L’arène sportive, illusoire exutoire des tensions internationales ?
Pascal Gillon
Maître de conférences université Franche-Comté
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Pourquoi rapprocher les deux termes « sport » et « conflit », alors que le message du mouvement sportif international lancé par le Baron de Coubertin est centré sur les valeurs de tolérance, de paix, d’intégration ? Tout simplement parce que le sport est redevenu depuis, un support important de conflits engageant divers acteurs à des échelles géographiques différentes : l’actualité récente de la tournée mondiale de la flamme olympique illustre parfaitement le thème « sport et conflits ».

Le sport est devenu un « champ de bataille » car il présente une série de caractéristiques essentielles pour devenir un support des conflits :

Sa charge symbolique est évidente et puissante. Le sport est une lutte pour s’approprier un espace ou pour dominer physiquement un adversaire, il suffit pour cela d’entendre les commentateurs sportifs et d’analyser les termes guerriers utilisés : la « conquête » au rugby, la « domination » d’une équipe, le fait de « faire mal » à ses adversaires … Certains auteurs ont ainsi souligné le rôle de substitution à la guerre opéré par le sport. Evidemment d’autres valeurs plus « positives » sont véhiculées par le sport et peuvent aussi être utilisées dans l’image du conflit : la solidarité, le sacrifice ou le fameux fair play. Mais cette charge symbolique ne s’arrête pas simplement là : le sport d’équipe, plus que le sport individuel, est aussi un véhicule parfait de l’identité nationale, régionale ou locale. L’équipe devient le symbole de la nation (région, ville ou clocher) et de la société : elle représente la réunion d’individus qui vont coopérer pour atteindre un but commun (n’est-ce pas une bonne définition de la vie en société ?) et qui s’opposent à des adversaires. La figure de l’étranger, avec tout ce que cela sous-entend, peut aussi être mobilisée pour unifier la nation face à l’ennemi. Reste enfin le symbole de la victoire (ou de la défaite) qui permet de cristalliser une opinion publique. En France, il suffit de se rappeler de « l’effet Coupe du Monde ».

Sa popularité sans cesse grandissante développée grâce aux médias et surtout à la télévision en font une vitrine médiatique incontournable. Les grandes compétitions internationales et les rencontres nationales des sports les plus populaires réalisent les meilleures audiences télévisées et amènent la dimension économique dans le sport. La course au tableau des médailles aux Jeux olympiques, les gestes de certains athlètes voient la puissance du message démultipliée par cette visibilité.

Enfin, le sport offre encore pour le publique l’image d’une activité ludique, ce qui permet de développer des initiatives diplomatiques notamment sans que celles-ci ne portent trop à conséquence comme l’a montré la fameuse diplomatie du « ping pong ».

Pour toutes ces raisons le sport a été instrumentalisé dans les conflits par différents acteurs :

Les institutions sportives prônent l’apolitisme du sport comme le discours du président du CIO l’a illustré encore très récemment. Cette posture prudente est en effet essentielle pour le mouvement sportif s’il veut conserver un minimum d’indépendance et de liberté. Toutefois, celui-ci ne néglige pas les symboles comme celui de la trêve olympique, ou le rapprochement des délégations des deux Corées lors du défilé de la cérémonie d’ouverture. Ces démonstrations essayent de prévenir ou de cicatriser des conflits. Mais le Mouvement sportif est parfois moins prudent notamment lorsqu’il s’agit de reconnaître des entités sportives. Il peut alors servir involontairement de support à des revendications identitaires.

Les Etats sont les principaux acteurs qui vont l’utiliser, le manipuler soit pour justifier leur modèle de société dans des conflits idéologiques (sport bourgeois, sport ouvrier, pureté de la race allemande…), soit pour souffler le froid ou le chaud sur des conflits (diplomatie du ping pong ou guerre du foot), pour diaboliser un ennemi extérieur ou détourner l’attention (Morales et l’interdiction des matchs de foot en altitude par exemple), pour légitimer leur toute nouvelle existence (demande d’adhésion au CIO quasiment avant l’ONU) ou carrément pour transférer le conflit dans l’arène sportive (plusieurs épisodes de l’histoire des jeux olympiques (éviction des perdants de 14-18, guerre froide …).

Les minorités, quant à elles, se servent du sport comme d’un support médiatique pour exprimer leurs revendications. Elles peuvent concerner soit des minorités qui réclament un meilleur traitement et la reconnaissance de leur oppression (Black panther, Aborigènes, Inuits, indiens d’Amérique) ou bien servir de support à une lutte ouverte pour une indépendance (« guerre des maillots » en Espagne, Kosovo et Serbie …). Certains sportifs deviennent ainsi plus ou moins volontairement des symboles : Cathy Freeman, Smith & Carlos…

Le sport est ainsi utilisé par les acteurs dans le versant tendu des conflits, mais il est ambivalent. Il est aussi sollicité pour ses vertus « curatives ».

Il a été utilisé comme support de la « réconciliation » au Rwanda ou en Sierra Leone (match de football notamment entre enfants victimes des pires exactions). La présence aux Jeux olympiques de l’équipe d’Irak de football ou d’une sprinteuse afghane après la chute des talibans sont des symboles repris par tous pour montrer l’évolution « positive » de conflits.

A une autre échelle, le sport est aussi utilisé comme outil d’intégration dans les sociétés. Il est parfois le «dernier recours » quand les autres politiques ont échoué. La réussite du sportif noir américain aux USA est presque caricaturale au regard du taux de pauvreté ou du pourcentage de noirs américains en prison. En France, l’utilisation du « Black, blanc, beurs » pour montrer l’intégration à la française a fait long feu.

La conférence abordera donc à différentes échelles, les stratégies des acteurs dans leur utilisation du sport. D’un point de vue méthodologique, l’entrée de l’analyse géopolitique sera utilisée.

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