Sakhaline / Karafuto : une zone de contacts
Arnaud Nanta
Chargé de recherche au CNRS
Centre de recherches sur le Japon (EHESS – CNRS)
Article retiré à la demande de son auteur le 10/12/2009 . remplacé par le résumé.





Résumé de l'article

Le présent exposé envisagera une colonisation oubliée, la colonisation à Karafuto-Sakhaline Sud par le Japon entre 1905 et 1945. On exposera en guise d’introduction l’état de l’historiographie sur le sujet (essentiellement japonaise, russe et américaine), ainsi que les diverses sources primaires existant, sources qui datent du temps de la colonisation et d’après la décolonisation. L’objectif de notre intervention ne sera pas de proposer un tableau général, historique, géographique et « ethnique », de l’île de Karafuto-Sakhaline, mais plutôt — considérant celle-ci comme une zone frontière entre deux puissances régionales, le Japon et la Russie — de saisir les modalités selon lesquelles ces tensions anciennes débouchèrent sur une colonisation systématique de l’île par ces deux pays. On remontera dans un premier temps aux origines de tensions interétatiques qui trouvent leurs sources dans l’Ancien Régime, soit avant la Restauration Meiji (1868), cela afin d’analyser les tenants du débat actuel sur la légitimité / l’illégitimité de l’occupation russe de l’intégralité de l’île (débat concernant aussi le sud de l’archipel de Chishima-Kouriles). Ce débat s’appuie avant tout sur des arguments géographiques et remonte aux voyages de circumnavigation réalisés pour le Shogunat au XVIIIe siècle. Dans un second temps, on brossera un tableau général de la colonisation japonaise à Karafuto suivant trois axes principaux : les institutions et l’industrialisation, l’urbanisation et le colonat, et enfin la question des minorités ethniques (Ainous puis Coréens déplacés dans le cadre du travail forcé durant la Seconde Guerre mondiale). On tentera ainsi de saisir, au-delà des classiques présentations des carnets de voyages russo-nippons ou histoires des politiques internationales, les modalités concrètes de la colonisation japonaise moderne sur l’île après la victoire contre la Russie en 1905 et la mise en place de l’Agence de Karafuto (1907-1949), ce jusqu’à la perte de ce territoire en 1945.

Historiquement et géographiquement, la colonisation japonaise à Karafuto-Sakhaline Sud — le choix du nom employé pour désigner un territoire est lié à la légitimité reconnue à telle prétention, et nous suivons donc ici les noms employés par les deux États, russe et japonais — a représenté un enjeu régional majeur durant l’ère des empires, cela pour deux raisons principales. En premier lieu, cette île a été, et reste encore aujourd’hui, un territoire constituant à la fois une zone géographique de choc entre la Russie, le Japon et la Chine (cette dernière étant cependant rapidement éjectée de la compétition impérialiste au milieu du XIXe siècle) ainsi que, de façon liée, un enjeu géostratégique de premier plan pour la Russie et le Japon du début du XXe siècle. D’abord considéré comme la « porte nord de l’empire » japonais au XIXe siècle, c’est-à-dire comme une zone-tampon au même titre que la Corée également objet de tensions entre ces trois mêmes pays, Karafuto sera l’objet de combats lors de la Guerre russo-japonaise (1904-1905) puis servira de base arrière lors de l’envoi du contingent japonais en Sibérie contre l’Armée rouge en 1918-1922 (Sakhaline nord, la zone russe, fut alors occupée jusqu’en 1925), puis durant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont des logiques purement étatiques qui apparaissent au sein de tensions territoriales qui opposent Japon et Russie depuis le XVIIIe siècle et qui, de fait, traversent et transcendent de façon notable les différents régimes connus par ces pays (de la Russie tsariste à l’U.R.S.S. puis à la Fédération de Russie, ou du Japon shogunal au Japon impérial de Meiji puis à la démocratie d’après 1945). En second lieu, il convient de souligner les moyens mis en place afin de consolider Karafuto-Sakahline Sud : notamment le volume du colonat japonais et le développement en terme d’infrastructures qui a été réalisé par le Japon entre 1905 et 1945. À cette date, près de 500 000 Japonais (soit la moitié du peuplement français en Algérie en 1962) habitaient un territoire de la taille d’un département normal de la métropole, et aménagé suivant une densité urbaine supérieure à Hokkaidô. Pourtant, cette colonie de peuplement développée en prolongement de la métropole, et qui lui fut rattachée en 1942, dut être abandonnée à l’U.R.S.S. après 1945 — après la dernière bataille de la Seconde Guerre mondiale, qui eut lieu sur cette île à la fin du mois d’août 1945 —, sans que les tensions géostratégiques qui l’entourent soient apaisées. La question du rattachement de Karafuto à l’île de Hokkaidô et l’ambiguité des traités qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale à son sujet fait que cette question n’est toujours pas close entre la Russie et le Japon, voire empêche (du fait aussi des déplacements des populations autochtones par la Russie et par le Japon dès le XIXe siècle) de considérer 1945-1949 comme une « décolonisation », car ce territoire était-il encore une colonie à cette date ? En outre, la question de travailleurs forcées coréens, qui durent rester sur l’île après le retour des rappatriés en 1945-1948 au Japon, constitue un autre problème international non résolu concernant cette île.

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