîtres) venus s’installer en Eretz Israël (terre sacrée d’Israël) pour y prier, y mourir, et y ressusciter lors de l’arrivée de mashiah, le messie ; en aucun cas ces « hommes en noir » portant caftans, redingotes, chapeaux et parfois papillotes n’entretiennent de posture ou d’activités politiques. Il s’agit d’une communauté repliée sinon autarcique, vivant surtout de charité et qui, pour des raisons théologiques, condamne et rejette catégoriquement le sionisme sous ses formes théorique, pratique ou politique. Or, si les motivations mystiques et religieuses des haredim du foyer national juif de Palestine (Yishouv) puis d’Israël ont été souvent analysées, il en va différemment de leur occupation spatiale.1 A cet égard deux constats introductifs s’imposent.

En premier lieu, c’est bien à Jérusalem que l’extension spatiale des orthodoxes demeure la plus significative, pour deux raisons au moins. D’abord, l’enjeu non seulement symbolique mais cultuel représenté par la cité – au terme du XIXè siècle, elle abrite déjà la majorité absolue d’entre ceux qui vivent en Palestine, seuls quelques centaines d’« hommes en noir » vivant à Hébron, Safed et Tibériade – pousse les leaders orthodoxes à renforcer la présence humaine dès que les circonstances le leur permettent ; autorisations ottomanes, moyens suffisants pour l’achat de propriétés, etc. 2 Ensuite, à quelques exceptions près – telle la ville « ghetto » de Bné Brak – les haredim ne s’installent pas au XXè siècle en Galilée, dans la plaine côtière et dans le Néguev, espaces pervertis à leur yeux par les « éleveurs de porc » des kibboutzim et la jeunesse débauchée de Tel Aviv ou d’Eilat.

En second lieu, il convient de préciser qu’une vision puis une forme de stratégie territoriale ne se mettent en place que tardivement au regard de l’évolution du mouvement sioniste ; ainsi le tout premier mouvement revendicatif orthodoxe, l’Agouda (association) ne voit-il le jour que trois décennies après la première aliya, soit en 1912, tandis que tous les courants sionistes (y compris celui religieux, autour du rabbin Avraham HaCohen Kook) disposent déjà de relais politiques et parfois institutionnels. En outre, l’hostilité radicale de l’Agouda vis-à-vis du projet sioniste lui fera adopter une sorte de politique de la chaise vide jusqu’aux années 1970-80 ; ne participant pas aux coalitions gouvernementales et refusant des postes ministériels, le courant haredi se prive de moyens d’action et de pression. Cette posture changera notoirement avec la prise de conscience de la réussite – au moins matérielle – de l’Etat sioniste, et de l’intérêt de jouer à fond la carte électorale dans un contexte d’émiettement croissant de la Knesset.

Entraves frontalières puis sécuritaires à l’expansion des haredim à Jérusalem-Est

Tout part du noyau central et ancestral de Beth Israël/Sanhedriya/Mea Shearim/Geoula. Après la guerre d'Indépendance de 1948, ces quartiers orthodoxes jumeaux demeurent sous contrôle israélien bien qu'immédiatement adjacents à la frontière, ne représentant guère plus que quelques milliers d'habitants sur les 99.000 que compte alors Jérusalem-Ouest. 3 Toutefois, la croissance démographique des « hommes en noir », faite d’apports diasporiques continus mais aussi et surtout d’un des taux de fécondité les plus forts au monde (moyenne de 8 enfants par femme depuis 1950), nécessite une expansion spatiale d’autant plus urgente que le délabrement des constructions et la surpopulation dans certaines rues font craindre aux autorités nouvellement israéliennes des épidémies. Or les axes de développement spatial sont alors politiquement très limités ; immédiatement à l’est du noyau haredi, le mur qui sépare les parties orientale jordanienne et occidentale israélienne de Jérusalem, sur la Ligne verte, circonscrit brutalement l’espace [voir carte 1]. Au nord et au nord-ouest, le no man’s land prévu par les accords d’armistice de 1949 interdit toute construction et, de toute façon, l’habitat ne pourrait s’y développer du fait de la présence d’un profond thalweg (Nahal Sorek). Enfin au sud se dressent les quartiers juifs laïcs densément peuplés du centre ville – dont Rehavia – bâtis tout au long du développement sioniste. Seul l’ouest offre des possibilités et, de fait, le noyau commence à faire tache d’huile sur des terrains en friche jouxtant le noyau originel, jusqu’à se rapprocher de l’axe autoroutier vital reliant Jérusalem à Tel Aviv.

