« LA JAPONÉSIE, UN ARCHIPEL DE TOUTES LES COULEURS »
Philippe Pelletier
professeur, Université Lyon 2
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- « LA JAPONÉSIE, UN ARCHIPEL DE TOUTES LES COULEURS »


Conférence donnée par Philippe Pelletier, professeur, Université Lyon 2.

Le Japon fait partie de ces pays où la géographie est convoquée de façon prescriptive pour tracer un cadre fixe et déterminant. Mais la géographie n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se fait aussi. Le Japon n’échappe pas à la règle, même en tant qu’archipel. Même si l’île semble immuable, elle évolue en fonction du contexte intérieur et extérieur. S’interroger sur l’insularité et l’iléité permet de comprendre la dynamique géographique du Japon grâce au concept de « Japonésie », à la fois forme et processus.

La Japonésie s’organise en un archipel complexe, qui est à la fois guirlande insulaire et poussières d’îles. Cet archipel est composé de 6 852 îles, selon la comptabilité officielle de 1987 sur la base d’un pourtour côtier supérieur ou égal à cent mètres, 430 d’entre elles environ étant habitées. Il est extrêmement allongé, sur plus de 3 000 kilomètres, des latitudes sub-polaires aux latitudes sub-tropicales. Il en résulte des milieux géophysiques et écologiques extrêmement variés, support de sociocultures d’origines diverses : malayo-polynésiennes, ouralo-altaïques, sinisées.

La Japonésie se décompose en deux grands sous-ensembles. D’une part, le « bloc centralinsulaire », ou « Mainland » (Hondo), et d’autre part la périphérie « surinsulaire ». Le Hondo est structuré par un ensemble de trois puis quatre grandes îles : Honshû (227 905 km2), Kyûshû (36 719 km2), Shikoku (18 294 km2) et Hokkaidô (77 979 km2). Cette dernière, autrefois appelée Ezo (« La Barbare »), est plus tardivement intégrée dans ce centre. Proches les unes des autres, les quatre grandes îles forment un ensemble regroupé. Elles sont reliées de nos jours par des infrastructures permettant un passage non-maritime. Le viaduc de Seto (9,368 km de ponts successifs), entre Honshû et Shikoku, et le tunnel de Seikan, le plus long du monde (53,9 km), sous le détroit de Tsugaru entre Honshû et Hokkaidô, ont transformé « l’archipel japonais » (Nippon rettô) en un « archipel d’un seul tenant » (ippon rettô) depuis leur ouverture en 1988.

Le Hondo est relativement éloigné du continent eurasiatique : à deux cents kilomètres de la péninsule coréenne, à 750 kilomètres des côtes chinoises environ. Centre géographique et historique de l’archipel, il abrite le berceau historique du Kinai (la région de Nara, Kyôto et Ôsaka), situé au centre-ouest de Honshû, la grande île. Ce berceau fut ensuite relayé par le pôle de Kamakura-Edo-Tôkyô, au centre-est.

Le Hondo est entouré par une périphérie comprenant plusieurs centaines d’ « îles éloignées » (ritô), souvent petites (inférieures à un millier de kilomètres carrés). Cette périphérie est caractérisée par la « surinsularité », c’est-à-dire « l’insularité au carré ». S’y dédoublent et s’y accentuent en effet des phénomènes comme l’accessibilité, l’éloignement, l’isolement, l’entropie ou le contact, toute la dialectique entre un espace marin et terrestre, côtier et intérieur. Les « îles éloignées » qui entourent Hondo forment la « périphérie externe ». Celles qui se trouvent dans les mers intérieures, notamment les six centaines d’îles de la mer Intérieure dite de Seto, ou Setonaikai, constituent une « périphérie interne ».

