Les toponymes : une source de conflits ?
Pierre Jaillard
Président de la Commission nationale de toponymie
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Comme tous les noms propres, les noms de lieux (ou toponymes) sont signes et facteurs d’identité pour ceux qui s’y reconnaissent. Comme les noms de famille, ils fédèrent des groupes humains particuliers. Très souvent issus d’une dénomination (en général géographique) dans une langue donnée, ils portent une mémoire historique et culturelle et se prêtent donc à cristalliser des tensions politiques. C’est ainsi qu’ils peuvent apparaître, du niveau local au niveau international, comme des sources de conflits, dont ils sont au moins des enjeux.

La mise en place des toponymes

Les enjeux symboliques des toponymes justifient l’intervention publique dans leur mise en place.

Les autorités toponymiques et la lexicographie

La plupart des objets géographiques ressortissent à une souveraineté (notamment les toponymes terrestres) ou à une autorité internationale (par exemple les noms des étoiles et planètes) susceptibles d’organiser la gestion de leurs noms. D’autres ne ressortissent à aucune souveraineté ou ressortissent à plusieurs (hydrographie) et leurs noms relèvent de la lexicographie.

La création toponymique et l’officialisation de l’usage

Quelques toponymes sont créés en même temps que l’entité désignée (État, collectivité locale) ou lors de l’appropriation de l’objet désigné (maison, île déserte), et leurs auteurs sont naturellement ceux de ces actes eux-mêmes.

Mais la plupart des toponymes naissent d’un usage qui demande à être reconnu et officialisé. Souvent, plusieurs usages coexistent et la tâche des autorités toponymiques ou des lexicographes consiste à identifier et à consacrer un « bon usage » préférable aux autres variantes. Mais lorsque ces usages sont des enjeux de conflits culturels ou politiques, les toponymistes les traitent parfois moins en arbitres qu’en partisans, notamment lorsque l’objet géographique ne relève pas d’une seule autorité.

Les conflits existant en toponymie

On peut caractériser quelques exemples de traduction de ces conflits en toponymie.

Les conflits positifs entre variantes désignant un même lieu

Les conflits les plus nombreux opposent des variantes liées à des différences de référence géographique pour des objets ressortissant à plusieurs autorités ou de langue d’origine là où plusieurs langues sont parlées. À défaut de choix dicté par les principes en vigueur, ils se règlent souvent en reconnaissant une forme principale et des variantes, toutes soumises à l’arbitrage de l’usage.

Les conflits négatifs ou dénis de toponymie

De curieux conflits négatifs, rares mais douloureux, surgissent quand une autorité dénie tel ou tel usage d’un toponyme afin de manipuler la mémoire, soit pour en revendiquer l’exclusivité, le plus souvent afin d’éviter un argument irrédentiste, soit pour l’effacer. Les premiers cas peuvent se résoudre en qualifiant le toponyme contesté ou en modifiant sa racine. Les seconds appellent des traitements spécifiques.

Le traitement de la toponymie étrangère

En droit, l’officialisation d’une autorité toponymique n’est opposable qu’à ceux qui en relèvent. De plus, la dénomination d’un lieu, et en particulier celle de la partie générique qu’il comprend souvent, est un phénomène linguistique, et le nom local formé dans une langue n’est pas nécessairement adapté aux particularités d’une autre langue.

La translittération et la transcription

Les particularités d’écriture tiennent à la diversité des alphabets et des signes diacritiques. Elles sont surmontées par des systèmes de transcription, qui tentent toujours imparfaitement de rendre dans un alphabet la prononciation d’un autre, et de translittération, qui établissent des correspondances biunivoques entre alphabets pour des couples de langues.

Les exonymes

Les autres particularités linguistiques conduisent à l’existence de formes spécifiques à une langue donnée pour désigner un lieu étranger (les exonymes), qui peuvent différer des noms locaux pour des raisons de dynamique, de prononciation, de dérivation, voire d’hystérésis historique.

En France, ce n’est qu’à défaut d’exonyme que la forme locale s’impose. Pourtant, la Conférence des Nations unies sur la normalisation des noms géographiques de 1972 a recommandé de réduire le nombre et l’usage des exonymes. Mais celle de 2002 a constaté qu’ils tendaient au contraire à se répandre, ce qu’on peut attribuer à la mondialisation et à la diversité culturelle, et celle de 2007 a appelé à respecter celle-ci en matière de toponymie.

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Le conflit entre le Japon et la Corée sur la dénomination de la mer du Japon ou mer de l’Est apparaît de prime abord comme un conflit classique entre variantes désignant un même lieu. Pourtant, il ne porte pas sur les toponymes respectifs des deux pays, mais sur l’exonyme que doit retenir l’Organisation hydrographique internationale (OHI) dans ses langues officielles. Et dans ce débat, les positions du Japon et des deux Corées manifestent moins un banal conflit toponymique qu’un renversement dans la géopolitique des mers.

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