Guerres de l’eau : paradigme des guerres du XXIe siècle ?
Frédéric Lasserre 1
Professeur-chercheur, Université Laval (Québec)
Résumé Frédéric Lasserre nous informe qu'il vient de publier  "Écologie, irrigation, diplomatie. Comment éviter les guerres de l’eau. Paris", Delavilla, 254 p., octobre 2009 , http://www.editionsdelavilla.fr/pdf/guerre_eau_9782917986028.pdf
Guerres de l’eau, guerres du XXIe siècle ? Verra-t-on effectivement des États s’affronter pour l’eau ? Les questions du partage de l’eau ont pris récemment le devant de la scène médiatique. Pourtant, elles ont longtemps été ignorées, dans un contexte de guerre froide, de crise du pétrole et de marasme économique des pays industrialisés. Je me souviens de mon propre scepticisme lorsque, étudiant en géopolitique à Paris en 1990, je parcourais des articles sur la place de l’eau dans les tensions régionales au Proche-Orient. Depuis le début des années 1990, beaucoup a été dit et écrit au sujet des futures « guerres de l’eau » annoncées pour le XXIe siècle.

Aux prophètes des conflits pour l’eau répondent les inébranlables sceptiques, pour qui l’absence de conflit interétatique dans le passé est gage de leur caractère improbable dans le futur. Pour les premiers, les tensions croissantes sur la ressource, renforcées par l’expansion démographique et les pressions qu’elle exerce sur l’agriculture irriguée, dans un contexte de changements climatiques, conduiront les États, dont les sociétés affichent déjà des signes de tension croissante, à s’affronter pour régler des différends sur le partage d’une ressource essentielle et que les gouvernements regarderaient de plus en plus comme objet de souveraineté. Pour les seconds, la guerre pour l’eau coûte trop cher pour qu’elle en vaille la peine : le commerce de l’eau virtuelle constitue une alternative rationnelle à l’arrêt de la croissance des surfaces irriguées dans les pays confrontés à la rareté de l’eau; les transferts massifs ou la généralisation de techniques comme le goutte à goutte constitueraient également des pistes qui écarteraient toute perspective de conflit. Or, rien n’est moins sûr, tant les voies du commerce de l’eau virtuelle que des transferts massifs demeurent peu durables pour régler durablement une limitation brutale de l’approvisionnement en eau du secteur agricole2.

Entre le scepticisme de certains auteurs qui nient toute possibilité de guerre de l’eau, et les articles alarmistes de certains journalistes, comment jauger le risque de déclenchement de conflit pour l’eau ? Le monde actuel connaît des bouleversements rapides : la population augmente très rapidement et avec elle la pression sur l’agriculture, obligée de se tourner toujours plus vers l’irrigation ; les changements climatiques modifient le régime des précipitations et induisent parfois des diminutions des quantités disponibles.

Sans verser dans un pessimisme excessif, force est de reconnaître que l’eau constitue un enjeu politique dont la gestion comprend de multiples dimensions et dont la complexité ne se laisse pas réduire à des solutions technicistes et présentées comme définitives, telle le commerce de l’eau virtuelle. Par ailleurs, l’argument historique laisse perplexe : si dans le passé peu de guerres ont éclaté à cause de conflits sur l’eau, leur rareté passée n’est certainement pas gage du futur dans un monde affecté par les changements climatiques et où les besoins alimentaires augmentent à un rythme plus rapide encore que celui de la population : la pression sur la ressource a donc connu une brusque augmentation. La problématique de l’avènement possible de conflits pour l’eau prend donc racine, non pas dans l’aridité ancienne de certaines régions, mais dans la dynamique d’une demande en explosion face à une ressource limitée. C’est ce caractère dynamique qui interdit de s’appuyer sur des raisonnements historiques pour rendre compte de possibles conflits sur l’eau. Qu’en est-il de ces guerres de l’eau annoncées ? Les tensions que provoquent les projets concurrents de mise en valeur de l’eau ne manquent pas ; saura-t-on tous les gérer ? Où se situent les principaux foyers de tension, et quel type de conflits pourrait éclater au cours du XXIe siècle ?

1. Conflits interétatiques : l’eau catalyseur de tensions

Les guerres de l’eau dont les médias se font le plus l’écho concernent de possibles conflits interétatiques : des États en viendraient à un casus belli déclenché par une trop forte tension, sanction d’une incapacité à se partager une ressource trop rare pour des besoins grandissants.

1.1. Une rhétorique belliqueuse multidimensionnelle

Plusieurs foyers de tension interétatique tombent dans cette catégorie, et dans lesquels le degré de tension est plus ou moins élevé : mentionnons les nombreux conflits du Proche-Orient ; dans le bassin du Nil, mais aussi entre Arabie saoudite et Jordanie, ou entre Libye et Égypte pour les aquifères du Sahara.

La guerre des Six Jours a été présentée par certains analystes comme la première guerre de l’eau contemporaine. La décision unilatérale israélienne de 1959 d’achever l’Aqueduc National, entrepris en 1953 et détournant les eaux du lac de Tibériade vers le reste du territoire israélien, provoqua un durcissement de la position arabe. En novembre 1964, après qu’Israël ait commencé à pomper 320 millions m³ par an du Jourdain, les États arabes entreprirent la construction de canaux de dérivation des sources du Jourdain. Le plan était de détourner le Hasbani et le Banias vers le Yarmouk, d’où ils seraient mis à profit pour la Jordanie et la Syrie. Dénoncé par Israël, ce projet provoqua une rapide détérioration des relations entre les deux pays, jusqu’aux nombreux raids aériens de 1965 à d’avril 1967 au cours duquel des bombardiers israéliens vinrent détruire le chantier.

