Faut-il tenir pour une frontière la « ligne verte » qui partage l’île de Chypre entre Chypriotes et Turquie ?
 Pierre-Yves Péchoux
Maître de conférences université Toulouse le Mirail
Résumé
Le mot de Chypre désigne en Méditerranée orientale, un état insulaire de peu d’étendue, à peu près 10 000 kilomètres carrés, où vivent environ 850 000 habitants. Il évoque aussi un événement local catastrophique, une guerre de l’été 1974 qui fut interrompue au bout de quelques jours. Mais qui avait permis à l’état le plus proche, la Turquie, de débarquer des troupes, de les installer dans tiers nord de l’île et d’y demeurer depuis. Ce qui a entraîné à partir de l’été 1974 le déplacement d’environ le tiers des insulaires, les uns fuyant sans délai du nord au sud, les autres partant peu à peu du sud au nord ; beaucoup de ces déplacés se présentent toujours comme des réfugiés dans l’île qu’ils habitent. Les habitants de Chypre, ont donc vécu chez eux, l’expérience d’une courte guerre ; ils en ont immédiatement souffert et les témoins de ces combats ou leurs descendants continuent d’en supporter les conséquences qui pèsent encore sur leur existence quotidienne

Nous pouvons désigner ces ressortissants de Chypre comme des Chypriotes. Mais le terme est ambigu : la plupart d’entre eux ne l’emploient que comme une référence géographique. Les uns, les plus nombreux, environ 80% du total, se déclarent Grecs, les autres Turcs, se réclamant de deux croyances religieuses distinctes, christianisme et islam, et le plus souvent de deux langues différentes, grec et turc. Ce qui entraîne, quand on les observe ou quand on envisage leur sort et celui de leur île, qu’on les désigne comme Chypriotes grecs ou Chypriotes turcs. Leurs déplacements provoqués par la guerre de 1974 ont fait que leurs deux groupes occupent aujourd’hui séparément deux pans distincts de l’île. Cette séparation territoriale est une nouveauté. En effet, pendant presque quatre siècles, leur distribution, sans aucun triage géographique, avait permis de les présenter comme « inextricably mixed », d’autant que presque tous pratiquaient autrefois le grec comme une langue d’usage commune. On évitait toutefois de confondre ces groupes et la tradition était de les dénombrer séparément, selon une perspective communautariste fréquemment retenue au Proche-Orient, même après le délabrement de l’empire ottoman. A cela, la Grande-Bretagne qui avait obtenu en 1878 la responsabilité de l’île, dont elle fit une colonie en 1915, ne changea rien ; mais la période coloniale de Chypre fut marquée par la pression croissante de la communauté grecque de l’île pour obtenir sa réunion à la Grèce, à quoi la communauté turque répliqua, avec un ou deux temps de retard, en réclamant la partition de l’île, pour se joindre à la nation turque si ses voisins grecs obtenaient d’être réunis à la Grèce. La Grèce adopta les revendications des Grecs de Chypre, à quoi la Turquie répliqua un peu plus tard en soutenant les réclamations des Turcs de l’île. De ce fait, la compétition entre les projets des Chypriotes grecs et ceux des Chypriotes turcs ajoutait au contentieux qui opposait Grèce et Turquie. Cela rendit bien plus compliquées les négociations entre Britanniques, Chypriotes, Grecs, Turcs qui permirent la décolonisation de l’île en 1960. Cela rendit aussi bien plus complexes des accords qui consacraient la distinction entre les deux groupes d’habitants de l’île sans supprimer entre eux les causes de chicanes possibles et qui reconnaissaient aussi bien à la Grande-Bretagne qu’à la Grèce et à la Turquie des responsabilités particulières dans leurs relations avec le nouvel état indépendant.

