Le conflit autour de Jérusalem : conjoncture ou fatalité ?
Frédéric Encel
Maître de conférences, HDR
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Récemment, dans un livre de géographie de terminale d’une édition sérieuse, on pouvait trouver ce commentaire sous une photo du Dôme du Rocher symbolisant souvent Jérusalem : « Berceau des trois monothéïsmes, Jérusalem a depuis toujours été l’objet de conflits entre les nations ». Erronée et exagérée – l’islam est né à La Mecque ; que signifie « depuis toujours ? » ; nombre de nations se désintéressent du sort de Jérusalem ; etc. – cette assertion courante traduirait pourtant à elle seule toute la complexité des questions liées à la ville et l’acuité du conflit qui oppose depuis presque un siècle nationalismes juif et arabo-palestinien.

Mais le problème de Jérusalem s’inscrit dans le cadre de la lutte pour la souveraineté. Soit la cité sera régie sur un mode de souveraineté classique, éprouvé, celui traditionnel de la possession exclusive de tout ou partie du territoire disputé par un unique pouvoir centralisé, de type étatique et national en l'occurrence, soit la ville connaîtra un mode différent, plus souple, plus proche d'un partage fonctionnel et peut-être moins territorialisé. Prévaudraient alors des solutions d'autant plus novatrices (souveraineté verticale ?) que la souveraineté traditionnellement appliquée à travers la planète n'offre qu'assez rarement d'originalités, en particulier sur des dossiers aussi brûlants.

Cela dit, lorsqu'on évoque Jérusalem, on pense naturellement à ses Lieux saints. Ces sites ayant forme de ruines, de bâtiments religieux, de grottes, de tombes, de cimetières ou de simples rochers qui matérialisent sa sacralité, à ces milliers de croyants se rendant quotidiennement ou hebdomadairement sur leurs lieux de prières respectifs, à ces centaines de millions d'autres monothéistes juifs, chrétiens, musulmans, de toutes obédiences, entretenant à des degrés divers une pensée respectueuse ou passionnée à l'endroit de la cité. Mais pour les adversaires géopolitiques à Jérusalem même, au premier rang desquels figurent l'Etat d'Israël et les Palestiniens aujourd'hui représentés par l'Autorité Palestinienne, les Lieux saints ne sont certes pas rien, mais pas tout non plus. Ils représentent bien entendu la valeur immense et indéniable que chaque culte leur confère, le culte renfermant lui-même de précieux référents identitaires pour les autorités politiques respectives revendiquant Jérusalem au titre de la souveraineté nationale. Reste qu’au-delà de leur existence intrinsèque, de leur accès plus ou moins libre, c'est bien leur possession qui constitue l'enjeu majeur des acteurs du conflit. Afin d'illustrer notre propos, nous dirions que pour un Juif israélien, pouvoir prier librement au Mur occidental (Kotel Hamaaravi, dit aussi Mur des Lamentations), est une chose ; accomplir son devoir de croyant sous souveraineté juive en est une autre, particulièrement précieuse et valorisante. Il en va de même pour le musulman palestinien qui, quand bien même serait-il accueilli avec chaleur par les soldats israéliens sur le chemin de l’esplanade dite des Mosquées (Haram ash Sharif), ne se satisferait jamais que la souveraineté effective des lieux échappe à ses coreligionnaires et concitoyens, et par conséquent lui échappe un peu personnellement.

A cet égard, les autorités israéliennes peuvent continuer à arguer que sous leur tutelle et depuis 1967 les Lieux saints sont demeurés ouverts, libres d'accès et protégés – ce qui, en l'occurrence, n'est pas faux, notamment en comparaison avec les outrages de précédentes tutelles à l'encontre des lieux de culte juifs, naguère souillés, dénaturés ou simplement rasés – l'argument n'est d'aucun poids face à des Palestiniens qui, à la table de négociations, rappellent qu’ils n’ont à ce jour jamais contrôlé souverainement la cité. Ce à quoi les gouvernements israéliens opposent l'antienne consacrée par l’ancien ministre et actuel président Shimon Peres, selon laquelle « la question de Jérusalem est ouverte religieusement, fermée politiquement ». Et Israël de poursuivre une stratégie d’implantation, les Palestiniens ne pouvant que développer une stratégie de pressions diplomatiques.

Au final, Jérusalem a la valeur qu’on lui donne. Jamais la ville – avec ses symboles, ses images, les mots qu’on lui décerne – n’avait été autant instrumentalisée au profit des pouvoirs politiques. En 1964, la Charte de l’OLP ne mentionnait même pas la ville, mais depuis les années 1980 au moins, aucun leader palestinien ne commence plus son discours sans évoquer la « sainte et noble » ! Parallèlement, la Knesset annexa deux fois la ville en moins de quinze ans et, depuis 1996, plus aucun premier ministre israélien fraîchement élu (fut-il très laïc !) n’omet de se rendre au Mur des Lamentations immédiatement acquise la victoire ! Un tel engrenage accompagne une montée de tensions. A l’inverse, si un authentique processus politique se dessinait, on verrait probablement l’étau rhétorique et symbolique se desserrer quelque peu autour de la ville de Judée… Durablement ? Sans doute pas. Car comme le disait un ancien maire adjoint de Jérusalem dans les années 1970, Meron Benvenisti, « Il n’y a pas plus de solutions à Jérusalem que la vie n’a de solution, car Jérusalem est une situation ».

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ffs