Comment se souvenir d’une guerre : le cas de la Lorraine ?
Jean-Pierre Husson
Professeur de géographie à Nancy 2
Auditeur de l’IHEDN (157° session)
Résumé
« Ne perdons rien du passé. Ce n’est qu’avec le passé qu’on fait   l’avenir». Anatole France

Veiller à la mémorialisation est avant tout un devoir d’historien ou encore une affaire de conservation du patrimoine, de legs à transmettre. Alors, pourquoi en parler au Festival de géographie de Saint-Dié- des-Vosges à propos du souvenir de la Grande Guerre en Lorraine ? Il s’agit de se souvenir, ce qui est une nécessité pour bâtir les assises d’une société établie sur des références communes et partagées. Avec l’épisode douloureux de la Grande Guerre, c’est œuvrer pour ne pas oublier le passé, conserver la mesure des immenses sacrifices humains consentis. Il faut savoir identifier les linéaires broyés par le maintien du front où il fallait garder les positions, s’accrocher à des sites stratégiques, s’abriter derrière le relais des massifs forestiers et bois. Des combats, de l’acharnement à conserver des positions, de l’organisation et de l’épaisseur des lignes d’arrière-front sont nés des polémopaysages, des paysages de guerre. Ils traduisent la férocité des combats, l’ampleur des dégâts. Leurs assises territoriales se sont muées en objets géographiques vivants avec lesquels il faut compter dans le cadre d’une politique d’aménagement décentralisée. Ces paysages meurtris ont évolué, ne sont pas restés figés, ont pour beaucoup été gagnés par une dynamique sylvicole voulue ou par une reconquête agricole précédée d’opérations de déminages.

Le devoir de mémoire a dû s’accommoder de ces changements et prendre en compte la reprise de la vie là où la mort avait tant œuvré en détruisant, en laminant tout sur son passage, en essayant de gommer le territoire parfois jusqu’au substrat, à la roche mère, ce qui donnait des paysages lunaires, irréels, affreux. Sur ces lieux les capacités de résilience, de cicatrisation ont été lentes et inégales à opérer, soumises à des effets cycliques, en particulier quand les reboisements n’étaient pas stationnels mais résultaient de la plantation d’essences utilisées afin de recréer une ambiance forestière progressive.

Face à l’inflation de patrimoine, et en tenant compte de l’estompage lié à des successions de temps qui peuvent être lents, ronds mais encore bifurqués ou rompus, le souvenir de la guerre se modifie dans ses formes, ses choix, ses approches. Quelle est la contribution du géographe à cette réflexion où chacun peut être associé, concerné ? Le débat posé sera ici développé autour de trois points. S’impose tout d’abord la mise en éclairage des temps empilés pour comprendre la succession des changements et les inflexions prises par la mise en patrimoine (par exemple, l’alchimie du temps fait que les destructions massives de forêts reconstruites par le passage de l’ouragan Lothar ont été vécues comme un second gommage, voire une réapparition des paysages hachés par les bombes). Ce préalable invite ensuite à mesurer l’offre, à faire l’inventaire du legs afin de tisser des liens, établir des systèmes, des relais indispensables à la mise en place d’actions orchestrées à l’échelon régional, en connivence avec les collectivités territoriales (départements, communautés de communes) et les structures de force de proposition faisant fonction de sorte de boîte à outils et à idées (pays).Enfin, cette contribution tentera de montrer toute l’inventivité qui peut se créer et perdurer en associant le territoire, la mise en patrimoine et la création d’événements pour faire vivre ce dernier.

Un devoir de mémoire modifié par la convergence des temps empilés et des évolutions des territoires.

