« LE JAPON EST IL FINI ? »
Philippe Pelletier
Professeur, Université Lyon 2
Article complet

Conférence introductive des Parcours pédagogiques donnée par Philippe Pelletier, professeur, Université Lyon 2.

Enseigner la géographie du Japon dans le secondaire n’est pas chose aisée. Se pose d’abord la nécessité de garder l’attention d’élèves sur un pays dans lequel ils ne se rendront probablement jamais à cause de l’éloignement, mais dont ils ont cependant entendu parler à travers plusieurs prismes socioculturels comme les manga, les jeux vidéos, le cinéma ou d’autres. Il convient, ensuite, de dépasser les clichés reçus véhiculés par les prismes en question et, plus généralement, de ne pas se faire piéger par les idées reçues qui concernent le Japon, lesquelles sont nombreuses, souvent partielles ou fausses. La difficulté supplémentaire vient du fait qu’elles sont parfois avancées par les Japonais eux-mêmes, pour diverses raisons. La « finitude » du Japon est l’une de ces idées reçues.

Par « finitude » du Japon, on peut entendre deux choses. D’une part, la fin de ce qui serait le « modèle japonais » de croissance économique ou de fonctionnement social, et qui se traduirait par le déclin de la puissance économique japonaise. D’autre part, la dimension finie de la géographie japonaise : en termes d’espace (de grandeur spatiale, de place), de contraintes (étroitesse supposée, risques et aléas du milieu) et de ressources naturelles (les matières premières, notamment). Sur tous ces points, il faut apporter des nuances, des précisions et des rectifications.

Le Japon est loin d’être fini comme puissance. Sur le plan économique, malgré les turbulences des années 1990 (dégonflement de la Bulle foncière et spéculative, faillites bancaires, essor du chômage…), il affiche des indicateurs qu’envieraient bon nombre de pays industrialisés : excédent de la balance commerciale, excédent de la balance des paiements, réserves financières considérables, grandes entreprises industrielles, commerciales et bancaires classées dans les premiers rangs mondiaux…

Sur le plan des relations internationales, même s’il ne dispose pas de l’arme nucléaire - critère habituellement reconnu de puissance, comme hard power - et qu’il peut être considéré comme une sorte de protectorat américain, le Japon peut être considéré comme un soft power grâce à sa présence culturelle très importante (il suffit de se référer aux termes japonais connus dans ce domaine : jûdô, karate, ikebana, bonsai, manga, pokemon, tamagotchi, karaoke, sushi, tôfu…) et à ses politiques d’aide dans un certain nombre de pays.

Le Japon n’est pas davantage fini géographiquement. Tout du moins, son espace est diversement occupé et ses richesses naturelles ne sont pas minces. La nature japonaise frappe certes l'imagination par ses extrêmes, surtout chez les Européens vivant en milieu tempéré. Les aléas naturels y sont variés et destructeurs. Mais ces manifestations sont cycliques, régulières et, en un sens, prévisibles, à l'exception majeure des séismes qui restent toujours imprévisibles malgré les progrès de la sismographie. Les Japonais se sont adaptés à cette situation depuis des siècles, grâce à une maîtrise technologique et sociétaire positive, active, et une dynamique séculaire d’aménagement. Celle-ci est d’ailleurs un gage de développement économique, dont on trouve les excès dans l’actuel État keynésien japonais, bâtisseur et bétonneur forcené. Le peuple japonais est caractérisé par une véritable culture cyndinique - une gestion du risque - dont l’application est guidée par les choix économiques et politiques.

Le paramètre anthropique - économique, social et technologique - entre en ligne de compte dans l'impact des aléas naturels. Au-delà des diversités régionales - certaines parties du Japon étant plus menacées que d'autres par ces aléas ou par leur combinaison, comme la région de Tôkyô - il en résulte une variabilité historique, liée au niveau de richesse, d'équipement et d'organisation.