L’archipel japonais est extrêmement étiré en latitude, de 46° N à 25° N. Cet allongement correspond à celui qui va de Québec à Miami, puisqu’il faut prendre la façade orientale d’un autre continent, l’Amérique en l’occurrence, pour que la comparaison soit pertinente sur le plan climatologique et biogéographique. Il en découle deux conséquences majeures. La topographie archipélagique allongée, morcelée, et de surcroît montagneuse, rend cruciales les voies de communication, donc nécessaires des formes d’aménagement. La biodiversité est exceptionnelle, contrastée et variée. Elle va des espèces froides aux espèces subtropicales, de la banquise au corail, de la taïga à la mangrove. Elle se combine dans les étages montagnards. Elle inclut des formations endémiques, reliques ou relictes uniques au monde. Cette richesse exceptionnelle rend possible une « civilisation japonaise » articulée sur un important fonds biogéographique puis cultural commun qui l’homogénéise, notamment grâce à une longue saison estivale chaude et humide, mais aussi sur des différences régionales qui peuvent être extrêmement fortes d’une île ou d’une région à l’autre.

L’agriculture japonaise intègre des cultures et des méthodes issues de milieux tant tropicaux que tempérées. Sa palette est donc extrêmement large, et productive. L'halieutique bénéficie des abondants courants marins froids ou chauds croisant au large de l’archipel. Elle s’est merveilleusement combinée avec l'utilisation d'une riziculture irriguée particulièrement intensive, donnant la priorité à une maximisation sur place du travail et du capital sur Hondo au lieu d'une extension dans l'espace outremer. On peut qualifier cette dynamique d’ « introversion ». La périphérie maritime et surinsulaire a ainsi permis au Japon d'évoluer comme un monde en soi.

Au centre, Hondo forme le pivot du binôme plaine rizicole irriguée/montagne boisée ; il constitue la clef de voûte sociopolitique d'un État géohistoriquement de plus en plus centralisé avec ses normes socioculturelles dominantes. La périphérie surinsulaire démarque Hondo des espaces voisins, notamment de la péninsule coréenne et du continent eurasiatique. Ses frontières sont géohistoriquement mobiles avec une pléiade de petites îles qui font office de sas ou de barrières. Ces îles, plus ou moins éloignées, furent tantôt intégrées, tantôt marginalisées par le système sociospatial du bloc insulaire central dominant. Leur statut politique et leur appartenance socioculturelle furent variables, et le restent encore. La piraterie, qui régna du Xe siècle jusqu’à la fin du XVIe siècle dans l’ouest et le sud-ouest de l’archipel, fut, pour les pays voisins et pour le pouvoir central japonais, un obstacle bien plus préoccupant que les rochers ou les courants marins. La vraie frontière, ce fut elle pendant longtemps.

La grande et nordique Ezo devenue Hokkaidô, la terre des aborigènes Ainus, est proche de la Sibérie et des Russes. L'archipel subtropical des Ryûkyû accueillit un royaume qui faisait double allégeance avec la Chine et le Japon sous le shôgunat Tokugawa. Tsushima, crucialement proche de la péninsule coréenne, formait une voie de passage et un lieu intermédiaire de contacts. Les centaines d’îles ont rempli, et remplissent encore, diverses fonctions plus marginales sur Hondo : pâturages pour chevaux, champs, stations baleinières, bagnes, refuges pour chrétiens persécutés sous la féodalité, léproseries, orphelinats, bases militaires spéciales avant 1945, avant-postes militaires ou météorologiques, activités polluantes… Toutes ces îles ont considérablement agrandi l'espace japonais.

La périphérie surinsulaire japonaise est variable dans le temps et dans l'espace. Les trois litiges territoriaux, surinsulaires et frontaliers que l’État japonais connaît avec les États voisins chinois, coréen et russe témoigne de cette histoire souvent complexe.

L’insularité fait du Japon non pas un « petit pays », comme on le considère généralement, mais un « grand pays ». Si l'on prend en compte sa Z.E.E. (« Zone économique exclusive » de 200 milles nautiques, soit 370,4 km), particulièrement vaste grâce aux îles éloignées, il passe du cinquantième rang mondial en surface terrestre au sixième rang en surface globale. C’est précisément cette grandeur qui a permis au Japon d’atteindre le stade socioculturel et économique qu’il connaît de nos jours.

La munificence du milieu japonais et la diversité géohistorique des situations relèvent du monde japonésien. La variété même de la Japonésie rend l’histoire du Japon particulièrement riche et complexe. Elle articule les tensions entre les tendances centrifuges d’autonomies plurielles et centripètes de centralisation nationale uniformisante.



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