Dans l’actuelle inflation des objets patrimoniaux (P. Nora), les polémopaysages sont oubliés, ignorés, enfouis ou encore redécouverts, exhumés, parfois pérennes et alors vivants dans nos mémoires. En fait, ils obéissent à des scénarios d’évolution très variés et à géométrie variable en fonction des lieux, des événements, parfois de l’éclairage donné par l’actualité (par exemple, la rencontre de F. Mitterrand et H. Kohl à Douaumont ou plus récemment les cimetières militaires vandalisés). Histoire cristallisée (Di Méo), construction et projet de territoire et enfin mémorialisation s’articulent dans des dosages très variés qui invitent à d’abord réfléchir sur le sens accordé au temps, à sa matérialité, son épaisseur.

L’alchimie secrétée par les empilements de temps

Par rapport à l’horreur de la guerre et des destructions occasionnées, le temps n’est pas neutre. Il fait osciller entre recueillement et oubli, sans être linéaire, avec des reprises, des effets cycliques. Schématiquement, et si l’on se réfère aux choix d’aménagements effectués et aux actuelles envies de territoires souhaitées par les collectivités, se dessinent, se succèdent trois grandes phases d’approches des espaces classés en Zone Rouge, de leurs marges et autres lieux emblématiques de la guerre.

De l’armistice à la fin des années Cinquante, les lieux concernés ont été la mémoire vivante du souvenir, mémoire meurtrie, nourrie par l’importance numérique des rescapés et des familles endeuillées. Les territoires sacrifiés ont été déminés, nettoyés quand cela était possible. Les autres lieux ont été préemptés, rachetés par l’Etat. Il s’agit des périmètres transformés en charniers, avec des dizaines de corps déchiquetés à l’hectare ou encore des zones ensevelies sous les bombes et le « militariat » (Amat), c’est- à -dire les ferrailles, barbelés, constructions de toutes sortes (en particulier sur le versant allemand où les efforts de bétonisation des tranchées, boyaux, casemates et « villages » d’arrière-front ont été considérables (camp Marguerre, Loison, Meuse) (Messager, Husson). Ainsi, le site des Eparges où tombèrent quelques cent mille soldats (avec un lourd tribut payé par le 106° RI) a été domanialisé, reboisé sur 662 ha., avec une dominante d’épicéas qui ensevelirent les tracés des tranchées dessinées en zigzag alors que les entonnoirs provoqués par les sapes sont plutôt le domaine des pelouses sèches où croissent des orchidées. Reboisés, ponctués de monuments et nécropoles, les terrains des affrontements sont des espaces écorchés, des endroits où s’effectuent le deuil et les manifestations patriotiques. La réappropriation des lieux est associée à l’exaltation du sacrifice national auquel sont associés les sacrifices consentis par les nations alliées (cimetières américains, tombes des soldats coloniaux) puis les cimetières des Allemands. Le sacrifice a créé une image de territoire pérenne tant que les « poilus» étaient vivants, nombreux, rassemblés en associations patriotiques. Dès le début de la V° République, avec le remplacement des générations, avec l’essor de la mobilité et la montée en puissance de la société de consommation, l’image précédente s’effiloche, se brouille, entre parfois progressivement dans une respectueuse indifférence alors que la forêt finit de cicatriser les plaies paysagères. Seuls les sites érigés en lieux exceptionnels résistent à l’oubli, continuent à être visités, parfois en associant dans le même réseau les témoins des trois systèmes de défense qui existent localement, la Lorraine concentrant la plus forte densité d’espaces militarisés sur une frontière de guerre qui s’était imposée pour trois générations. Il s’agit du système Serré de Rivière (Gaber), des champs de batailles de la Grande Guerre puis de la ligne Maginot. La menace d’oubli qui affecte les hauts lieux s’explique par la conjonction des effets du temps et la mise hors événement des sites. En 1984, par leur rencontre et la poignée de main donnée devant l’ossuaire de Douaumont, les président Kohl et Mitterrand ont apporté au rapprochement des deux nations réconciliées une dimension symbolique nouvelle. C’est le premier événement fort pour dessiner un nouveau cadre aux polémopaysages. Cet acte est le fait de générations d’hommes qui n’ont pas pu connaître cette guerre.