Fig. 1. Le projet libano-syro-jordanien de détournement des eaux du haut Jourdain 1964-1967

Source : www.hermon.com; www.think-israel.org/wulfsohn.water.html

Si l’eau n’a pas été le seul facteur dans le déclenchement de la guerre des Six Jours, puisque le front principal se situait contre l’Égypte, la tension entre Israël et ses deux voisins arabes de l’Est avait considérablement augmenté suite aux projets de détournement des eaux du Jourdain, à une époque où le fleuve constituait une source d’autant plus importante pour Israël que les aquifères cisjordaniens étaient encore sous contrôle jordanien. De fait, outre que ces événements de 1965-1966 ont débouché sur des affrontements armés notables et contribué à une grave détérioration des relations entre Israël, le Liban, la Syrie et la Jordanie, la guerre des Six Jours de 1967 aboutit à la prise du Golan, avec les sources du Banias, et de la Cisjordanie, accroissant la fenêtre israélienne sur le Jourdain et le Yarmouk et donnant ainsi accès à l’ensemble des nappes aquifères de Cisjordanie. Il est donc tentant de voir dans la question de la sécurité de l’approvisionnement en eau d’Israël un motif majeur du déclenchement de l’attaque de 1967 : Israël aurait, parmi d’autres facteurs, nourri comme objectif la sécurisation de ces zones stratégiques.

Dans d’autres bassins versants, une forte rhétorique belliqueuse caractérise les différents portant sur l’eau. En 1974, la médiation de l’Arabie saoudite a évité de justesse un affrontement entre Syrie et Irak, lorsque Damas avait unilatéralement entrepris le remplissage du barrage de Tabqa sur l’Euphrate. De même, en 1990, la Syrie et la Turquie ont menacé d’en venir aux armes pour régler leur différend.3 Lors de la crise d’octobre 1998, au cours de laquelle étaient entremêlées les questions du soutien syrien au PKK en Turquie et du partage des eaux de l’Euphrate, la Syrie a dû plier face aux menaces explicites d’Ankara. Enfin, l’Égypte demeure fort anxieuse de s’assurer que les eaux du Nil ne seront pas détournées en amont. La peur égyptienne se traduit aussi par des menaces précises à l’endroit de l’Éthiopie. En 1979, le président Sadate a affirmé que le « le seul facteur qui pourrait conduire à nouveau l’Égypte à entrer en guerre est l’eau », une menace qui ne concernait pas Israël, mais bien l’Éthiopie.4 En 1991, le ministre égyptien de la Défense a réaffirmé la possibilité que se réservait Le Caire de recourir à la force en cas de menace sur les eaux du Nil : « Nous avons oublié que le Nil constitue le coeur vital de l’Égypte ».5

En Asie centrale, une longue guerre a, au XVIII-XIXe siècles, opposé les deux émirats de Boukhara et de Kokand pour le contrôle de la rivière Zeravchan, affluent de l’Amou Daria. En Afrique australe, une course aux armements a opposé la Namibie et le Botswana lorsque, entre 1989 et 1993, la Namibie a envisagé de détourner une partie des eaux du fleuve Okavango ; la tension a refait surface en 1996. Dans le cadre de la guerre civile au Sri Lanka, l’armée et les rebelles tamouls se sont affrontés pour le contrôle du canal d’irrigation de Maavilaru, dans le nord-est du pays, en juillet 2006.

Au-delà de la rhétorique belliqueuse et des raids d’intimidation, il est important de souligner que ces tensions, accrochages et affrontements dans le cas de la guerre des Six Jours, s’inscrivent dans le cadre d’un conflit ou de tensions plus vaste. La difficulté à trouver une solution à la question du partage de l’eau ne fait qu’ajouter un nouvel enjeu à des situations déjà tendues. Ainsi, Syriens et Israéliens se sont affrontés sur les sources du Jourdain en 1953, puis en 1965-1966, alors que les relations entre la Syrie et Israël étaient des plus mauvaises. L’Égypte aurait-elle recouru à une expédition militaire au Soudan en 1958 si Le Caire ne considérait pas légitime de défendre sa prééminence régionale, une attitude qui transparaissait dans le regret d’accorder l’indépendance au Soudan en 1956 ? En 1974, les relations entre Syrie et Irak étaient déjà très tendues du fait de la rivalité entre les deux partis baasistes au pouvoir à Bagdad et à Damas. Les relations longtemps exécrables entre Ankara et Damas s’alimentent aussi dans le désir syrien de recouvrer la région du Hatay (Iskenderun), cédée par la France en 1939 à la Turquie. Plutôt que cause unique et directe de guerres ou de conflits, l’eau peut être analysée ici comme un facteur de tension supplémentaire, dans le cadre de relations déjà dégradées, et qui catalyse la tentation du recours aux armes, jusqu’à présent dans des affrontements sur une échelle fort heureusement limitée.

1.2. Le danger des gestes unilatéraux

Les gestes unilatéraux constituent un facteur aggravant dans ces cas de figure où l’eau s’intègre dans un schéma général de relations conflictuelles. Lorsque Israël décide en 1953 de construire l’Aqueduc national pour détourner les eaux du Jourdain, sans tenter de négocier un accord de partage des eaux du bassin, il provoque l’ire de ses voisins arabes; lorsque la Syrie et la Jordanie tentent, en 1964, de détourner le haut Jourdain pour priver Israël d’une part substantielle des eaux du fleuve, l’État hébreu se sent directement menacé. Le projet turc de construction de 22 barrages sur le Tigre et l’Euphrate (GAP), dont le barrage Atatürk (fig. 1), a été conçu unilatéralement par Ankara en 1989 sans consultation avec les pays d’aval, de même que la Syrie n’avait jamais consulté l’Irak en 1974 pour mettre en eau le barrage de Tabqa. En 1997, Le Caire n’a pas non plus cru bon de présenter, à ses voisins d’amont, son projet de la vallée de Toshka, irriguée en plein désert à l’aide d’un canal de dérivation partant du lac Nasser : en accroissant sa consommation d’eau du Nil, l’Égypte se dote de l’argument du fait accompli pour de futures négociations.