Avec la guerre des Six-Jours de 1967, qui voit la conquête par Israël de la partie jordanienne de Jérusalem et de tout son hinterland cisjordanien, une occasion d’extension se présente en principe aux haredim des quartiers nord saturés. A l’est, le mur israélo-jordanien n’existe plus, et l’Etat cherche à relier par un tissu urbain les deux parties de la ville désormais « réunifiée ».4 Ainsi, sur préemption de la municipalité dirigée par le travailliste Teddy Kollek – en fait par l’Etat – plusieurs quartiers d’habitation sont bâtis en quelques années seulement : Ramat Eshkol en 1968, Givat Shapira en 1969, Givat Hamivtar en 1973. Censés établir une jonction entre Sanhedriya à l’ouest et le mont Scopus à l’est, mais également entraver à l’avenir tout risque de nouvelle division politique de la ville, ces quartiers neufs répondent à une stratégie non seulement quantitative – augmenter la population juive de Jérusalem – mais aussi qualitative – les nouveaux résidents doivent être déterminés à rester et, le cas échéant, à faire face. Dans cette économie, les haredim ne seront pas les bienvenus. Les planificateurs israéliens se souviennent en effet que lors des affrontements acharnés et cruciaux de Jérusalem, en 1948, le front passait devant Mea Shearim et Sanhedriya, zones dans lesquelles les combattants de la Haganah avaient rencontré un bien piètre soutien des orthodoxes y vivant5 ; certains les avaient rejoints en leur offrant facilités, (rares) vivres et réconfort, d’autres leur avait refusé toute aide par antisionisme virulent, d’autre encore avaient proclamé leur neutralité en brandissant des drapeaux blancs face aux postes de tir ou d’observation jordaniens ! Qu’en serait-il plus tard de ce « ventre mou » idéologique et militaire, par opposition aux quartiers forteresse sionistes nationalistes de la périphérie ? Dans un schéma de confrontation ouverte, en cas de troisième Intifada, de vagues de terreur sans précédent y compris au coeur de leur territorialité, voire de combats de rues, quelle serait l'attitude des hommes en noir occupant un espace d'importance ? Pugnacité, combativité, renoncement face à ce qui apparaîtrait comme d'ordonnancement divin, avec pour conséquence une émigration massive et peut-être précipitée ? En principe, sans rapport aucun avec l'idéal sioniste et le nationalisme dont ils se défient, les haredim entretiennent pour Jérusalem (même s'il agit essentiellement de la proximité de son coeur, à savoir le Mont du Temple) un attachement aveugle les rendant a priori indéracinables. En dépit des dangers de mort que leur faisaient courir en 1948 leur maintien sur place, les « noirs » de Jérusalem n'avaient transigé et étaient demeurés, même sans combattre. Toutefois, on sait en Israël un facteur essentiel propre aux modes de pensée et de comportement des orthodoxes et en particulier s'agissant de leur majorité hassidique : l'obéissance, plus aveugle encore qu'aux convictions les plus profondes, au rebbe, le chef spirituel de la cour hassidique ou du courant de pensée dans son ensemble, en tant qu'il traduit avec clairvoyance les signes transcendantaux. Un système que l'on pourrait qualifier de vox dei, vox populi, avec intermédiaire bien entendu. Or rien n'indique que des bouleversements en guise d'évolutions ne seront interprétés de manière radicale, et pas nécessairement dans le sens de l'intérêt supérieur de l'Etat d'Israël à Jérusalem.

En définitive, sans qu’ils fassent usage de sélection systématique ni de contrainte réglementaire ou légale, la ville, le ministère du logement et les instances sécuritaires privilégient les couples et familles sionistes et découragent fortement les autres. Il en va de même à partir de 1973 dans le nouveau quartier nord-ouest de Ramot, situé sur une vaste colline dominant Jérusalem jusqu’alors incluse dans le no man’s land de 1949. Les premières années suivant la guerre des Six-Jours n’apportent donc nul autre choix que la poursuite de l’extension sur l’axe est-ouest.