A partir de la décennie des années quatre- vingt dix s’impose une nouvelle image des territoires précédemment écorchés puis oubliés. De façon sélective, mais en fonction d’une grille d’évaluation qui change et n’est plus liée au degré de martyrologie initiale des lieux, ces derniers sont réinvestis par une nouvelle connivence avec les projets de territoires locaux qui se dessinent, s’organisent en relais et pour certains s’appuient sur de la création d’événement (spectacle, son et lumière). De la mémoire sanctuarisée, on est passé à une approche revisitée, idéelle des lieux qui ne se donnent plus à voir par l’idée de revanche ou même de l’expression de la force mais par la dimension épique portée par les combats. Ces lieux de condensation (Debarbieux) sont symboliques, remodelés en fonction de nos besoins et envies. Ils sont, pour rester vivants et fréquentés, condamnés à nous séduire. C’est ce qui apparaît en filigrane de tous les projets conduits dans des échelles emboîtées par les CdC, les pays, les départements, régions et autres structures qui intègrent un volet de mémorialisation des hauts lieux (certaines chartes forestières par exemple).

L’inflation de patrimoine : que retenir, quels choix opérer ?

Les témoins de la guerre, qu’ils fussent modestes (stèles) ou très vastes n’échappent pas à l’évolution, la translation et l’inflation de patrimoine constatée depuis deux à trois décennies. (Andrieux). Tout est devenu patrimoine, transmis du père sous la forme d’un legs à donner aux générations qui nous suivent. Ici, ce legs relève bien sûr des pages héroïques et sanglantes écrites. Il réside encore dans ce qui peut mobiliser et relever de la mise en scène de stratégies d’aménagement (Gellereau), quitte à recréer du patrimoine avec ce qui fit partie de la vie quotidienne (tranchées réhabilitées), et encore avec ce qui relève des témoins de la guerre (plantes obsidionales)(Vernier). La recomposition du paysage conduit à une reconfiguration de sa signature chaque fois que l’homme rompt avec ce qui était la tradition. In fine, la conservation est affaire de besoins et elle s’exprime dans des modifications dans les rapports aux lieux. Le patrimoine qui est dans ce cas de l’histoire cristallisée est le fruit d’un savant dosage entre le lieu offert au regard, l’esprit qui peut y souffler en étant nourri de la production artistique qu’il a pu générer (la plaine de Waterloo fécondée par la poésie de Victor Hugo), enfin les faits qu’il abrite (Di Méo).Cette alchimie est vivante, constamment alimentée par l’inventivité portée sur un territoire en fonction des initiatives décidées, en particulier à l’échelle du pays.

L’inventaire du legs invite à un préalable de diagnostic

En Lorraine, le legs des guerres est immense, encore partout présent dans les mémoires. Même les villages et hameaux désertés (Wüstungen) suite aux méfaits de la guerre de Trente Ans sont encore dans les esprits et leurs cicatrices ne sont pas toujours refermées. La région a essuyé le déroulement de trois conflits et deux translations de frontières en soixante quinze ans, ce qui a généré la plus forte concentration d’ouvrages de défense articulés entre eux, en particulier autour de l’entonnoir qui converge vers Metz, encadré par des systèmes maintenus boisés sur les côtes et buttes témoins (Reitel). Les empilements géostratégiques créés ou subis (Husson) produisent un abondant gisement de témoins indissociable de la mise en valeur, de la conservation et la mémorialisation des hauts lieux. Les traités ont forgé une frontière de guerre où s’adossaient deux systèmes industriels similaires, parfois complémentaires, tournés vers leur économie nationale respective. Cette cicatrice n’est jamais loin de la zone de front. Ce positionnement invite à inventer et innover afin d’associer dans le même effort de mémoire les faits de guerre, l’organisation territoriale et ses translations, enfin la prise en compte des doublons économiques occasionnés, la frontière tracée en 1871 ayant entretenu des effets de miroir, de symétrie (Beyer).