Fig. 2. Le barrage Atatürk, sur l’Euphrate, dans le sud-est de la Turquie

Source : www.tourismturkey.org/

Ce caractère unilatéral de certains gestes commis attise la colère des autres pays d’un même bassin, tout autant sinon plus que l’enjeu strictement hydraulique : l’Éthiopie n’est pas directement lésée par l’irrigation de la vallée de Toshka, mais Addis Abeba n’a pu s’empêcher de lire, dans ce geste égyptien, la poursuite d’une politique unilatérale de mise en valeur des eaux du fleuve comprise par Le Caire comme excluant de facto l’agriculture irriguée en Éthiopie : il ne peut y avoir d’irrigation importante en Éthiopie sans que cela ne diminue les volumes disponibles en aval. De même, c’est la décision unilatérale d’Israël de mobiliser cette ressource régionale qui a exaspéré la Jordanie et la Syrie. Un geste unilatéral vient renforcer des tensions politiques au point de rendre la dimension purement hydrologique accessoire, à tout le moins secondaire par rapport aux enjeux politiques, et c’est pourquoi le facteur hydraulique, dans ce type de conflit, peut être aussi dangereux, en ajoutant un facteur supplémentaire à des conflits aigus et multidimensionnels; en fournissant aux États des instruments de pouvoir qu’ils peuvent employer dans le cadre de ces conflits (détourner une rivière, fermer un barrage); en attisant la méfiance et l’hostilité entre États aux relations déjà dégradées. De ce point de vue, s’il est peu probable, dans le contexte actuel, que l’eau soit un facteur capable seul de déclencher une guerre, les conflits sur l’eau dans des régions déjà affectées par des relations difficiles, en venant se superposer à des antagonismes qui rendent peu probables des négociations, viennent contribuer au risque de conflit.

2. Des solutions fonctionnelles mais peu durables ?

Le chercheur Aaron Wolf se fait catégorique : il n’y a jamais eu de guerre de l’eau depuis 4 500 ans – quoique tous les analystes ne soient pas d’accord sur ce point6 – il y a donc peu de chances qu’il y en ait une prochainement, même s’il reconnaît que des enjeux hydrauliques peut naître la violence.7 John Allan8 et Anthony Turton9 abondent dans ce sens. Ces chercheurs soulignent que très peu de guerres ayant l’eau pour enjeu ont éclaté dans l’histoire, alors qu’au contraire, on recense de très nombreux traités et gestes de coopération.

Aucune fatalité n’existe quant à la probabilité qu’un conflit éclate sous la pression conjointe des nombreux facteurs de tension, dont l’eau. Jusqu’à présent, en effet, seules la guerre pour la rivière Zeravchan en Asie centrale et la guerre des Six Jours semble correspondre à ce schéma ; la guerre a été évitée entre Syrie et Irak en 1974, entre Syrie et Turquie en 1990 et 1998, entre Égypte et Soudan en 1958 et 1995, entre Israël et Liban en 2002 lorsque les sources du Wazzani (affluent libanais du Hasbani) ont fait l’objet d’un projet d’exploitation par le Liban.

Pourquoi ? D’une part, la tension sur l’eau n’est pas encore telle qu’elle permette, à elle seule, d’envisager le risque inhérent à toute guerre comme une alternative valable – surtout dans le cadre de la dissuasion du fort au faible, comme dans les cas d’Israël envers le Liban, ou de la Turquie alliée à Israël contre la Syrie. Les importations de produits alimentaires (l’eau virtuelle) ont pour le moment permis de compenser les contraintes à l’agriculture irriguée en Égypte, en Jordanie, en Éthiopie. D’autre part, des solutions négociées ont parfois permis d’apaiser les tensions portant sur le partage de l’eau. Ainsi, la médiation saoudienne de 1974 a-t-elle permis de calmer la méfiance entre Bagdad et Damas. En 1994, la Jordanie et Israël, dans le traité de paix qu’ils venaient de signer, avaient inclus une clause de partage des eaux du Jourdain. L’Initiative du Bassin du Nil (IBN), créée en 1999, n’a pas encore permis d’aborder l’épineuse question des volumes que l’Égypte accepterait de voir l’Éthiopie consommer pour son agriculture, mais au moins les positions des deux pays sont-elles moins crispées sur des arguments irréconciliables, l’Égypte reconnaissant à l’Éthiopie le droit d’employer les eaux du Nil bleu, et l’Éthiopie reconnaissant qu’elle a la responsabilité de ne pas causer de dommage à l’Égypte en aval. En 1960, le traité de l’Indus permettait au Pakistan et à l’Inde, alors encore en état de guerre, de partager les eaux du bassin du fleuve, grâce à une importante aide financière promise par la Banque mondiale.

Ces solutions, provisoires parfois comme l’accord de 1987 sur le débit minimal de l’Euphrate entre Turquie et Syrie, ou conçues comme partielles, comme l’accord jordano-israélien de 1994, démontrent certes qu’il est possible de parvenir à des accords, même dans des cas de forts antagonismes; il importe aussi de souligner qu’il ne faut pas les considérer comme des règlements définitifs des litiges sur l’eau. Le traité de 1994 n’a en rien résolu le fond des problèmes d’eau de la Jordanie et son désir de pomper davantage d’eau du Yarmouk, principal affluent du Jourdain; l’IBN progresse très lentement alors que les besoins alimentaires éthiopiens progressent rapidement et que la dépendance alimentaire égyptienne s’accroît chaque année – près de 3,9 milliards $ en 2002, malgré une aide alimentaire américaine importante. Sceptique quant aux guerres de l’eau, Homer-Dixon estime pourtant que le cas de figure le plus probable pour un éventuel conflit sur cette ressource serait la vallée du Nil, parce que l’Égypte se sent militairement capable, à la différence de la Syrie dans son différend avec la Turquie, de faire prévaloir son point de vue si elle l’estime nécessaire.10 Si, pour l’heure, l’Égypte comme l’Éthiopie acceptent de laisser sa chance à la diplomatie dans le cadre de l’IBN, les besoins en eau des deux pays, tout comme ceux d’autres pays comme la Tanzanie et l’Ouganda qui ont annoncé leur intention de développer l’irrigation dans le bassin du Nil, vont continuer à croître – jusqu’à la limite du débit maximal du bassin. Que se passera-t-il après, alors que les populations continuent d’augmenter rapidement ? L’importation de denrées alimentaires (l’eau virtuelle) n’est pas une solution définitive du fait du coût croissant de ces importations.