Exode tel avivien des jeunes laïcs

A la fin des années 1970, un phénomène nouveau apparaît pourtant à Jérusalem : soit dotés d’un niveau de vie leur permettant de gagner des quartiers plus huppés (Rehavia), soit incommodés par l’avancée du « front » haredi, des Juifs laïcs quittent leur zone de résidence. A chaque fois, des familles orthodoxes s’emploient à acquérir ce nouvel espace encore relativement bon marché situé immédiatement en bordure du leur. A causes différentes, conséquences similaires : plus il y a de « noirs » dans un quartier, plus celui-ci perd de sa valeur immobilière auprès du public ; moins les terrains sont chers, plus les haredim peuvent les acquérir…6 Cette synergie renforcera évidemment la cristallisation cultuelle, sociale et culturelle de chaque quartier. Ainsi à partir des années 1980, l'ensemble du Jérusalem-Ouest septentrional constitue déjà une zone « noire » à peu près sans faille ; les non-orthodoxes ne résistent généralement qu'un temps devant l'avancée des zones d’habitat haredi. Cette compacité territoriale ne mériterait guère d'être relevée si elle n'impliquait des modifications substantielles dans la gestion de l'espace concerné. Sur une quinzaine de kilomètres carrés, une avenue et cent quarante rues et ruelles sont arbitrairement fermées à la circulation vingt-cinq heures par semaine, le jour du shabbat. Outre la circulation, ce sont de manière permanente les modes de consommation et de restauration, le domaine vestimentaire, la convivialité générale et le rythme de vie qui sont soumis aux strictes règles de l'orthodoxie. Dans cet espace, certaines cours hassidiques ont leur « QG » autour duquel gravitent des micro-mondes idéologiquement retranchés mais territorialement en pleine expansion. Insistons-y : c'est autour de cette notion fondamentale de territoire que se nouent les enjeux et rapports de force entre orthodoxes et laïcs. En effet toutes les batailles du kulturkampf intra-hiérosolymitain des années 1980-2000 se soldent par des victoires... laïques lorsque l'enjeu se situe hors de la territorialité septentrionale des haredim. Restaurants, cinémas, boîtes de nuit, bars divers et même fast-foods proscrits se développent même considérablement au centre et sud-est de Jérusalem-Ouest, en parallèle à la progression septentrionale des orthodoxes : à Talpiot, Emek Refaïm ou dans le quartier de la gare ferroviaire et de la Cinémathèque, les établissements ouvrent leurs portes le vendredi soir et servent tout type de restauration. En revanche, une fois franchie la « ligne de front », les rapports de force s'inversent radicalement et même si la loi ne l’interdit pas, circuler le shabbat à Sanhedriya, c’est s’exposer à un caillassage en règle de son véhicule.

Pour conséquence première de l'essor simultanément territorial/démographique et politique des orthodoxes à Jérusalem-Ouest, un nombre sans cesse croissant de laïcs fuient la capitale vers d'autres horizons moins « noirs », libres de pressions moralisatrices et plus riches en loisirs et moyens de transport durant le shabbat et les fêtes religieuses. Le phénomène n'est pas vraiment nouveau. De nombreux hiérosolymitains laïcs ont choisi depuis 1950-60 le standard de vie et de consommation plus occidental de Tel-Aviv et sa région côtière. Mais à partir des années 1980, il apparaît clairement que la tendance s'accentue. Les zones pour l'heure très majoritairement laïques de Jérusalem n'ont jamais vraiment souffert d'une coercition religieuse. Pourtant l'arrivée aux affaires municipales des haredim en 2000 a provoqué une réelle inquiétude dans la population, et prioritairement chez les jeunes ; ce sera plus vrai encore avec l’avènement à la mairie de l’orthodoxe Uri Lupolianski cinq ans plus tard. Une réalité qui trouve illustration dans l'observation attentive des flux migratoires vers et hors de Jérusalem. Ainsi au cours des vingt dernières années, un peu plus de 50.000 personnes auraient quitté la métropole. Deux indications permettent d'établir qu'il s'agit quasi exclusivement de non-orthodoxes (outre leur attachement viscéral à la Ville sainte une fois investie) : d'une part 70% des émigrants de Jérusalem ont moins de 25 ans, ce qui coïncide mal avec la discipline ainsi que le groupement familiaux légendaires prévalant dans les milieux « noirs », d'autre part l'essentiel de l'émigration se porte sur Tel-Aviv, Haïfa et les territoires de Cisjordanie et Gaza7. Or dans les deux premiers cas (et exception faite de Bné-Brak proche de Tel-Aviv), l'attraction consiste essentiellement en un rythme et un cadre de vie et de travail à l'occidentale, portés vers le confort et les loisirs, dans le second la démarche correspond à un sionisme nationaliste souvent militant ; seules 4 implantations sur 144 sont en effet peuplées par une majorité de haredim8. Enfin notons que l'écart entre les densités humaines des quartiers à forte proportion orthodoxe et ceux à forte proportion laïque de Jérusalem est plus important que leur strict rapport à l'accroissement naturel.