L’inventaire relève de l’évaluation de l’offre. Il est indispensable dans la mise en place d’un diagnostic débuté par un état des lieux partagé. Ce préalable sert à arrêter des choix, établir des priorités débattues par les élus en prenant en compte les avis des associations qui sont partie prenante. L’inventaire clarifie, sert à établir les bases d’un débat démocratique et ascendant. Il permet enfin de concevoir des fiches-action à associer, replacer en réseau. Les témoins à mémorialiser obéissent à trois grandes familles d’espaces.

Les forêts

Après la guerre, d’immenses territoires étaient devenus méconnaissables, hachés, à profil lunaire, désolés, parfois ressemblant à ce que l’on découvrit ultérieurement au sortir du passage de Lothar (décembre 1999). La solution du reboisement offrait alors des avantages. L’Allemagne qui devait payer des réparations avait à fournir des plants.. Plus sérieusement, le reboisement était une alternative pour recréer du sol, mettre des territoires irrécupérables en lente convalescence. Enfin, c’était un moyen estimé assez bon marché pour refermer des paysages meurtris mais qui ne critallisaient pas l’Histoire et les sacrifices au niveau le plus élevé. Le reboisement permettait de draper les sacrifices, éventuellement de créer des perspectives qui ouvraient sur des sites mis en avant. On espérait ainsi recréer un cadre apaisé là où les sacrifices avaient été immenses. Les bois ont grandi mais ont toujours souffert de conditions stationnelles pour l’essentiel médiocres. Ils ont prématurément vieilli et leur remplacement par régénération sous couvert posait de délicates interrogations avant que les tempêtes de 1990 et surtout 1999 ne viennent mettre par terre de gros volumes d’arbres déjà sur le retour. Aujourd’hui, ces massifs à peuplement mixtes ou feuillus sont rattrapés par la mémorialisation. Ils appartiennent ou sont associés à la mémoire de la guerre. Ils ont fossilisé, enseveli mais conservé les traces du front, la création d’un nouveau sol dessinant une discordance dans les coupes pédologiques que l’on peut occasionnellement voir.

Les palimpsestes enfouis et exhumés

Le temps de la guerre peut être approché comme l’état ante d’une construction de couches archéologiques empilées. Les stratifications construites conservent la mémoire des sols et du substrat, à l’image des parchemins anciens écrits, raclés, réutilisés. Ces stratigraphies qui intègrent la discordance du temps de guerre sont fragiles, éventuellement érodées si un couvert protecteur existant est remis à nu. Le cas de figure est constaté avec les dégâts occasionnés par la tempête. Cela s’est aussi produit quand les coupons forestiers ont été récoltés sans prudence, sans tenir compte des accidents topographiques créés par le front. Parfois, dans des expériences passées qui sont entrain d’être bannies, l’arasement des parcelles fut même préconisé, laminant irrémédiablement le palimpseste. Aujourd’hui, dans le double contexte de prise en compte de la biodiversité et de l’inflation du patrimoine, les traces évoquées sont érigées en objets porteur de valeur ayant du sens à associer au discret cortège de plantes rudérales et obsidionales complété par les plantes (groseilliers, lilas) qui peuvent encore marquer les fondations des villages rasés, non reconstruits. Ces derniers relèvent aussi du palimpseste quand ils ont été gommés, ensevelis et parfois oubliés.

Les monuments

La mémoire de la guerre s’est exprimée dans les monuments aux morts présents dans chaque commune, avec très souvent une liste des victimes également gravée dans le marbre d’un mur de l’église, parfois par le souvenir d’un vitrail commandé par un pieux donateur. Ces objets investissent l’espace de centralité traditionnel formé par le couple mairie-école et église, une association qui perd actuellement en pertinence, principalement dans le rural, sous les coups conjugués de la déchristianisation et du recul de l’influence de la mairie face à la montée des intercommunalités.