L’accord sur l’autonomie de l’Autorité palestinienne ne permet pas aux Palestiniens de disposer des aquifères de leur sous-sol. Le traité de l’Indus de 1960 n’a pas empêché la tension de remonter lorsque le Pakistan a protesté avec véhémence contre de nouveaux projets indiens dans le bassin, à partir de 2003. En fait, des solutions négociées peuvent parfois se révéler de grandes réussites, mais demeurent à la merci, tant de l’aggravation de la situation hydraulique dans les pays concernés, que de l’évolution des tensions entre ces pays. L’eau est une composante d’un système de relations conflictuelles qui peut se dégrader très vite sous l’effet de facteurs indépendants de sa gestion : le fragile consensus réalisé alors en matière hydraulique peut voler en éclats sous l’effet d’un regain de tension.

3. Le danger des modèles conceptuels

Outre ces réserves quant à la capacité durable des négociations de permettre d’éviter des conflits, il est permis de se demander dans quelle mesure tout le débat sur les guerres de l’eau du XXIe siècle n’est pas marqué au coin d’un certain dogmatisme, ce que Julie Trottier a qualifié de « concept hégémonique ».11 Au lieu d’examiner, de façon empirique, dans quelle mesure certains conflits pouvaient être liés à l’accroissement des tensions sur le partage de la ressource, une approche a priori légitime compte tenu des changements climatiques et de la très forte augmentation de la population qu’a connu le XXe siècle, de nombreux chercheurs se sont positionnés de façon dogmatique, soit estimant que les guerres de l’eau étaient inévitables, soit, tout aussi dogmatiquement, que les guerres de l’eau n’existeraient pas puisqu’elles n’ont pas existé (Trottier, 2002, p.6-7). A l’appui de la première thèse, l’idée que les États sont les seuls acteurs du développement, et qu’ils veulent le développement de la ressource en eau à tout prix, y compris la guerre si les tensions deviennent trop fortes : une inégale répartition de l’eau induirait l’idée que la guerre peut remédier à cette situation ; les détracteurs de cette vision, outre l’argument historique, font valoir que de telles guerres coûtent bien trop cher, soulignant ainsi la dimension rationnelle d’une approche coopérative et économique. Il faut dire que le concept de « guerres de l’eau » a émergé principalement lors de la fin de la guerre froide : si les conflits idéologiques ne paraissaient plus de mise, plusieurs analystes en relations internationales se sont alors tournés vers les tensions montantes au sujet du partage de l’eau, pour en faire un modèle conceptuel à même d’expliquer les futurs conflits. Les attentats du 11 septembre 2001 ont – provisoirement ? – éclipsé la rhétorique au sujet des guerres de l’eau pour redonner un certain souffle à un autre modèle hégémonique, celui du « choc des civilisation » de Samuel Huntington, pourtant tout aussi réducteur, voire entaché d’erreurs12 que celui des incontournables « guerres de l’eau » du XXIe siècle.

Pourtant, la réalité ne se réduit jamais à des postulats trop réducteurs, en particulier dans le domaine de la gestion de l’eau, où interviennent un très grand nombre d’acteurs – État, mais aussi groupes de pression sociaux, religieux et politiques, lobbies économiques – avec leurs propres représentations.

4. Les conflits de proximité et de basse intensité

De fait, l’État n’est pas le seul acteur à jouer un rôle important dans la mise en valeur de la ressource. Si les médias ont accordé beaucoup d’attention aux futures « guerres de l’eau », possibles conflits interétatiques livrés pour le contrôle de l’eau, ils ont beaucoup moins rapporté la multiplication des conflits de proximité pour l’accès à la ressource.

4.1. De nombreux conflits très localisés pour le contrôle de la ressource

Or, justement, si l’histoire ne permet pas de relever de nombreux conflits interétatiques portant directement sur l’eau, le passé montre qu’il y a déjà eu des conflits violents pour l’eau, des conflits internes, locaux. En effet, ce ne sont pas seulement les États qui sont les vecteurs de tensions pour le partage de l’eau : lorsque les sociétés sont confrontées à un partage plus difficile de cette ressource, du fait d’un accroissement de la demande, d’une diminution des quantités disponibles ou des deux à la fois, les difficultés socio-économiques résultantes peuvent conduire ces tensions à éclater sous la forme d’affrontements intercommunautaires. Un tour d’horizon, non exhaustif, de tels conflits depuis 1989 est présenté au tableau 1 et à la figure 1.

Tableau 1. Affrontements locaux pour l’eau, 1989-2008
Liste non exhaustive

Date

Acteurs

Description

1982

1988-1989

Kirghizstan, Tadjikistan

Importantes violences intercommunautaires au sujet du partage de l’eau de l’Isfara, vallée de la Fergana.

1989

Mauritanie et Sénégal

Des émeutes font plusieurs centaines de morts au Sénégal lorsque des foules apprennent qu’une bagarre a fait 2 morts à la frontière, sur le fleuve Sénégal. Des échanges d’artillerie entre les deux pays auraient été rapportés. Les deux pays rompent leurs relations diplomatiques.

Ces fortes tensions opposent des populations sédentaires et nomades dans la vallée du Sénégal, qui cherchent à tirer parti du fleuve pour trouver des pâturages et des terres irrigables, après les débuts de l’aménagement du fleuve. Ces violences surviennent aussi dans un contexte de litige frontalier et de tensions intercommunautaires en Mauritanie, entre Maures et Haalpulaars.

1990

Kirghizstan, Ouzbékistan

Importantes violences intercommunautaires au sujet du partage de l’eau à Osh, vallée de la Fergana. On relève au moins 300 morts.