Ce lent exode des laïcs présente une autre caractéristique que la sensation d'étouffement face à l'essor démographique et politique des « noirs ». L'on retrouve ainsi l'incontournable aspect territorial du phénomène ; au fur et à mesure de l'installation d’orthodoxes dans un quartier initialement peuplé de laïcs (auxquels nous ajouterons en l'occurrence les sionistes-religieux dont le mode de vie en est globalement plus proche), ces derniers s'en vont, excédés par des mois ou des années de pression, de tensions parfois vives – comme à Ramot – dues à mille petites confrontations et tracasseries quotidiennes et de grignotage progressif des zones d'habitat par des familles pléthoriques. La diminution numérique juive dans Jérusalem est donc en somme bien réelle, et d'autant plus déplorée par la mairie en ces temps de rivalité démographique israélo-palestinienne. A priori, ce constat ne devrait pas affoler les autorités. Car dans l'absolu de l'équation 1 homme = 1 homme, cette tendance croissante de certains d'entre eux à quitter Jérusalem trouve ample compensation dans la natalité de ceux à cause desquels ils partent. Or à y regarder de plus près, la dichotomie déjà établie plus haut quantité/qualité est loin d'apporter optimisme et consolation aux planificateurs du camp israélien pour qui le rapport démographique « laïcs sionistes en partance/orthodoxes nouveaux-nés » ne laisse d'inquiéter, tant l’unité de la Ville sainte fait l'objet d'une attention géopolitique absolument prioritaire.

Jouer le jeu politique et institutionnel

Les haredim ne soutiennent aucun type de plan d'autonomie territoriale en confrontation avec le pouvoir central, nulle velléité d'influencer la politique diplomatique ou stratégique de l'Etat en matière de relations internationales. En revanche, le jeu politique dans lequel les « noirs » sont entrés de plain-pied dans la Ville sainte, suivant en cela un mouvement d'implication sur le plan national vise sans équivoque à favoriser des revendications de nature sectorielle et communautaire9. C'est ainsi qu'à chaque élection municipale, les orthodoxes se mobilisent – plus de 85% de votants parmi leurs électeurs contre moins de 35% pour les laïcs et autres sionistes-religieux confondus – afin de convertir leur présence en influence et pouvoirs réels sur les affaires de la cité. En s'alliant avec le candidat laïc du Likoud Olmert en 1993, et en apportant en « dot » ses incontournables 9 sièges sur 31 que compte le Conseil municipal, le leader haredi Meïr Porush (qui deviendra ministre de la Construction et du Logement du gouvernement Netanyahou en juin 1996) sut ainsi monnayer son soutien au prix fort. Durant la mandature, 62 terrains couvrant plus de 90.000 m² seront cédés aux institutions orthodoxes contre seulement… 2 aux organismes laïcs sur à peine 1.700 m² !