A ces éléments, il faut ajouter les grands cimetières où reposent des soldats identifiés, les nécropoles, les ossuaires, les chapelles, monuments (« Denkmall » allemands) et tombes isolées respectueusement entretenues par le Souvenir français. La dispersion de ces témoins nuit aujourd’hui à la prise en compte et la bonne conservation des éléments. Sur les champs de la bataille de Saint-Privat (1870), les tombes dispersées ont été récemment réunies. L’initiative est peut-être à retenir? Les monuments ont besoin d’être resituées en réseau. Dans ce contexte, les linéaires stratégiques de la guerre sont porteurs de sens, en particulier la Voie Sacrée, la tranchée de Calonne mais encore les sites élevés qui servirent à suivre les mouvements de l’ennemi (buttes témoins (Cabouret), panoramas avancés- par exemple l’observatoire du capitaine Belmont qui permettait d’embraser du regard la plaine d’Alsace vers Colmar).

C’est l’association des trois types de témoignages énumérés qui permet aujourd’hui de refonder une politique de mémoire associée de façon indispensable à une politique de développement local, de promotion de l’image du territoire, le tout étant pratiqué dans le respect et la prise en compté des jeux d’échelles.

Aménager dans de nouvelles approches de la mémorialisation

En 2008, avec la disparition des ultimes témoins des faits de guerre, les polémopaysages entrent dans le cadre d’une saga historique distanciée. Entendons par là que la majorité de nos contemporains associeront bientôt les hauts –lieux évoqués et ceux de champs de batailles plus anciens (Gravelotte, voire Waterloo, Rocroi). Les armes utilisées (canon de 75, fragiles avions des escadrilles) plaident pour conforter cette distanciation dès que l’on compare ces matériels avec ceux que les médias nous montrent. Les témoins à conserver dans nos mémoires entrent désormais dans le registre de la ressource territoriale. Ils s’inscrivent dans des approches d’intention en cohérence avec notre temps, nos contemporains acceptant de rompre, de se mettre en marge de la tradition, voire de faire renaître de nouvelles approches de territoire. Dans ce contexte, le passé peut évoluer de statut passif, soumis à celui d’actif, voire de moteur pour fédérer des forces, de l’inventivité, de la création de territoire (ce qui peut être appelé interterritorialité) (Vanier). La ressource est alors choix de développement pour associer les valeurs culturelles, naturelles, sociales et économiques, ce qui peut être traduit par la jolie expression de « biodiversité » territoriale (Gumuchian, Pecqueur). Tout cela peut être interprété, reconstruit en s’inspirant des grilles d’évaluation du dernier programme Leader en cours : partir de l’inventaire, créer des approches partenariales, ascendantes, intégrées, innovantes, mises en réseau et privilégiant les processus de proximité. Aménager, ménager, comprendre les polémopaysages et les intégrer à des projets invite à privilégier deux pistes de travail : tout d’abord, la poursuite à différentes échelles des formes de conservation associées à un projet de développement local et si possible raisonné ; ensuite la création de l’événement pour faire vivre, accompagner les projets.

Quelques pistes de conservation productive

Conserver suite à inventaire, aménager et enfin faire connaître sont des tâches associées, sans cesse réactivées, concrétisées à l’échelle du projet de territoire (Arnould, Baudelle) mais formulées en tenant compte des attentes partagées dans l’imaginaire national. La tâche est immense et ne peut être dissociée du concept de produit pour faire vivre et évoluer ce qui est décidé. Ici ne seront affichés que deux éclairages, deux pistes en faveur de la conservation vivante du legs : les petites actions de terrain et l’effort de mise en réseau. La première relève de l’association du dévouement, de la passion et du passage de messages didactiques .Il existe une foule d’associations qui œuvrent, ici à la réfection d’une tourelle (Frouard), là à la conservation de boyaux de tranchées, etc. Elles peuvent être relayées par des collectivités ou d’autres instances comme l’ONF. C’est un exemple emprunté à l’action de cet EPCI qui va servir à illustrer ce propos. L’ONF a encouragé la reprise du débardage avec cheval sur les sites à la topographie très accidentée Dans le cadre de l’intégration de la dimension paysagère dans la gestion forestière, des efforts sont consentis pour désormais préserver les tracés des tranchées, recense au GPS les témoins existants, bref respecter l’esprit de la loi sur l’archéologie préventive de 2002. Sur ce thème, la gestion de la F-D des Eparges est un cas d’école, les réalisations effectuées en F-D de Front-de- Haye et Bois le Prêtre sont également à souligner (Dupouey). A Bois-le-Prêtre, sur le site de la Croix des Carmes, deux chandelles de chênes rescapées de la guerre sont abattues en 2005, le bois est traité pour être conservé et déposé dans l’église commémorative de Fey-en-Haye (village martyr) avant d’être remis en scène comme témoin visible sur un des chemins de découverte du site.