A la séparation des deux groupes d’habitants, chacun d’un côté de l’île, s’ajoute qu’ils sont aujourd’hui administrés séparément ; cela donne bien plus de consistance territoriale aux appellations de Chypriotes grecs et Chypriotes turcs. L’île est de fait, sinon de droit, coupée en deux. La république de Chypre n’exerce plus aucune de ses compétences d’état, dans le tiers nord de son territoire où sont regroupés tous les Turcs de l’île et installées des troupes appartenant à la Turquie et commandées par elle. Ces troupes, présentées comme une protection nécessaire aux Chypriotes turcs,  sont peut-être aussi l’instrument d’un protectorat turc sur l’administration installée dans le nord de l’île sans y être reconnue en droit. Du morcellement de l’île de Chypre entre ceux qui l’habitent et entre eux et la Turquie on pourrait imaginer que ce n’est qu’un problème mineur. Le fait que ce problème soit posé depuis longtemps, depuis une génération, le fait qu’il reste encore sans solution entraîne qu’on peut imaginer qu’il serait négligeable: peu de mémoire, sinon dans l’île, des dizaines de milliers de personnes déplacées, peu de fracas sur le terrain, peu de tensions aiguës ressenties dans le champ des relations internationales… A y regarder de plus près, les combats de l’été 1974 et les grands dérangements qu’ils avaient provoqués aussitôt et dans les mois qui suivirent ont profondément changé les dimensions des espaces vécus à Chypre et mutilé les institutions qui avaient été définies en 1959 et 1960 pour fonder la république de Chypre. Mais tout se passe comme si l’on s’accommodait, au fil des années, des conséquences de la violence imposée en 1974 par son voisin continental le plus vaste et le plus peuplé, la Turquie, à un état insulaire de peu de population et de peu d’étendue. Cela ne fait plus de gros titres depuis très longtemps; la période des pansements d’urgence est dépassée ; celle des négociations, pour atteindre une solution acceptable par toutes les parties en cause, s’est éternisée, sans résultat, avant de reprendre plus activement au printemps 2008. On ne s’inquiète pas assez de voir une partie du territoire d’un état devenu membre de l’Union européenne occupée par des troupes d’un autre qui réclame d’entrer dans l’Union.

A observer sur place cette affaire du morcellement de Chypre, on peut la trouver pittoresque. Il arrive même que l’on fasse visiter ici ou là, comme on le fait d’autres monuments historiques, la limite selon laquelle sont juxtaposés depuis la fin d’août 1974 les deux pans de l’île séparés l’un de l’autre. Sans avoir jamais été officiellement démarquée, cette limite est inscrite à travers le sol de toute l’île  sur plusieurs dizaines de kilomètres, du golfe de Morphou, à l’ouest, jusqu’à la baie de Famagouste à l’est. Elle est perceptible, même sans entreprendre de la franchir. On soupçonne son existence en constatant, selon des cartes à moyenne ou grande échelle, les discontinuités des voies de communication qui traversaient l’île selon des itinéraires méridiens. L’imagerie satellitaire confirme les représentations de cloisonnement que donnent beaucoup de cartes à petite échelle : une césure, un hiatus ou une fissure plus ou moins nette, plus ou moins marquées d’un bord à l’autre de l’île. Au ras du sol, bien des obstacles sont établis, entretenus et surveillés comme tels: ils établissent la matérialité de cette cloison et empêchent le plus souvent de la franchir n’importe où et à sa guise : à la densité de tels obstacles, à leurs équipements et à leurs équipages militaires, on peut essayer d’évaluer quels sont les degrés de tension  expérimentés selon cette limite...

Cette limite tranche l’île tout entière, y compris sa capitale, Nicosie, en deux pans inégaux et opposés. Elle écarte les uns des autres leurs habitants au point d’accentuer les différences qui les distinguent, de les rendre comme étrangers, notamment parce qu’elle resta pendant trente ans presque infranchissable; son établissement a maximisé les différends qui avaient surgi ou qui avaient été construits entre Chypriotes et dont la plupart d’entre eux remâchent le souvenir, ce qui entretient la rancune de beaucoup vis-à-vis de ceux d’en face. C’est cette limite qu’on appelle la « ligne verte ».

La« ligne verte », traduction de green line. C’est l’une des cicatrices qui conservent, sur le terrain et dans les commentaires, la trace et la mémoire de combats qui se sont déroulés là voilà un peu plus de trente-quatre ans suite au débarquement de troupes turques chargées de prendre le contrôle d’au moins une partie de Chypre. Cette expression renvoie à l’ensemble des efforts qui furent accomplis sous les auspices des Nations unies; d’abord pour interrompre, en août 1974, les combats commencés en juillet; ensuite pour continuer d’éviter que ne soient relancées les opérations militaires; enfin pour tenter d’effacer, sinon cette ligne, du moins quelques-uns de ses effets quant à l’organisation du territoire de l’île et à l’activité de ses habitants.