La querelle autour du boulevard Bar-Ilan [voir carte 1] offrit en 1996-98 un parfait exemple de cette réalité. Le fait qu'il s'agisse d'une artère permettant aux habitants des quartiers Nord de Jérusalem de gagner l’autoroute de Tel-Aviv, ainsi que toute argutie en faveur de la liberté des citoyens, de la laïcité et autres principes politico-philosophiques ne changent rien à l'affaire : le tronçon traverse de part en part la territorialité orthodoxe ; une fois encore, comme pour les enjeux géopolitiques observables à niveau d'analyse plus élevé que celui de la centaine de mètres ou du kilomètre, c'est la présence effective des acteurs sur le terrain qui constitue la pièce maîtresse du rapport de force. De même que Teddy Kollek n'avait pu empêcher la fermeture progressive de dizaines de rues le shabbat à l'ère de son mandat au sein de l'hinterland orthodoxe, de même le maire Ehud Olmert ni le ministre des transports en personne – le sioniste-religieux Yitzhak Levy – n'entravèrent très longtemps la condamnation hebdomadaire de l'axe en question. A cet égard, il est intéressant de constater que là encore, le compromis proposé par la Commission chargée par la Cour suprême du dossier aura tenu compte au premier chef de la territorialité – une fois de plus entérinée de facto – dans la mesure où, en contrepartie de la fermeture du boulevard Bar-Ilan (non point seulement le temps des prières comme le proposait en guise de geste salomonien le ministre susmentionné mais pour toute la durée du shabbat !), un service de transports semi-publics serait créé pour les laïcs souhaitant se déplacer motorisés dans Jérusalem ce même jour.

Vers une coalition haredim/Arabes de Jérusalem ?

Forte de ses 150.000 électeurs potentiels, soit environ un quart des inscrits, la population palestinienne de Jérusalem « réunifiée » pourrait peser d’un poids déterminant lors d’un prochain scrutin, pour peu que l'Autorité Palestinienne adopte une politique interventionniste et non de boycott à Jérusalem-Est, comme l'OLP l'adopta pour les Arabes israéliens à partir de 1992.10 Une liste jouant la légalité israélienne sans antisionisme trop prononcé, de façon à recevoir l'autorisation de concourir et se présentant sous la bannière du traditionalisme islamique aurait toute chance d'emporter... quasiment autant de sièges qu'en occupent actuellement les haredim. Le calcul serait alors assez simple à établir : les voix orthodoxes ajoutées aux voix arabes équivaudrait à une majorité au Conseil local, autrement dit à la mairie. Certes la prédominance politique juive ne serait pas remise en cause, mais le cauchemar pour les responsables israéliens se cristallise justement sur le fait que ce principe de rivalité Juifs/Arabes ne serait pas automatiquement observé par les haredim. Dans une configuration du type : 40% (Juifs laïcs) - 35% (Juifs orthodoxes) - 25% (Arabes), toutes les combinaisons sont permises et la fin justifie plus que jamais les moyens.

Aux sceptiques, on rappellera qu'en 1992, 1996 et 1999 au moins, le parti orthodoxe sépharade Shass (dans la coalition gouvernementale bâtie autour de Kadima en 2006) était parvenu à se rallier divers secteurs de l'électorat arabe galiléen, par sa politique d'influence gouvernementale et sur une base clientéliste. Il en avait résulté que plusieurs dizaines de milliers de voix – équivalant à l'élection d'un député – s'étaient reportées sur ce parti. Et tel est bien le possible dénominateur commun : les haredim considérant le respect des règles de la Torah de loin primordiales par rapport à toute autre considération politique, l'alliance objective, ne serait-ce que sur certains dossiers, avec des traditionalistes musulmans pourrait s'avérer profitable. Les « noirs » tenteraient ainsi d'imposer casherout et respect du shabbat à l'ensemble de la territorialité juive de Jérusalem, soit bien au-delà de la leur, grâce au soutien du camp arabe indifférent en la matière et dont les exigences, politiques, se traduiraient en contrepartie par un ralentissement de l'implantation juive à Jérusalem-Est et/ou, parallèlement, à une relance de la construction arabe.