1991

Karnataka et Tamil Nadu (Inde)

Le différend entre les deux États de l’Union sur l’usage des eaux du fleuve Cauvery aboutit à de très violentes émeutes, qui font plusieurs morts, dont 25 en 1992. En 2002, un jugement de la Cour suprême indienne n’a fait qu’accentuer les tensions entre les deux États.

Avril 1999, février 2001

Kenya

Heurts entre fermiers et éleveurs nomades au sujet de l’accès et de l’utilisation de l’eau ; plus d’une centaine de morts en 2001.

Juin 1999

Mali et Mauritanie

Des heurts entre villages de part et d’autre de la frontière au sujet de l’accès à l’eau font 13 morts.

Février 2001

Kenya

Des affrontements autour du fleuve Tana pour l’accès à l’eau et aux pâturages font plus d’une centaine de morts.

Février 2002

Pakistan

12 morts lors d’une dispute entre clans rivaux au sujet de l’emploi de l’eau à des fins agricoles, dans le pays baloutche.

2003-2007

Darfour (Soudan)

La crise du Darfour a été interprétée par l’OUA comme un conflit portant sur l’accès aux terres et à l’eau, dans un contexte de sécheresse prolongée.

Septembre 2004

Angola

Dans la province méridionale de Huila, des litiges sur l’accès à l’eau ont dégénéré en heurts interethniques, provoquant plusieurs morts.

2004-2006

Somalie

Une dispute récurrente au sujet de l’accès à des puits entre les clans Murursade et Duduble (appelée par les villageois « la guerre des puits ») a fait plus de 250 morts dans la région d’El Bur (360 km au nord-est de Mogadiscio).

Février-juillet 2005

Kenya

Des affrontements en plusieurs points du pays font plusieurs dizaines de morts pour l’accès aux terres et à l’eau, notamment autour du fleuve Tana.

Juillet-août 2006

Sri Lanka

L’armée et les rebelles tamouls s’affrontent pour le contrôle du canal d’irrigation de Maavilaru, dans le nord-est du pays.

Mai 2008

Burkina Faso

Des heurts entre nomades et agriculteurs pour l’accès à l’eau et aux pâturages font 15 morts dans les provinces de Poni et Bougouriba, dans le sud-ouest du pays.

Source : Frédéric Lasserre, compilation de nombreuses sources, dont Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc. Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau. Presses de l’Université du Québec, Québec, 2e édition, 520 p., août 2005 ; Céline Vandermotten, Géopolitique de la vallée du Sénégal. Les flots de la discorde. L’Harmattan, Paris, 2004, p.41 ; René Cagnat, « Asie centrale : de l’eau dans le gaz », Le Courrier de l’Unesco, octobre 2001, p.29 ; « Water Conflicts in Tana River District, Kenya », NETWAS, septembre 2005, www.netwas.org/newsletter/articles/2005/09/4; IRIN News, www.wsscc.org/source/weekly/99267.html#mali-mauritania; Libération, 8 février 2005; La Presse, 5 août 2006; Jeremy Allouche, Water Nationalism : an explanation of the past and present conflicts in Central Asia, the Middle East and the Indian Subcontinent, thèse de doctorat en relations internationales, Université de Genève, 2005, pp.164-165 ; Arbia Hilali, « La légion et les points d’eau en Afrique romaine: le témoignage de la Numidie », Revue en ligne de la Chaire de recherche du Canada en interactions société-environnement naturel dans l’Empire romain, www.chaire-rome.hst.ulaval.ca/revue.htm#hilali2, 2005, c. le 3 novembre 2006 ; Pierre Blanc, « Le Liban, l’eau, la souveraineté », Confluences Méditerranée nº56, 2006, p.132 ; « Burkina Faso: Violence between nomads and farmers kills fifteen », IRIN News, www.irinnews.org/PrintReport.aspx?ReportId=78663.

Fig. 2. Conflits et tensions dans le monde liés au partage de l’eau.


Source : F. Lasserre, L’eau, enjeu mondial. Géopolitique des ressources en eau, Le Serpent à Plumes, Paris, 2003, p.77.

4.2. Des conflits pour l’eau : un type de conflit ancien

Ce type de conflit n’est pas récent : voici longtemps que des affrontements localisés intercommunautaires émaillent les usages concurrents de la ressource. De l’examen de ces conflits, anciens ou modernes, il apparaît que les tensions sont favorisées lorsque au mode d’utilisation de l’eau se superpose des différences ethniques et/ou religieuses : il est plus facile de stigmatiser le concurrent en matière hydraulique s’il est différent. Mais ce facteur explicatif est limité : dans le cas des villages du Valais, des fermiers de l’Arizona ou du conflit de la vallée de l’Owens, aucun clivage manifeste n’existait. La ligne de fracture s’est constituée uniquement sur la concurrence dans les usages de l’eau, lorsqu’une rupture majeure dans la disponibilité de la ressource s’est faite sentir : dans le Valais, le développement rapide de l’irrigation des prés pour l’élevage a induit une rapide hausse de la demande et donc du captage des torrents de montagne; en Arizona, le développement de l’irrigation a buté sur une sécheresse; dans la vallée de l’Owens, le captage de l’eau par Los Angeles, a brusquement fait baisser le niveau de la rivière et de l’aquifère.

Tableau 2. Des affrontements locaux anciens
Quelques exemples

Date

Acteurs

Description

Ier-IIe s.

Afrique du Nord conquise par Rome

Conflits entre colonies militaires romaines et populations locales pour le contrôle de la ressource en eau.

XVe s.

Communes de montagne, Valais suisse

Nombreux conflits entre villages pour la captation des torrents de montagne, à l’époque de l’expansion de l’élevage et des besoins en fourrage irrigué. Destructions de canaux, affrontements intercommunautaires parfois sanglants.

1897-1899

Arizona

De très faibles précipitations diminuent tant les quantités d’eau disponibles que de nombreux heurts armés opposent des fermiers entre eux sur la question de l’appropriation de la ressource.

