Faut-il tenir pour une frontière la « ligne verte » qui partage l’île de Chypre entre Chypriotes et Turquie ?
Pierre-Yves Péchoux
Maître de conférences université Toulouse le Mirail
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Tendue par la force d'un bord à l'autre de Chypre et à travers la ville principale de l'île, une "ligne verte" sépare depuis la guerre de l'été 1974 les Grecs des Turcs, les uns, presque tous au Sud, les autres au nord ; elle consiste en une bande de terrain demeurée entre les deux lignes de cessez-le-feu opposées acceptées en août 1974 pour suspendre les hostilités sans y mettre fin. Surveillée depuis ses marges nord et sud par les troupes des deux adversaires, cette zone tampon démilitarisée, large de un à six kilomètres, bien plus étroite dans Nicosie, couvre plus de 3% de la surface de la République de Chypre. Il y subsiste cinq villages d'éleveurs et d'agriculteurs qui emploient parfois des travailleurs immigrés ; l'un de ces villages, encore mixte, juxtapose Grecs et Turcs. La force de maintien de la paix des Nations unies assume dans cette zone, outre la responsabilité de veiller au cessez-le-feu, toutes les fonctions d'intérêt général et social qu'y exerçait autrefois le gouvernement de Chypre.

Bien qu'il soit devenu possible, trente ans après sa création, de la franchir en quelques points et que sa vulnérabilité ait beaucoup diminué, notamment dans son segment le plus sensible, à travers l'agglomération de Nicosie, cette "ligne" n'a que l'apparence d'une frontière. La souveraineté de la République de Chypre créée en 1959-60 est toujours reconnue sur l'ensemble de son territoire alors que la "république du nord de Chypre" inventée en 1983 par la Turquie n'est pas reconnue.

Quelles que soient les tensions qu'elle entretient sur le terrain et dans les débats diplomatiques, cette zone provisoirement figée par un statu quo ne peut être qualifiée de marche séparante. Au delà des questions qui touchent à sa gestion (déminage, franchissements illicites, transits autorisés, voirie, édilité) cette zone tampon matérialise l'impossibilité actuelle de connivence entre deux groupes nationaux qui furent inextricablement mêlés dans l'île pendant quatre siècles : rejet en 2004 du plan de réunification des Nations unies. Elle est, d'autre part, un obstacle à une gestion des ressources, des besoins ou des trafics qui soit coordonnée pour l'ensemble de cette île de 10000 km2 (eau, énergie, exploitation de la mer).

Le maintien de cette zone accentue d'autre part les différences d'évolutions socio-économiques des deux compartiments insulaires qu'elle sépare et contribue à exagérer les distinctions socio-culturelles de deux groupes de population qui avaient longtemps habité l'île ensemble sans que leur symbiose soit épargnée par des rivalités ou des divergences.

À une autre échelle, cette zone tampon est un motif supplémentaire de dissension entre la Grèce et la Turquie, bien qu'elles appartiennent ensemble à l'OTAN. Elle illustre aussi l'incapacité tant des Nations Unies que de l'Union européenne, dont Chypre est membre depuis 2004, à mettre en œuvre le règlement d'un conflit d'apparence locale. L'entretien de cette zone et les risques de perpétuation de la séparation des Chypriotes pèsent aujourd'hui, dans un champ diplomatique bien plus étendu, sur les problèmes de beaucoup de réajustements territoriaux et frontaliers dans les Balkans, le Caucase ou même le Proche-Orient.

À un niveau d'abstraction plus élevé, la présence inconfortable de cette zone tampon pose la question de la limite entre droit et non droit dans le champ des relations internationales.


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ffs