Il est inutile de préciser qu'une telle perspective, même si elle doit être nuancée par le fait que les prérogatives municipales sont relativement limitées en Israël, correspondrait à une remise en cause profonde, et inadmissible pour l'Etat, de la politique qui est la sienne à Jérusalem depuis 1967. Vaine crainte, ou vain espoir, selon les sensibilités ? Voire. En février 1995, suite à une mésentente entre le maire Olmert et son allié dans la coalition municipale, le leader orthodoxe Meïr Porush, ce dernier avait déjà menacé : « A la Knesset, Rabin dépend bien du soutien arabe. Ici, pourquoi ne le ferais-je pas ? »...11

Immanuel en Cisjordanie ; ou l’alliance entre haredim et sionistes-religieux

L’intervention proactive des « noirs » dans le paysage politique ne se borna pas à la municipalité de Jérusalem ou aux débats de la Knesset. Un rapprochement progressif avec le courant sioniste-religieux intervint au tournant des années 1980, notamment autour de l’implantation cisjordanienne d’Immanuel inaugurée en 1983 au coeur de la Samarie biblique (renflement nord de la Cisjordanie, dit Samarie). A l’origine, le Conseil des sages de la Torah, instance suprême des orthodoxes israéliens ashkénazes, avait été réticent à ce projet ; son leader, le vénérable rabbin Schah, contestait l’intérêt de risquer des vies dans une zone admise comme relativement dangereuse. Néanmoins, la plus puissante et la plus « moderne » des cours hassidiques – celle de Gour – emporta la décision et décida d'édifier une ville censée répondre aux besoins pressants de nouveaux logements pour la population haredi de Bne-Brak et du nord de Jérusalem. Or ni la promesse de subventions ministérielles par le gouvernement Likoud, ni le grand air des collines de Cisjordanie ne suffisent à expliquer l'élection d'une région inscrite en pleine confrontation idéologique droite/gauche en Israël, et en pleine confrontation géopolitique judéo-arabe et israélo-palestinienne.

Depuis plusieurs années déjà, des contacts réguliers se tenaient d'abord entre simples militants du Goush Emounim et de l'Agouda, puis entre les responsables de chacun des mouvements en question.12 En fait, seule la volonté « colombe » du rabbin Schah avait jusqu'alors empêché les Gour de traduire sur le terrain leurs représentations de plus en plus proches de celles des sionistes-religieux. Dès que l'autorisation gouvernementale fut donnée pour la création d'Immanuel, et les premiers aménagements réalisés sur le site, des familles orthodoxes arrivèrent par centaines. En l'espace de vingt-cinq ans, l'implantation exploserait pour compter en 2008 près de 15.000 âmes. Plus étonnant encore ; la cité proche de Naplouse abrita rapidement une population sioniste-religieuse substantielle vivant en parfaite harmonie avec un environnement (majoritaire) haredi bienveillant. On aurait tort de négliger cet aspect du phénomène. L'exiguïté du lieu – « ghettoïsé » à la fois pour des motifs idéologiques et sécuritaires – aurait pu faire douter du succès de la cohabitation entre haredim et sionistes-religieux. A Jérusalem, par exemple, cette dernière catégorie a plutôt tendance à éviter les quartiers orthodoxes en expansion. Inversement, l'ensemble des implantations entourant Immanuel étant d'obédience sioniste-nationaliste, il n'eût pas été vain de douter de la volonté des haredim de vivre dans un tel environnement. Sauf certains quartiers de Jérusalem tels Kiryat Moshé ou le Rov haYehudi (quartier juif de la Vieille ville), cela devait constituer un exemple à peu près sans précédent. Mais pour fondamentale qu'ait été l'édification concertée d'Immanuel, l'alliance qui la fit naître fut ponctuelle et surtout ne concerna qu'une fraction du monde orthodoxe13. Il faut véritablement attendre le retour au pouvoir des Travaillistes et surtout les Accords d'Oslo pour que se crée, à la fois sur le terrain et dans les esprits, une authentique dynamique de rapprochement à grande échelle. Ce phénomène se cristallisa sur la base d'une double désillusion parallèle. Pour nombre de haredim, Oslo signifiait que ce qui avait toujours été négligé comme une fausse menace, à savoir que la perte de souveraineté juive sur Eretz Israel devenait réalité tangible. Dans certains milieux, on considérait même que les gouvernements Likoud avaient jusqu'alors agité aux yeux des députés orthodoxes l'épouvantail d'une perte territoriale pour mieux s'assurer de leur soutien politique inconditionnel. Une menace donc jugée comme dépourvue de fondement et purement tactique dans la mesure même de l'intransigeance de ceux qui la proféraient. En effet, le rapport de force Israël/OLP d'une part, Juifs/Arabes dans les Territoires d'autre part, n'avaient fait que s'accroître au profit d'Israël. A partir de 1989, avec la fin de l'Union soviétique, le phénomène s'était encore accru. En outre, la vieille garde du Parti travailliste, Rabin et Peres en tête, n'avait guère manifesté durant les années 1980 un zèle particulier à établir des plateformes gouvernementales renonçant à la souveraineté israélienne sur une large partie au moins des terres disputées. Or cette fois, disposant d'une majorité dévouée et cohérente à la Knesset, un premier ministre s'apprêtait à remettre en cause l'acquis du « miracle de 1967 ». N'avait-on pas commis une erreur en ne se préoccupant pas des affaires politiques, au moins celles relatives à la terre ? Avait-on eu raison de contrer en permanence la dialectique des « frères-ennemis » du sionisme-religieux, de présenter un détachement plus ou moins méprisant vis-à-vis de leur engouement à peupler les Territoires ? Et si l'avènement de ce gouvernement impie et menaçant pour Eretz Israel était un avertissement du Ciel...