1913-1925

Ville de Los Angeles et villages de la vallée Owens

De nombreux attentats à la bombe sont perpétrés par les agriculteurs sur l’aqueduc de détournement de l’eau de la vallée, destiné à alimenter la ville de Los Angeles.

Source : Frédéric Lasserre, dans Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc. Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau, op. cit., 2005; Arbia Hilali, « La légion et les points d’eau en Afrique romaine: le témoignage de la Numidie », Revue en ligne de la Chaire de recherche du Canada en interactions société-environnement naturel dans l’Empire romain, www.chaire-rome.hst.ulaval.ca/revue.htm#hilali2, 2005, c. le 3 novembre 2006.

De fait, plutôt que de voir dans ces conflits locaux une illustration nouvelle de conflits interethniques, de prétendues « haines ancestrales » qui n’expliquent rien13, une meilleure clé de lecture réside dans la vitesse de la rupture hydraulique, provoquée soit par un changement dans la disponibilité, soit par une mutation dans les usages, ou encore par l’irruption d’un nouvel acteur qui vient bouleverser l’équilibre du partage de la ressource. Le potentiel de conflit croît avec la rapidité et l’ampleur de la rupture, lorsque celle-ci dépasse les capacités d’adaptation au changement des sociétés qui y sont confrontées. Ce mécanisme renvoie au concept de capacité sociale d’adaptation ou d’ingéniosité sociale, développé par Thomas Homer-Dixon et Leif Ohlsson.

5. Des conflits internes : la cohésion sociale et politique impossible sans l’eau

La rareté de l’eau est un phénomène très relatif en ce sens qu’il n’induit pas les mêmes effets sur toutes les sociétés. La Thaïlande et la Floride, par exemple, pourtant dotées de climats tropicaux et bien arrosées, manquent de plus en plus d’eau et soumettent leurs aquifères à des pompages excessifs. L’Égypte craint de manquer d’eau à court terme alors qu’elle disposait théoriquement de 830 m³ d’eau renouvelable par habitant en 2002, tandis qu’Israël a pu assurer le développement d’une société industrielle, tout en conservant un secteur agricole important, avec une disponibilité théorique de 265 m³/an/habitant en 2002.14 Cette disparité de la rareté vécue (à la différence du niveau de rareté objectif, exprimé en volume disponible par habitant, et qui n’est qu’une donnée statistique) ne peut s’expliquer que parce que l’usage de l’eau revêt avant tout un caractère socio-économique, ce qui explique des structures de consommation et des dynamiques de changement de ces structures fort différentes d’une société à un autre. Ohlsson distingue la ressource en eau elle-même de la ressource sociale : une société, confrontée à un niveau croissant de rareté de la ressource brute, pourra y faire face sans nécessairement voir sa prospérité en souffrir, en mobilisant sa « capacité d’adaptation sociale » selon Ohlsson15, ou « ingéniosité » selon Homer-Dixon.16

En ce sens, la rareté de l’eau n’est pas la même chose que la pauvreté en eau, une situation qui recouvre à la fois la rareté de l’eau, définie en disponibilité par habitant, et la rareté de la capacité d’adaptation sociale. Face à la rareté de l’eau, une société pourra développer des systèmes de récupération et de recyclage, des méthodes d’irrigation plus performantes, des usines de dessalement plus efficaces – en recourant à la technologie. Mais elle pourra aussi modifier ses comportements, notamment accepter la tarification de son eau ; consommer moins de viande et donc réduire la part de l’élevage, fort consommateur d’eau par kilogramme produit, dans la production agricole globale ; changer de cultures ; entériner des choix politiques d’arbitrage entre les besoins concurrents de certains de ses groupes. La consommation de l’eau et la satisfaction des besoins qu’elle induit ne sont pas, on le voit, qu’une question de technologie et d’approvisionnement : elles sont aussi des questions de comportements socio-économiques et de choix politiques, d’où le terme de capacité d’adaptation sociale. Cette notion permet de comparer des situations fort différentes, celle de l’Ouest des États-Unis par exemple, confronté à une certaine pénurie d’eau mais où les piscines extérieures sont monnaie courante, et les fermiers palestiniens de Cisjordanie : dans les deux cas, rareté de l’eau il y a, mais la pauvreté en eau n’est pas la même, car le potentiel d’adaptation sociale est bien supérieur aux États-Unis du fait des arbitrages possibles et du potentiel d’économies agricoles et domestiques en eau, tandis que toute mesure d’économie d’eau en Cisjordanie frappe durement le secteur agricole, qui employait encore environ 18% de la population active en 2004.

Le concept de capacité sociale d’adaptation est donc particulièrement pertinent ici, car on peut se poser la question du degré d’adaptation de nombreuses sociétés confrontées à une rupture hydraulique rapide. Face à une raréfaction de l’eau, les pouvoirs publics et la société répondront par un dosage d’arbitrage, d’encouragement en faveur de technologies moins consommatrices, d’investissements dans le recyclage et les mesures d’économies, ou d’efforts pour changer les attitudes face à l’eau. Tous ces processus sont plus aisés lorsque les capacités financière et technologique sont présentes.

En leur absence, divers blocages peuvent paralyser les processus de changements, blocages d’ordre social, économique, politique, sans compter le jeu des représentations politiques. Et ces blocages peuvent accroître les tensions engendrées par les situations de rareté, au point de provoquer des éruptions de violence. On peut penser qu’il existe un lien entre capacité d’adaptation sociale à une situation de stress hydrique, de rareté relative de l’eau, et risque de voir un conflit éclater : moins une société sera en mesure de s’adapter à la tension sur la ressource, plus grands seraient les risques de voir les litiges dégénérer en conflit interne, entre catégories d’usagers.17

Que ce soit en Palestine, au Pakistan, en Inde, au Kenya, en Asie centrale, au Darfour, dans des sociétés de faibles moyens technologiques et financiers, et où une forte proportions de la population active est rurale, la détérioration des conditions d’exploitation agricole, du fait de la moindre disponibilité de l’eau, de la pollution, de la salinisation des sols qui résulte souvent d’une mauvaise gestion des techniques d’irrigation, conduit à la diminution rapide du niveau de vie des paysans, lesquels sont parfois tentés de quitter leur région pour venir gonfler les villes, ou de recourir à la violence.