Pouvons-nous tenir une telle ligne pour une frontière, soit une limite séparant deux états qui la reconnaîtraient comme telle l’un et l’autre ? Quelle frontière pourrait à l’avenir être fixée suivant cette ligne : frontière dans Chypre, frontière entre Chypriotes des deux bords, frontière de l’Union européenne, frontière de la Turquie ? Avant de tenter de répondre, il faut observer la ligne, son dispositif, son fonctionnement, son entretien : expliquer sa présence.

Cette ligne est née de circonstances et de contingences d’ordre militaire : tracée dans l’urgence, sur mandat du Secrétaire général des Nations unies, pour arrêter les mouvements des adversaires et les combats que réclamaient ou provoquaient leurs déplacements offensifs ou défensifs. Contacts, marchandages, négociations auprès des adversaires visaient à obtenir que cesse le feu entre deux corps de bataille que leurs mouvements continuaient d’opposer pendant des discussions qu’ils avaient acceptées. Cela revenait à leur proposer de remettre à plus tard leurs ambitions de conquêtes ou de reconquête ; ou d’y renoncer en les limitant à ce qu’ils avaient déjà acquis ou n’avaient pas encore perdu. Pour obtenir le double accord des adversaires, les négociateurs se référaient aux tracés qu’ils  avaient pu, en les consultant, le plus souvent séparément, dessiner sur des cartes à moyenne échelle du champ de bataille. Une fois le principe retenu, accepter ces tracés signifiait que chacun suspendrait les combats et interromprait les mouvements de troupes qui auraient été utiles à leur poursuite; en ce sens la ligne est d’abord, dans l’instant, un instrument d’ordre technique. Mais accepter provisoirement son tracé, donc accepter le cessez-le-feu, sans préjuger des conditions dans lesquelles prendraient fin les hostilités, pouvait être interprété sans délai comme le premier geste d’un éventuel compromis territorial. La « ligne verte » des soldats est donc devenue presque aussitôt un objet ou un enjeu d’ordre diplomatique : faut-il la maintenir, la supprimer ou la modifier pour obtenir la paix ? Elle n’a pas jusque-là obtenu le statut d’une frontière ; elle est cependant inscrite dans une durée historique telle que plus du tiers des habitants de Chypre est né après elle et qu’elle demeure une limite imposée aux espaces vécus de tous les Chypriotes.

Pourquoi dire green line , pourquoi la couleur verte ? D’abord parce que l’anglais est dans cette partie du monde une langue de communication depuis la période coloniale et parce que c’était la langue d’usage du personnel militaire et diplomatique dont les Nations unies disposaient sur place suite à une crise aussi grave que lourde de conséquences survenue dans Chypre entre Chypriotes onze ans plus tôt, à la fin de l’année 1963. Ensuite, parce que c’était une habitude graphique et chromatique héritée des Britanniques et du temps des partages d’influences et de responsabilités auxquels ils avaient procédé au Levant, lors de la Première guerre mondiale, habitude reprise, notamment en 1948 à Jérusalem, lors des efforts pour interrompre la première guerre israélo-arabe. Mais, quelles que soient les origines de l’expression, le choix de la couleur verte m’a toujours paru adapté à Chypre. En recourant à cette couleur lisible, on n’offusquait ni les uns, les forces turques, dont les drapeaux suggéraient qu’elles se réclamaient du rouge, ni les autres, les défenseurs chypriotes et leurs cadres grecs, qui se reconnaissaient dans le bleu… Je n’oublie pas non plus que l’opposition du rouge et du bleu relevait dans l’île d’une tradition établie: on l’avait observée sur les tabliers des paysannes qui s’occupaient aux champs, on la retrouvait sur les maillots des terrains de football de l’île, selon que joueurs ou travailleuses se réclamaient de l’un ou l’autre des groupes d’habitants.