Vers la Vieille ville ?

La natalité exceptionnelle des Juifs orthodoxes ne procède pas d’un stratagème particulier. Plus sensibles que n'importe quel autre type de populations au précepte fameux Croissez et multipliez-vous de la Genèse, les religieux en général et les « hommes en noir » en particulier poursuivent comme sens de la vie et commandement majeur la procréation sans entraves ni prise en compte restrictive de paramètres profanes tels que confort matériel, moyens financiers ou environnement sociopolitique.14Quant à leur concentration géographique, elle tient finalement davantage, dans les premiers temps d’Israël, à une volonté universelle de pratiquer rites et traditions dans un milieu respectant les mêmes règles de vie, de consommation, de langage et le même niveau de pratique religieuse autour d’un noyau spatial historique, et à l’abri d’un environnement jugé hostile et décadent, celui des Juifs laïcs établis dans le reste de la ville. Le phénomène, qui fut massif dans les concentrations urbaines ou villageoises d'Europe orientale durant plusieurs siècles, ne se dément pas en Terre sainte et en particulier à Jérusalem. Il n'en reste pas moins que le nombre fait la force dans le système démocratique au sein duquel évoluent bon gré mal gré les haredim d’Israël, et que la démographie est déjà depuis plusieurs décennies comme instrument de pression revendicatif et de pouvoir local : opérations d’achat de logements vétustes ou de piètre standing en taches d’huile, pression sociale plus ou moins forte sur l’ensemble d’une zone habitée (donc y compris sur les non orthodoxes qui y vivent encore), jeu politique visant à obtenir toujours plus de subsides et/ou d’autorisations pour la construction de nouveaux logements, etc.

La prochaine étape concernera-t-elle la Vieille ville de Jérusalem ? [voir carte 3]. Située à quelques kilomètres seulement au sud-est du noyau originel, elle fait évidemment l’objet d’une attention toute particulière liée à la présence du mur des Lamentations, ou mur occidental (Kotel haMaaravi). Or pour accéder en droite ligne au vestige sanctifié, les orthodoxes doivent emprunter la porte de Damas – à l’orée de Jérusalem-Est – puis traverser à pied de part en part tout le quartier musulman. Plusieurs dizaines d’entre eux ont été assassinés ces dernières décennies sur ce chemin piétonnier sillonné d’un dédale de ruelles. Mais depuis quelques années, de riches donateurs orthodoxes américains et australiens sont parvenus à acquérir des appartements situés précisément en quartier musulman de la Vieille ville, immédiatement investis par des familles orthodoxes. Quelques uns de ces logis – protégés par Tsahal – donnent directement sur le chemin menant au Lieu saint.

De là à y voir une stratégie spatiale…

1 On lira avec profit Ilan Greilsammer, Les Hommes en noir, Fondation nationale des sciences politiques, 1991. Bien que déjà ancien, cet ouvrage demeure l’un des meilleurs en termes d’analyse des stratégies, objectifs et représentations du monde haredi, tout particulièrement en Israël.