La plupart des litiges sur l’eau devraient se régler par la voie pacifique, estime Peter Gleick, du Pacific Institute for Studies in Development. « Mais il y a de plus en plus d’indices qui laissent penser que le droit international pourrait ne pas suffire pour gérer les tensions provoquées par les litiges actuels et futurs »25, surtout s’il s’agit de tensions internes aux États. De plus, s’il juge peu vraisemblable tout conflit entre États portant sur l’eau, Homer-Dixon reconnaît cependant que la tension croissante sur la ressource pourrait se traduire par un frein sérieux à toute croissance économique et par la déstabilisation des sociétés. En particulier, il souligne que l’adaptation socio-économique pour faire face à une raréfaction de ressources renouvelables est délicate du fait de leur fréquente imbrication dans des écosystèmes complexes. L’épuisement d’une ressource détruit parfois ces écosystèmes, et l’impact économique de la seule rareté de la ressource, par effet de boule de neige, devient beaucoup plus considérable que la rareté d’une ressource non-renouvelable : il faut non seulement trouver des substituts pour cette ressource, mais aussi faire face à la dégradation de l’environnement.26 Ce point est particulièrement explicite dans l’évolution de la question agricole dans le nord de la Chine, où la baisse des aquifères provoquée par la mise en culture de vastes superficies de sols fragiles a accéléré la dégradation des sols, leur érosion et la ruine des paysans installés sur ces terres fragiles. Un autre pourfendeur de l’idée de guerres de l’eau, Aaron Wolf, rejoint Homer-Dixon sur ce point : « si les guerres de l’eau sont sans doute un mythe, le lien entre l’eau et la stabilité politique ne l’est certainement pas. »27, approuvé en ce sens par Jacques Bethemont.28 Par quel mécanisme ? Dans une région frappée par une rareté croissante, les conditions socio-économiques se dégradent ; la production alimentaire stagne, voire diminue, et la population s’appauvrit. Cette paupérisation déracinerait les populations rurales et les conduirait à émigrer vers les villes où les pouvoirs publics ne parviendraient pas, faute de moyens financiers, à assurer la construction des infrastructures de base, dont les aqueducs municipaux, renforçant ainsi le cercle infernal de la pauvreté, du mécontentement, du recours à la violence et au choix de boucs émissaires comme exutoire du désespoir de populations déracinées. Ce noir scénario met en lumière le rôle potentiel du manque d’eau dans la dégradation du tissu social. Il met à jour une partie des mécanismes qui pourraient conduire, à partir de la paupérisation, à la montée de l’insécurité et à l’incapacité progressive des pouvoirs publics à assurer la sécurité face à une montée de la violence ou du terrorisme – scénario pessimiste de « l’anarchie à venir » de Robert Kaplan.29


Ainsi, sans qu’il y ait vraiment guerre entre deux États à propos de l’eau, il importe de souligner le rôle de la rareté de la ressource dans la déliquescence des sociétés, induites par le manque d’eau et l’incapacité d’y faire face, prologue à une possible guerre civile - à une guerre de l’eau.30 Faute d’investissement dans des systèmes d’irrigation plus performants ou faute d’arbitrage issu d’une coopération pleinement consentie par tous les États d’un bassin versant, la demande en eau poursuivra sa croissance. Et les crispations des gouvernants sur cette question, renforcées tant par des représentations, parfois exagérées, de mise en cause de la sécurité alimentaire de l’État, que par les contentieux noués avec les voisins, pourraient pousser plus d’une capitale à externaliser des difficultés internes explosives par une fuite en avant dans un conflit avec un voisin, ou conduire au délitement de plus d’un État trop faible pour gérer le partage de l’eau.


Pour en savoir plus :

Ashton, P. (2000), « Southern African Water Conflicts: Are They Inevitable or Are They Preventable? » dans Green Cross International (dir.): Water for Peace in the Middle East and Southern Africa, Genève: Green Cross International.

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Cagnat, René. « Asie centrale : de l’eau dans le gaz », Le Courrier de l’Unesco, octobre 2001.

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Lasserre, Frédéric
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1 Cet article est une version modifiée, étendue et mise à jour d’un article paru en 2007, « Conflits hydrauliques et guerres de l’eau : un essai de modélisation », Revue internationale et stratégique (Paris), 66, p.105-118.

2 Frédéric Lasserre (dir.), 2005, Transferts massifs d’eau. Outils de développement ou instrument de pouvoir ? Presses de l’Université du Québec, Québec, 610 p. ; A. Le Gars, A. Yezza et F. Lasserre, 2007, « L’eau virtuelle: un nouveau concept pertinent pour la gestion des ressources hydriques ? », Vecteur Environnement, www.reseau-environnement.com, 40(1), 2007, p.30-41.

3 Frédéric Lasserre, « Le prochain siècle sera-t-il celui des guerres de l’eau ? », Revue Internationale et Stratégique, 1999, n°33, p.106.

4 Peter Gleick, « Water and Conflict. Fresh Water Resources and International Security », International Security, 18, 1, 1993, p.85; Martin Sherman, The Politics of Water in the Middle East, An Israeli Perspective on the Hydro-Political Aspects of the Conflict, MacMillan Press, New York, 1999, p.51.

5 « Use of force to protect Nile not ruled out », Egyptian Gazette, 10 octobre 1991; cité par Joyce Starr, Covenant over Middle Eastern Waters, Henry Holt, New York, 1995, p.53.

6 René Cagnat relève, notamment, la longue guerre entre les émirats de Boukhara et de Kokand pour le contrôle de la rivière Zeravchan, affluent de l’Amou Daria, aux XVIIIe-XIXe siècles. René Cagnat, « Asie centrale : de l’eau dans le gaz », Le Courrier de l’Unesco, octobre 2001, p.29.