La « ligne verte » symbolise donc les cessez-le-feu acceptés par chacun des adversaires. Le succès remporté, dans l’urgence, pour que cessent les combats, à plus long terme pour préserver leur interruption, expliquent au moins une partie de la notoriété de cette expression au-delà du décor des opérations militaires. Mais dès son établissement, ou même un peu avant lui, cette ligne a représenté, pour beaucoup de Chypriotes de chaque groupe, l’éventualité et la possibilité de leur séparation, avant de devenir le moyen d’y parvenir ou l’instrument de sa nécessité. Maintenant que les Chypriotes sont séparés, la banalisation du terme de « ligne verte » et la durée de son emploi ne dissimulent pas que, de part et d’autre de la ligne, les parties en cause n’ont encore trouvé les moyens de résoudre ni le conflit qui les oppose, ni les différends locaux qui en ont donné l’occasion, ni la ségrégation ethnique qui s’ensuivit.

La notoriété de cette appellation de « ligne » n’empêche pas le mot d’être doublement réducteur. D’une part, il ne suffit pas à rendre compte d’une réalité que l’on ne peut résumer ni à la suspension des combats, ni aux tensions subséquentes qui ont entretenu leur souvenir et rappelé l’utilité de les arrêter. Du fait de la ligne qui la sépare en deux compartiments territoriaux administrés séparément et habités séparément par ses deux groupes de population, la consistance de Chypre a beaucoup changé: la guerre de l’été 1974 a mis fin à quatre siècles de mixité religieuse, linguistique, culturelle, et la présence de l’armée turque dans le tiers nord du territoire fait que l’autorité de l’Etat chypriote se trouve limitée dans l’espace. Tant cette amputation que les regroupements exclusifs des habitants de l’île ajoutent un argument d’évidence à ceux qui voudraient que la ligne soit reconnue comme définitive et à ceux qui supporteraient qu’elle le devienne; ce qui pourrait entraîner qu’on la désigne comme une frontière...

D’autre part, ce mot est trop mince pour exprimer l’épaisseur territoriale du clivage de l’île qu’il évoque. Une fois la ligne tracée sur les cartes, la conserver, sinon la perpétuer, selon les fronts stabilisés, était l’objectif primordial; l‘urgence commandait de réduire les contacts entre les adversaires ou de les empêcher ; donc de les fixer sur leurs positions au cessez-le-feu qui ne coïncidaient jamais, cela réclamait de tenter de les en écarter, pour réduire leur proximité. Tâches difficiles, même si l’urgence a peu à peu cédé à la routine. Tracée à petite ou moyenne échelle la « ligne » exprimait une intention générale; mais elle restait imprécise à grande échelle et fragile dès que transposée sur le terrain. Pour résoudre les incidents, éviter qu’ils ne se reproduisent, il a fallu, au fil des années, suggérer aux adversaires de ne rien changer à l’organisation de leurs positions, les pousser à n’y maintenir qu’un armement limité. Maintenir la ligne, la protéger, est donc la première tâche confiée à un contingent des Nations unies dont l’installation fut presque immédiate: une partie des effectifs nécessaires était déjà dans l’île depuis des années. Entretenir cette ligne implique de bien la connaître, de la surveiller sans relâche, de la cartographier même. La ligne seule, témoignage de la suspension des combats, n’empêcherait pas les adversaires d’envisager de les reprendre : des chicaneries continuent après les escarmouches survenues en écho aux combat général… En cas de violation du cessez-le-feu, il appartient aux casques bleus d’en rappeler les termes et les dispositions en agissant dans le champ qui leur revient.

Les contingences de temps et de lieu de l’interruption des combats firent qu’entre les lignes que chacun des adversaires s’engageait à ne plus franchir demeure, d’un front à l’autre, un espace indivis : les positions qu’ils tenaient lors du cessez-le-feu étaient rarement contiguës ; la suspension des combats laisse entre eux, sur plusieurs dizaines de kilomètres, à travers toute l’île, une longue bande, plus ou moins large, de quelques mètres à quelques kilomètres, sans rapport systématique avec les accidents de terrain le réseau hydrographique, les réseaux routiers, la répartition de l’habitat... Cette épaisseur entraîne que, sur place ou dans leurs rapports périodiques, les personnels chargés de veiller sur la tranquillité de la division en deux pans de l’île recourent à une autre appellation que celle de  ligne.