Les exemples forestiers exposés montrent la grande latitude dont on dispose pour mener des opérations de préservation, dans ce cas discrète, parfois très médiatisées, pour sauver du patrimoine en étant en phase avec la demande sociale, les moyens mis à disposition par les élus, le souci de garder la mémoire des lieux et des actes.

Ces objets de conservations ne sont pas des sortes d’îles mais évoluent et n’ont de raison de vivre qu’organisés en archipels, en systèmes réticulaires, bref en réseau. Il s’agit d’associer, de relier, de créer de la transversalité thématique partageable au sein de structures faciles à identifier, capables de capter des aides, de trouver des financements, de répondre à des besoins d’images de territoire. L’aménagement invite à fédérer, à être réunis dans des pays d’accueil, des pays d’art et d’histoire, des GAL (130 GAL en France, 900 en Europe), etc. Tous ces projets empruntent un linéaire qui part de l’envie de culture et de patrimoine, passe par sa transcription politique en décision puis sa réalisation ensuite évaluée. La mise en réseau se heurte à un double écueil, celui de la concurrence des projets entre eux en termes de structuration horizontale et de conflits verticaux dans le jeu des échelles de décision.

Créer l’événement

Les polémopaysages sont sacrés mais sont aussi soumis à nos lois médiatiques. Les faire vivre et évoluer invite à créer de l’événement, à les porter par une dimension ludique, à les prendre sous un angle original (marche de nuit sur le chemin des Dames), à les rendre familiers par une association étroite avec la narration ici retenue dans sa dimension épique. L’événement doit créer le désir de visite, de cheminement sur des itinéraires variée, diurnes, nocturnes, fantastiques, avec des formes circulaires, en épingle, en astéroïde, etc. (Latouche). L’événement invite à travailler en mobilisation et à ne plus subir son territoire. Il sert à signer autrement son paysage, à en souligner les richesses, l’identité. Il permet de se réapproprier les lieux, de penser l’espace comme un récit (Lussault) ou une aventure épique portée par l’Histoire. Ainsi, en Déodatie est conçu dans la cour de l’abbaye de Senones un son et lumière baptisé « Assez ». Il évoque de façon chantée, jouée et dansée la guerre à partir de textes originaux , avec le concours des associations locales. Toujours à Senones, la visite du secteur de la Roche Mère Henry est proposée par la section locale du Club Vosgien et retrace des faits de guerre. Ces exemples montrent que les manifestations du souvenir de la guerre ont changé, sont accompagnées de formes de convivialité et qu’elles associent les populations locales.

Conclusion

Les polémopaysages et souvenirs de guerre entrent dans une nouvelle phase de leur évolution avec la disparition des ultimes témoins et l’entrée dans des politiques d’aménagement ascendantes, qui s’attachent à promouvoir le local nourri par l’envie de créer de l’événement, de l’aménité territoriale, de l’image spatiale valorisable. Après le relatif oubli des décennies précédentes naît donc une sorte de renouveau pour ces objets de mémoire et de patrimoine désormais inventoriés, reliés entre eux, mis au service d’une compréhension distanciée, globale et apaisée des faits de guerre. Comprendre ces polémopaysages, c’est aujourd’hui renouer avec la vie quotidienne des soldats mais encore avec la beauté retrouvée des paysages recréés.

Références citées dans le texte

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