7 Aaron Wolf, « Conflict and Cooperation along International Waterways », Water Policy, vol. 1, nº2, 1998, p.252-253.

8 John Allan, « Avoiding War over Natural Resources », in S. Fleming, (dir), War and Water, Genève, ICRC Publication Division, 1999, pp.251-255.

9 Anthony Turton, « Water Wars : enduring myth or impending reality? », in Water Wars : enduring myth or impending reality?, sous la dir. de Hussein Solomon et Anthony Turton, Africa Dialogue Monograph Series nº2, Pretoria, juin 2000, pp.165-175.

10 Thomas Homer-Dixon, Environment, Scarcity and Violence, Princeton University Press, Princeton, 1999, pp.139-140. Il partage ainsi le point de vue de Frederick Frey, « The political context of conflict and cooperation over international river basins », Water International, 18, 1993, p.379.

11 Julie Trottier, « Water Wars : the rise of a hegemonic concept. Exploring the making of the water war and water peace belief within the Israeli-Palestinian Conflict », From Potential Conflict to Cooperation Potential (PCCP): Water for Peace.UNESCO-Green Cross, 2002, http://webworld.unesco.org/Water/wwap/pccp/cd/pdf/history_future_shared_water_resources/water_wars_hegemonic_concept.pdf, c. le 8 juillet 2008.

12 Frédéric Lasserre et Emmanuel Gonon, « L’École étatiste ou géoréaliste », Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires, Armand Colin, coll. U, Paris, 2008.

13 Le mécanisme de ces « haines ancestrales » néglige d’expliquer comment elles ont pu apparaître et en quoi elles peuvent n’être que des représentations instrumentalisées dans le cadre de conflits sociaux, économiques ou territoriaux.

14 EarthTrends, Country Profiles, 2003.

15 Leif Ohlsson, « Water and social Resource Scarcity – an Issue Paper Commissioned by FAO/AGLW », communication à la 2ème Conférence par courriel, Managing Water Scarcity, WATSCAR 2, 1998.

16 Thomas Homer-Dixon, « The Ingenuity Gap : Can Poor Countries Adapt to Resource Scarcity ? », Population and Development Review, 21(3), 1995, pp.588-589.

17 Frédéric Lasserre, « Les guerres de l’eau : mythe ou réalité future ? », dans Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc. Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau. Presses de l’Université du Québec, Québec, 478 p., janvier 2003 ; Wolf et al, « International waters : identifying basins at risk », Water Policy, 5, 2003.

18 Sandra Postel et Aaron Wolf, « Dehydrating Conflict », Foreign Policy, sept./oct. 2001, version internet.

19 Lester Brown, « How Water Scarcity Will Shape the New Century », 14 août 2000, EarthTrends.

20 The Economist, 12 septembre 2005.

21 Sawaal News, 19 avril 2001, http://news.sawaal.com/19-Apr-2001/International/41.htm, document consulté le 28 novembre 2001.

22 Allocations of Water and Responsibilities in an Israeli – Palestinian Water Accord, www.wws.princeton.edu/~wws401c/, c. le 25 avril 2005.

23 Frederick Frey et Thomas Naff, « Water : an Emerging Issue in the Middle East ? » Annals of the American Academy, n°482, 1985; Jacques Bethemont, « L’eau, le pouvoir, la violence dans le monde méditerranéen », Hérodote nº103, 2001, pp.196-197.

24 Aaron Yair et Haim Gvirtzman, « Bilan d’eau d’Israël : situation présente et perspectives d’avenir », Cahiers Sécheresse, 6, 1995, p.64.

25 Peter Gleick, cité par Michael Renner, Fighting for Survival. Environmental Decline, Social conflict and the New Age of Insecurity. Worldwatch Environment Alert Series, WW. Norton, New York, 1996, p.60.

26 Thomas Homer-Dixon, « The Ingenuity Gap : Can Poor Countries adapt to Resource Scarcity ? » Population and Development Review, 21(3), 1995, p.592.

27 « While water wars may be a myth, the connection between water and political stability certainly is not ». Aaron Wolf, « Conflict and Cooperation along International Waterways », Water Policy, vol. 1, nº2, 1998, p.261.

28 « Il se peut qu’il n’y ait pas dans un avenir prévisible de « guerres » de l’eau au sens convenu du terme [...] mais les incidents de frontières, les luttes intestines [...] sont bien là et iront sans doute en se multipliant, l’eau étant tour à tour la cause, le prétexte ou l’une des composantes de ces multiples troubles ». Jacques Bethemont, Les grands fleuves. Armand Colin, Paris, 1999, p.208.

29 Robert Kaplan, « The Coming Anarchy », The Atlantic Monthly, avril 1994; The Coming Anarchy, Shattering the Dreams of the Post-Cold War Era, Random House, New York, 2000.

30 Thomas Homer-Dixon, Environment, Scarcity and Violence, Princeton University Press, Princeton, 1999, pp.139-140, 178-179; Marq de Villiers, « La géopolitique de l’eau », Revue des Deux Mondes, Paris, septembre 2000, p.28.

Livres récents :

Lasserre, Frédéric et Emmanuel Gonon. Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris, Armand Colin, coll. U, 478 p., 2008.

 
Brun, Alexandre et Frédéric Lasserre (dir.). Les politiques de l'eau. Grands principes et réalités locales. Québec, Presses de l'Université du Québec, 438 p., 2006, http://www.puq.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=G1457

Lasserre, Frédéric (dir). Transferts massifs d’eau. Outils de développement ou instrument de pouvoir ? Presses de l’Université du Québec, Québec, 610p., 2005, http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1379

Lasserre, Frédéric et Luc Descroix, Eaux et territoires. Tensions, coopérations et géopolitique de l'eau, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2e édition, 2005, 510 p. http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1384

Lasserre, Frédéric (dir). L’éveil du dragon. Les défis du développement de la Chine au XXIe siècle. Presses de l’Université du Québec, Québec, 476p., 2006, http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1390


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