La « ligne » est pour eux un buffer zone, une zone tampon, que ne contrôle immédiatement aucun des adversaires. Confiée aux casques bleus, elle est balisée, jalonnée de points d’observation, patrouillée et son accès est, suivant les lieux, limité ou interdit : elle couvre environ 3% de la surface de l’île. Les troupes déployées pour l’entretenir sont passées en une trentaine d’années de quelques milliers d’hommes à moins de mille aujourd’hui , une réduction tenue pour un succès: les Nations unies entretiennent bien la séparation des adversaires qui réduisent leur puissance de feu en premières lignes, qui acceptent des opérations de déminage ; cela rend le buffer zone moins dangereux, plus stable, presque confortable : c’est une illustration de l’impératif de non guerre du Conseil de sécurité et c’est devenu comme un des paysages de Chypre, sinon comme l’un de ses géosystèmes…

C’est comme une longue balafre dans l’île : ses caractères physionomiques sont différents de ceux des espaces qu’elle sépare vers le nord et vers le sud. C’est comme un couloir beaucoup moins bien équipé, peu habité, peu marqué par des constructions récentes, peu utilisé, ce qui a permis notamment que s’y développent avec le temps diverses associations végétales spontanées partiellement substituées à l’agriculture là où elle a été abandonnée. De part et d’autre de cette bande, les deux pans de l’île diffèrent : le Sud plus densément occupé que le Nord, plus continûment mis en valeur à partir d’un semis plus serré de gros villages mieux desservis par un réseau routier d’un gabarit supérieur. Cela reflète trois dynamiques évolutives distinctes entre ces différents compartiments de Chypre. De plus sur la marge extérieure nord du buffer zone les friches agricoles sont très étendues dans un espace marqué par les restes de plusieurs villages entre lesquels s’étalent des friches militaires : dépôts, terrains d’exercice ou de manœuvres, où les troupes turques sont plus densément établies que ne le sont leurs adversaires au contact de la zone tampon ; cette dissymétrie tient sans doute au déséquilibre de leurs effectifs, plus abondants au nord; mais probablement aussi à des différences d’organisation spatiale de leurs dispositifs militaires. En dépit de son ancienneté et de sa tranquillité, la «ligne verte» continue donc d’indiquer un front armé dont la gestion peut se révéler délicate.

A ces caractères s’ajoute une nécessité: le buffer zone est conventionnellement interdit aux troupes ou à la police des adversaires. Cela laisse supposer qu’au moins provisoirement il n’appartient plus à personne, comme s’il était devenu res nullius. Cela n’aurait guère d’importance s’il était désert, hormis les casques bleus. Mais il reste habité : il contient toujours quelques centaines de villageois répartis entre cinq localités, moins peuplées, moins équipées, moins desservies qu’en 1974. Parcourir rapidement le buffer zone donne l’impression qu’il est comme suspendu dans le temps : habitats et décors villageois y rappellent ceux de la plaine centrale de l’île du début des années 1970. Ceux qui y travaillent entretiennent là plusieurs exploitations agricoles, souvent modernisées, mais sans utiliser tous les sols cultivables; quelques-unes sont spécialisées en maraîchage et emploient même des travailleurs immigrés; les plus volumineuses sont des élevages hors sol. Ceux qui sont là, majoritairement des hommes adultes, y vivent comme à l’écart : peu de visiteurs, peu de mouvements, car les accès praticables sont raréfiés. On n’atteint ces villages que depuis la partie sud de l’île à l’exception d’un seul accessible de part et d’autre, qui contient encore une population mixte, ce qui en a fait pendant longtemps une curiosité touristique  d’autant plus attractive que divers petits entrepreneurs en avaient fait un petit centre de marché interzone, illicite mais actif. Le gouvernement de la république de Chypre a provisoirement confié ses responsabilités dans cette zone aux Nations unies.

Des arrangements dont les Chypriotes turcs avaient pris l’initiative ont permis depuis 2004 d’ouvrir quelques points de transit officiels entre les deux pans de l’île, donc d’un bord à l’autre du buffer zone. Mais le statut du buffer zone n’est pas modifié, celui des localités qu’il contient non plus, l’ouverture de ces points de transit, avec les quelques facilités offertes aux Chypriotes du nord d’entrer dans le sud de l’île et, un peu plus tard, à ceux du sud d’entrer dans le nord, n’a pas réuni les deux pans de l’île. Trente-quatre ans après la guerre, aucun accord d’ensemble entre les parties en cause n’a permis ni de réunir les deux morceaux de l’île, ni de rassembler leurs habitants en supprimant vraiment la cloison qui les sépare et qu’ils peuvent franchir en acceptant des formalités d’allure frontalière. On peut imaginer que la «  ligne verte », le buffer zone, cesse d’être une zone d’interposition confiée aux Nations unies pour devenir un espace de mitoyenneté entre les Chypriotes, mais il paraît difficile que l’île puisse jamais redevenir ce qu’elle fut.