Les aléas naturels de la fin des années 1940 et des années 1950 ont, par leur multiplication et leur ampleur, articulé un discours ambigu. Survenant après la défaite et dans un pays délabré, ils ont été inconsciemment vécus comme une punition collective, tout en fournissant un motif pour retrousser les manches, redresser la tête et s'en sortir. Frappant les imaginations occidentales, ils coïncidaient pour légitimer le discours sur l‘« ingratitude de la nature japonaise » et par conséquent sur le « miracle japonais » qui aurait permis de transcender celle-ci.

L’archipel japonais n’a pas, géohistoriquement, manqué de matières premières. Du moins jusqu’à la seconde révolution industrielle fondée sur les hydrocarbures dont le Japon ne dispose pas, comme c’est d’ailleurs le cas d’autres pays industrialisés.

Le relief de l’archipel japonais est très riche en minerais de toutes sortes. Les métaux précieux (or, argent, cuivre) ont fait la fortune du pays jusqu’au XIXe siècle. Le protectionnisme des Tokugawa a freiné leur exode et rétabli l'échange à l'avantage du Japon, tout en favorisant un réinvestissement sur place de la richesse qui en découlait. Cette véritable accumulation primitive du capital a favorisé une proto-industrialisation, préalable d’une véritable industrie après Meiji (1868). En 1950, l’extraction de la houille est aussi importante que celle de la France à la même époque.

Mais la richesse géologique japonaise a son revers : résultant d’une tectonique très active qui en a tourmenté les filons, ceux-ci sont moins faciles à exploiter et moins rentables à l’ère industrielle, surtout par rapport aux exportations moins onéreuses. La mise en compétition sur le marché mondial a d’ailleurs ruiné plusieurs autres richesses locales. Pratiquée dès le XVIIe siècle en détrônant le chanvre, la culture du coton est ainsi anéantie par la politique économique de la fin du XIXe siècle. La sériciculture, qui pallia progressivement les importations chinoises sous la féodalité, décline à partir des années 1930, ainsi que la culture de l’indigo ou de l’agar-agar.

Le Japon est en outre richement doté en eau. Or l’eau est une ressource fondamentale pour l’agriculture (la riziculture irriguée), l’artisanat puis l’industrie, la vie domestique, l’urbanisation (eau potable, eau courante), et pour les énergies qui en découlent (motrice, puis hydroélectrique). En 1960, au début de la haute croissance économique, l’énergie hydraulique couvre ainsi la moitié de la production électrique japonaise, avant de chuter à moins de 10 % actuellement.

Le Japon bénéficie également d’une grande richesse végétale et forestière, pour laquelle la ressource en eau joue un rôle prépondérant, et de ressources halieutiques extraordinaires dont la relation avec l’agriculture apporta de multiples bienfaits. La fumure à base d’algues ou de poisson a permis des rendements élevés jusqu’à l’arrivée des intrants chimiques. Le régime agro-alimentaire traditionnel qui s’est basé sur la forte consommation de produits marins et de légumes est sain et varié. Il explique largement l’espérance de vie japonaise, la plus longue du monde, confortée par la médecine et le système de santé modernes. L’autosuffisance alimentaire fut assurée jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Mais, de nos jours, la pêche japonaise régresse.

L’intrication de ces différents facteurs ont favorisé au Japon une occupation dense des espaces de plaine et littoraux, fondée sur une intensification localisée du travail, agricole, marginalisant l’élevage et maintenant boisées les montagnes. Cette dynamique globale n’exclut pas des périodes de crise, de déforestation, de famines, ainsi que des inégalités sociales et régionales. Mais comparé à d’autres espaces, le milieu naturel japonais est indéniablement propice à l’activité humaine. Même ses aléas catastrophiques sont corollaires de bienfaits.

