Guerres de l’eau dans le monde : quelles perspectives ?
Frederic Lasserre
Professeur-chercheur, Université Laval (Québec).
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Depuis le début des années 1990, beaucoup a été dit et écrit au sujet des futures « guerres de l’eau » annoncées pour le XXIe siècle. Aux prophètes des conflits pour l’eau répondent les inébranlables sceptiques, pour qui l’absence de conflit interétatique dans le passé est gage de leur caractère improbable dans le futur.

Pour les premiers, les tensions croissantes sur la ressource, renforcées par l’expansion démographique et les pressions qu’elle exerce sur l’agriculture irriguée, dans un contexte de changements climatiques, conduiront les États, dont les sociétés affichent déjà des signes de tension croissante, à s’affronter pour régler des différends sur le partage d’une ressource essentielle et que les gouvernements regarderaient de plus en plus comme objet de souveraineté.

Pour les seconds, toute guerre pour l’eau coûterait trop cher à n’importe quel gouvernement pour qu’elle en vaille la peine. De plus, des solutions existeraient : le commerce de l’eau virtuelle constitue une alternative rationnelle à l’arrêt de la croissance des surfaces irriguées dans les pays confrontés à la rareté de l’eau; les transferts massifs ou la généralisation de techniques comme le goutte à goutte constitueraient également des pistes qui écarteraient toute perspective de conflit. Enfin, la quasi-absence de « guerre de l’eau » dans le passé devrait nous rassurer quant à la possibilité d’une généralisation de ce type de conflit. Aaron Wolf se fait ainsi catégorique : il n’y a jamais eu de guerre de l’eau depuis 4 500 ans – quoique tous les analystes ne soient pas d’accord sur ce point1 – il y a donc peu de chances qu’il y en ait une prochainement, même s’il reconnaît que des enjeux hydrauliques peut naître la violence.2 John Allan3 et Anthony Turton4 abondent dans ce sens.

Or, rien n’est moins sûr, tant les voies du commerce de l’eau virtuelle que des transferts massifs demeurent peu durables pour régler une limitation brutale de l’approvisionnement en eau du secteur agricole et pérenniser une certaine sécurité alimentaire, la crise actuelle de l’approvisionnement en Égypte, par exemple, en fait foi. Le renchérissement actuel des prix alimentaires, en rendant l’eau virtuelle beaucoup plus onéreuse, pourrait relancer les projets de développement de l’irrigation, même dans des régions où la ressource est déjà surexploitée et objet de fortes tensions quant à son partage, comme dans le bassin du Nil, le Proche-Orient, la plaine de Chine du Nord, les bassins du Gange et du Cauvery en Inde. Sans verser dans un pessimisme excessif, force est de reconnaître que l’eau constitue un enjeu politique dont la gestion comprend de multiples dimensions et dont la complexité ne se laisse pas réduire à des solutions technicistes et présentées comme définitives, et parfois même porteuses d’autres conflits : dessalement, transferts massifs, eau virtuelle, irrigation très performante...

De plus, l’argument historique laisse perplexe: si dans le passé très peu de guerres ont éclaté à cause de conflits sur l’eau, leur rareté passée n’est certainement pas gage du futur dans un monde affecté par les changements climatiques et où les besoins alimentaires augmentent à un rythme plus rapide encore que celui de la population. La pression sur la ressource a donc connu une brusque augmentation.

La problématique de l’avènement possible de conflits pour l’eau prend donc racine, non pas dans l’aridité ancienne de certaines régions, mais dans la dynamique d’une demande en explosion face à une ressource limitée et dans la nature des relations entre acteurs, entre États tout comme au sein de chaque société, tant il est vrai que les conflits peuvent bien davantage éclater au sein d’un pays qu’entre gouvernements, comme en témoigne le violent conflit au sein du bassin du Cauvery. C’est ce caractère dynamique qui interdit de s’appuyer sur des raisonnements historiques pour rendre compte de possibles conflits sur l’eau. Qu’en est-il de ces guerres de l’eau annoncées ? Où se situent les principaux foyers de tension, et quel type de conflits pourrait éclater, le cas échéant, au cours du XXIe siècle ?



Livres récents :

Brun, Alexandre et Frédéric Lasserre (dir.). Les politiques de l'eau. Grands principes et réalités locales. Québec, Presses de l'Université du Québec, 438 p., novembre 2006, http://www.puq.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=G1457

Lasserre, Frédéric (dir). Transferts massifs d’eau. Outils de développement ou instrument de pouvoir ? Presses de l’Université du Québec, Québec, 610p., septembre2005, http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1379

Lasserre, Frédéric et Luc Descroix, Eaux et territoires. Tensions, coopérations et géopolitique de l'eau, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2e édition, 2005, 510 p. http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1384

Lasserre, Frédéric (dir). L’éveil du dragon. Les défis du développement de la Chine au XXIe siècle. Presses de l’Université du Québec, Québec, 476p., 2006, http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1390


1 René Cagnat relève, notamment, la longue guerre entre les émirats de Boukhara et de Kokand pour le contrôle de la rivière Zeravchan, affluent de l’Amou Daria, aux XVIIIe-XIXe siècles. René Cagnat, « Asie centrale : de l’eau dans le gaz », Le Courrier de l’Unesco, octobre 2001, p.29.

2 Aaron Wolf, « Conflict and Cooperation along International Waterways », Water Policy, vol. 1, nº2, 1998, p.252-253.

3 John Allan, « Avoiding War over Natural Resources », in S. Fleming, (dir), War and Water, Genève, ICRC Publication Division, 1999, pp.251-255.

4 Anthony Turton, « Water Wars : enduring myth or impending reality? », dans Water Wars : enduring myth or impending reality?, sous la dir. de Hussein Solomon et Anthony Turton, Africa Dialogue Monograph Series nº2, Pretoria, juin 2000, pp.165-175.


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