Depuis quelques semaines, plusieurs dirigeants de l’île soulignent que la décision d’aménager leur division appartient aux Chypriotes et rares sont ceux qui rejettent cette formule. Mais l’origine de la « ligne verte » inscrite aujourd’hui dans l’île n’est pas purement locale et accidentelle, quelles qu’aient pu être les tensions entre Chypriotes. Ces tensions continuent d’impliquer d’autres acteurs que les insulaires, et de bien plus importants qu’eux : il faut chercher les raisons de l’impasse que représente la division de l’île dans un champ plus large, dans une durée plus longue , l’examiner dans le contexte régional, dans la perspective de compétitions inscrites dans un champ encore plus vaste, ce qui implique quelques détours d’intérêt historique. L’événement fondateur de l’encombrante «  ligne verte », la guerre 1974, participait de causes locales mais inséparables de leurs circonstances régionales; le défaut de solution à ses conséquences est perceptible à l’échelon des relations internationales; le maintien de  la ligne contribue à nourrir des tensions perceptibles en Méditerranée orientale, plus précisément en mer Egée, et sur le plan européen, en particulier dans la perspective du rapprochement de la Turquie et de l’Union européenne.

Il faut inscrire la question chypriote dans le cadre des partages du Proche-Orient entre les puissances, dans les péripéties de la décomposition de l’empire ottoman, dans la chronique des luttes de libération des peuples et des territoires colonisés, et dans le feuilleton des contradictions qui affectent des sociétés partagées entre des aspirations contradictoires à l’identité nationale. C’est dire la complexité du cas de cette île, où l’on a parfois vu un prolongement de la péninsule balkanique.

Chypre et ses habitants ont obtenu de devenir indépendants en mai 1960 et furent bientôt reconnus comme tels : le Royaume-Uni renonçait à sa colonie, en y conservant en toute souveraineté une base militaire, après avoir fait face quelques années à une lutte menée surtout par les Chypriotes grecs. Car, en dépit de leurs affinités, tous les Chypriotes n’avaient pu s’accorder sur un projet commun pour échapper à la tutelle et à l’administration britanniques : leurs efforts pour obtenir la décolonisation se compliquaient de divergences entre leurs inclinations nationalitaires.

Les plus nombreux aspiraient à rejoindre le foyer de leur aire culturelle d’appartenance, donc réunir l’île à la Grèce : ils se déclaraient Grecs, rappelaient qu’ils usaient de la langue grecque depuis des siècles et qu’ils étaient chrétiens comme les Grecs. La Grèce les soutenait, d’autant que l’un de ses objectifs, depuis son indépendance, avait été de rassembler tous les Grecs dans un même état unifié.

Mais les moins nombreux, leur avaient opposé leur propre projet, celui de partager l’île pour en rattacher une partie à la Turquie dont ils se réclamaient après qu’elle eut été créée suite à la disparition de l’empire ottoman: beaucoup de leurs ancêtres avaient en effet été installés dans l’île après sa conquête par l’empire ottoman, beaucoup parlaient le turc, ou le connaissaient, tous se déclaraient musulmans. La Turquie ne s’était guère souciée de ces Chypriotes turcs avant que les mouvements de décolonisation n’affectent l’empire britannique et avant que quelques Chypriotes grecs ne décident en 1955 de recourir à la guérilla à l’appui de leurs revendications qui associaient libération et réunion à la Grèce