L'idée reçue du « Japon étroit et petit » et « manquant de ressources » a pour corollaire le cliché de la « surpopulation ». Certes le pays est montagneux, les plaines - plus faciles à habiter - n'en occupent que le quart. Seul 28 % du territoire sont considérés comme techniquement habitables (déclivité inférieure à huit degrés). Ces facteurs sont effectivement contraignants. Mais, contrairement à l'idée reçue, le principe de surpopulation n'oppose pas une masse de population à une surface de territoire. Selon les malthusiens eux-mêmes, il dépend du niveau de développement économique, des ressources. Remarquons au passage que le Japon a connu sa formidable croissance économique à une époque, l'après-guerre, où la population atteint le niveau le plus important de son histoire et que, l'empire s'effondrant, son territoire se rétrécissait avec la perte des colonies, tandis qu'affluaient les rapatriés.

Le travail économisé ne fut pas géohistoriquement utilisé pour agrandir l'exploitation agricole mais réinvesti pour intensifier davantage la culture. Car les rendements de la riziculture irriguée japonaise, qui utilise très tôt des méthodes agronomiques diversifiées, sont bien plus sensibles à l'intensité du travail que la culture à jachère. Le besoin d'une main d'œuvre importante, qui peut être, en retour, nourrie par ces hauts rendements, favorise la concentration de population dans des villages où dominaient les tâches collectives.

La croissance démographique contemporaine ne coïncide pas avec la Restauration Meiji. Elle s'engage avant, dès le début du XIXe siècle. De même, le « baby-boom » des trois années qui ont suivi la défaite de 1945 ne marque pas, aussi spectaculaire soit-il, l'orée d'une nouvelle étape démographique. Les structures profondes d'évolution, celles de la transition démographique qui remonte aux années 1920, reprennent en effet leur cours après cet épisode. L’émigration vers les colonies, encouragée par le pouvoir militaire, ou vers l’outremer ne rencontre pas le succès escompté, avant comme après 1945. Les Japonais rechignent à quitter leur pays, et les plus nombreux à s’y résoudre alors sont ceux qui proviennent des petites îles fragilisées des départements insulaires, soit par ordre décroissant Okinawa Nagasaki, Hiroshima. C'est, pendant la Haute Croissance, surtout le phénomène d'exode rural et d'immigration vers les villes qui provoque d'importantes mutations démographiques aboutissant à la mégalopolisation.

Par son étroite bande littorale, le site de Kôbe, par exemple, frappe les imaginations, et démontrerait la nécessité absolue des villes japonaises à recourir aux terre-pleins construits sur la mer. Mais il faut contextualiser, économiquement et géopolitiquement. Kôbe a été choisi à partir de 1853 dans le cadre des traités inégaux imposés par les puissances occidentales parce qu’il pouvait être un port en eau profonde favorable à la marine moderne et qu’il permettait d’éloigner les étrangers des Japonais, ici d’Ôsaka, conformément à la politique shôgunale. Son site est donc ambivalent. Mais pour Kôbe, Kitakyûshû ou Nagasaki qui lui ressemblent, combien de Tôkyô ou de Nagoya installés au bord de vastes plaines alluviales et disponibles, qui ne seront urbanisées qu’à partir des années 1960 ? Les derniers terre-pleins de la baie de Tôkyô, dont la construction obéit largement à des logiques économiques parfois spéculatives, sont encore en attente d’utilisation…

L’occupation de l’espace est drastiquement inégale au Japon, ce qui constitue l’un des problèmes essentiels. Près de la moitié du territoire est en « surdépeuplement ». Ce Japon reculé des montagnes profondes et des îles périphériques, des campagnes vieillissantes dépassées par l’économie moderne, va-t-il finir de mort naturelle ? Le vieillissement de la population constitue un problème autant géographique que strictement démographique, sinon plus.

Parallèlement, l’accroissement des écarts socioéconomiques pose à court et moyen terme la validité politique et sociale des politiques néolibérales qui en sont largement à l’origine. Il peut conduire à l’essor d’un néonationalisme revendiquant un protectionnisme économique alors que les milieux nationalistes qui dominent actuellement sont au contraire favorables au libre-échange et à la globalisation. Les tensions identitaires et géopolitiques restent simultanément fortes, avec une immigration étrangère qui bouscule l'identité japonaise et un « passé qui passe mal » hérité de la période impérialiste.


haut de page

ffs