2 Bien qu’évidemment non sioniste puisque largement orthodoxe, la communauté juive de Hébron est massacrée par une foule d’émeutiers arabes en août 1929, les rescapés étant évacués de force par les autorités mandataires britanniques. En 1968, le rabbin Levinger et ses partisans, bien que sionistes et non haredim, s’appuieront moralement et politiquement sur cet événement tragique pour fonder une implantation à proximité de la ville (Kyriat Arba), puis en son sein. En 2008, les 8 000 Israéliens de Hébron/Kyriat Arba comptent parmi les plus radicaux de Cisjordanie.

3 Sur ces aspects, je renvoie à mon ouvrage Géopolitique de Jérusalem, (Préface d’Yves Lacoste), Flammarion, 2008.

4 C’est officiellement le 28 juin que la Knesset majoritairement travailliste vote le projet de loi d’annexion de la partie ex-jordanienne augmentée, et qualifie Jérusalem réunifiée de « capitale éternelle et indivisible d’Israël ». Une seconde loi d’annexion, finalement symbolique bien que s’inscrivant dans le corpus des lois fondamentales tenant lieu de constitution, interviendra le 30 juillet 1980, cette fois sous le gouvernement nationaliste de Menahem Begin.

5 Créée en 1920, la Haganah (défense) est l’ossature de la future armée israélienne, Tsahal.

6 Sur la colline de Ramot, des architectes modernistes bâtissent un quartier (Ramat Pollin) en forme de ruche dont les immeubles ressemblent réellement à des alvéoles. Or cette disposition stylistique révolutionnaire déplaît au public et, en quelques années, la valeur des logements s’y déprécie fortement. Moins de deux décennies plus tard, les haredim ont investi la totalité de ce quartier ! Leur engouement pour cet espace tient aussi à sa situation géographique ; il s’agit de l’ex no man’s land, derrière le thalweg de Nahal Sorek.

7 De toute façon, à 25 ans, les jeunes haredim sont presque tous mariés et pères ou mères de famille, parfois nombreuse.

8 Il s'agit de Immanuel, Kyriat Sefer, Modiin Ilit et Betar Ilit [on distingue cette dernière sur la carte 2], situées dans des zones de Cisjordanie dont on peut estimer qu'elles figureront parmi les territoires définitivement annexés par Israël à l'issue du processus de négociations avec l'Autorité Palestinienne ; déjà se situent-elles à l’intérieur du tracé de la barrière de séparation. Sur la nature et les aléas de ce tracé, je renvoie à mon Atlas géopolitique d’Israël (Autrement, 2008).

9 Il convient de relever cette déclaration publique du Président de la Knesset, le Likoud Dan Tihon, avertissant à l’époque : « Jérusalem doit rester une capitale non orthodoxe, sinon nous allons devoir renoncer à notre souveraineté sur cette ville ». Yédiot Aharonot, 11 novembre 1996.

10 Taux de natalité record, immigration jeune – notamment en provenance des Etats-Unis –, arrivée des baalei teshouva, ces nouvelles recrues fraîchement « converties », très faible déperdition de jeunes qui quitteraient le giron… ; tout vient renforcer l’évolution démographique des haredim à Jérusalem, Bné Brak, et dans quatre implantations cisjordaniennes. En 1987, durant leur première grande période d'offensives politiques, les haredim représentaient déjà 27% de la population juive de la ville « réunifiée », soit plus de 75.000 âmes. Dix ans plus tard, leur nombre s'estime à 140.000, et leur pourcentage dans la population globale a déjà atteint en 2007 plus de 27% avec 220.000 habitants, soit à peine moins que les chiffres relatifs à la présence palestinienne... Les jeunes de moins de 25 ans constituent, dans les quartiers orthodoxes, environ 62% de la population.

11 Journal télévisé du soir de la télévision publique, Mabat, 6 février 1995.

12 Le Goush Emounim, bloc de la foi, fut créé en 1974 par des militants sionistes-religieux afin d’encourager les gouvernements israéliens à construire des implantations. Tout au long des années 1980, ce mouvement extraparlementaire constitua un puissant lobby avant de s’affaiblir au tournant de la décennie suivante.

13 Notons néanmoins qu'une autre implantation orthodoxe vit le jour à la même époque : Betar Ilit, près du Goush Etzion (sud-ouest de Jérusalem).

14 Genèse (1, 28). Traduction œcuménique de la Bible, 1975.


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