Aucun de ces projets n’a pu aboutir : la Grèce et la Turquie, qui participaient, avec tous les représentants des Chypriotes, aux négociations avaient renoncé à les soutenir. Le principe de l’indépendance étant acquis, Grande-Bretagne, Grèce et Turquie promettaient de veiller sur l’indépendance, l’intégrité territoriale de l’île et sa neutralité et de respecter sa constitution qui était en cours d’élaboration ; de plus, la Grèce et la Turquie, qui font l’une et l’autre partie de l’alliance atlantique, installaient dans l’île deux contingents militaires pour aider à la formation et à l’encadrement de sa garde nationale. Cette constitution se révéla fragile : en reconnaissant les deux groupes vivant dans l’île comme deux communautés distinctes qui partageraient en tant que telles les responsabilités du pouvoir, elle accordait la priorité aux appartenances communautaires plutôt qu’à une citoyenneté qui aurait transcendé leurs particularités ; de plus, pour ménager la minorité, elle accordait à ses représentants un droit de veto opposable aux décisions de la majorité… Une première crise grave survint à la fin de 1963 quand les Chypriotes turcs décidèrent d’élire leurs propres municipalités dans les quelques villes de l’île ; les activistes chypriotes grecs, qui rêvaient toujours de réunion à la Grèce, saisirent cette occasion de ressortir contre leurs voisins turcs les armes qu’ils conservaient depuis la lutte contre les Anglais. Une courte guerre civile s’ensuivit qui eut au moins quatre conséquences : tout l’édifice constitutionnel fut lézardé, divers déplacements de population en ville et à la campagne inaugurèrent un début de ségrégation ethnique, au point que l’on ressortit des projets de partage, l’aviation turque procéda à quelques raids d’intimidation, les Nations unies installèrent en mars 1964 les effectifs de casques bleus nécessaires pour séparer les antagonistes. Cinquième conséquence : voyant dans la présence à Chypre de Grecs et de Turcs extérieurs à leur territoire national, la Grèce et la Turquie ont voulu élargir leur influence sur la scène politique chypriote ; le parrainage des Chypriotes turcs par la Turquie devint plus marqué et celui des Chypriotes grecs par la Grèce plus embarrassant, en dépit des efforts faits par le leader chypriote grec qui avait été élu pour être le premier président de la république indépendante et qui avait recherché des garanties supplémentaires à cette indépendance d’abord du côté de l’Union soviétique, ensuite auprès du mouvement des pays non alignés et, en 1971, en présentant la candidature de Chypre au Marché commun européen. .

Cette situation, qui était inconfortable, surtout pour les Chypriotes turcs, dura jusqu’à l’été 1974. A ce moment-là, la dictature militaire qui était au pouvoir en Grèce depuis sept ans, mais épuisée, avait probablement surestimé l’importance de quelques groupes de Chypriotes grecs qui complotaient pour le rattachement. Elle les mobilisa pour obtenir par la force la réunion de Chypre à la Grèce, ce qui aurait pu lui rendre quelques partisans ; elle fit donc renverser le président élu de Chypre par une équipe de ses agents soutenue par des nationalistes grecs locaux et surtout par les cadres du contingent militaire grec stationné dans l’île dont beaucoup avaient participé à la préparation de ce coup… Suivirent quelques heures d’escarmouches meurtrières entre Chypriotes grecs partisans de la dictature d’Athènes et opposants. Suivirent quelques jours de confusion et de discussions sans résultat. Et, six jours après le coup de force grec, la Turquie fit débarquer et parachuter dans l’île des troupes qui s’employèrent lentement à la conquérir, ce qui revenait à relancer l’hypothèse de la partition de Chypre en réponse à la tentative de sa réunion à la Grèce.

Cela entraîna bientôt que les Grecs furent débarrassés de la dictature et construisirent chez eux une république dont les relations avec la Turquie restent souvent malcommodes. Cela permit un peu plus tard à la Turquie de consolider l’administration chypriote turque qu’elle protège et un peu plus tard encore, en 1983, de la présenter, sans véritable succès, comme une république indépendante de Chypre Nord. Cela entraîna les Nations unies à de longues années de discussions pour tenter de résoudre le problème sans arriver à mieux que de faire accepter en 2003 par les seuls Chypriotes turcs un projet de fédération bicommunautaire et bizonal que refusèrent les Chypriotes grecs. La « ligne verte » demeure, toujours sous la protection des Nations unies comme un succédané de l’ idéal d’une paix perpétuelle. Et Chypre, membre des Nations unies, continue d’être l’une des questions très difficiles qui sont posées à cette organisation, mais qui ne semble plus guère relever que d’un dossier de routine.

Cependant les dimensions du problème ont changé. La république de Chypre est définitivement en Europe, reçue dans l’Union européenne au printemps 2004, la plupart de ses 860 000 habitants utilisant désormais l’euro, adopté au début de l’année 2008. Cette nouveauté avait été préparée dès les années1960, au cours d’une longue période de rapprochements et de coopérations depuis le Conseil de l’Europe, le traité d’Helsinki, le «processus de Barcelone »... L’appartenance de l’île à l’Union peut certainement aider à son repositionnement au Levant, comme un avant-poste de l’Europe, ce qui participe d’une ancienne tradition. Mais Chypre a été admise dans l’Union européenne alors qu’elle reste prise dans les contradictions entre deux des états de son voisinage régional qui lui sont très proches, Grèce et Turquie, et qu’elle n’est plus tout à fait celle qu’avaient institué les traités de son indépendance.

En faisant de Chypre l’un de ses membres, l’Union a admis, pour la première fois, un état qui ne peut exercer toutes les responsabilités qui sont les siennes sur l’intégralité du territoire qui relève officiellement de l’autorité qui lui est reconnue. Et un état en partie occupé contre son gré par les troupes d’une puissance étrangère. L’Union européenne a donc accepté, avec Chypre, de devenir partie aux différends qui, depuis plus d’un tiers de siècle, séparent les Chypriotes et opposent Chypre à la Turquie, elle-même candidate à l’admission, cependant que la Grèce, membre de l’Union est un des défenseurs les plus déterminés de la cause chypriote, ou d’une partie d’entre les Chypriotes... Illustration de cette difficulté : l’Union ne peut guère obtenir que les fonds destinés à l’assistance des Chypriotes turcs leur parviennent, comme si la « ligne verte » était traitée en frontière par le gouvernement de Chypre…

Quelle que fût l’occasion des interventions brutales de la Grèce puis de la Turquie en 1974 et quel que soit le désordre que cela entraîne, leur confrontation à Chypre peut s’entendre comme un écho, comme une expression minimale des contentieux anciens  qui les séparent , ou comme leur réactivation sur un autre théâtre. Car ce ne sont plus guère que des chicaneries ordinaires, rarement inquiétantes, qui surviennent, surtout en mer Egée, à propos de leurs espaces respectifs et du respect de leurs limites. En effet, leurs territoires sont contigus et leurs zones de souveraineté interférent ; mais les provocations localisées qui surviennent parfois sur leurs confins relèvent plus de la commémoration des conditions dramatiques dans lesquelles elles ont construit leurs territoires et leurs institutions au cours des guerres balkaniques. Dans ce contexte, le contrôle de Chypre ne fut jamais un impératif stratégique, ni pour la Grèce ni pour la Turquie : c’est la Grande-Bretagne qui y maintient sa dernière position au Levant, c’est l’Otan qui recourt parfois aux facilités dont disposent les Britanniques… Pour les Grecs et les Turcs c’est comme un théâtre où transférer leurs différends : mieux vaut disputer une frontière à l’écart de chez soi.

Cependant, dans la longue durée, au-delà des événements récents, nous observons là une société insulaire bipartie ou dédoublée : des Chypriotes qualifiés de grecs au sud, de turcs au nord ; des Chypriotes grecs et turcs séparés dans leur territoire qui paraît affecté de schizophrénie ; les habitants de l’île et chacun de leurs supporteurs choisissent ensemble ou séparément, mais fréquemment, d’insister sur les différences qui les distinguent plutôt que sur les similitudes qui les rapprocheraient et sur la convivence qui fut, pas trop difficilement, la leur au cours des générations précédentes. Les communications, les relations, les échanges entre les deux compartiments séparés de l’île demeurent raréfiés et marqués de formalisme depuis les combats de l’été 1974 et les déplacements consécutifs de leur population; les habitants tiennent aujourd’hui à s’exprimer dans une langue différente et à hisser, pour pavoiser et se faire connaître, des drapeaux nationaux différents qu’ils tiennent pour antagonistes, celui de la République turque au nord, celui de la République hellénique au sud.

La « ligne verte » n’est pas reconnue comme une frontière. Peut-être deviendra-t-elle une limite administrative comme entre les départements ou les régions en France, ou une frontière comme entre les Länder de la République fédérale, ou entre les cantons de la Confédération helvétique, selon les solutions que retiendraient les Chypriotes s’ils décident de se réapproprier leurs différends et de les résoudre en tenant compte des enseignements des échecs passés.


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ffs