Le Japon, une socioculture du XXIe siècle ?
Table ronde organisée par Philippe Pelletier (Université Lyon 2)
avec Augustin Berque (EHESS), Jean-Robert Pitte (Université Paris 4), Yatabe Kazuhiko (Université Paris 7), Jean-François Sabouret (CNRS Réseau Asie)
animée par Claude Leblanc (Courrier International)

Article complet
Depuis un siècle et demi, le Japon conjugue la modernité sous deux modes : en s'intégrant comme puissance dans l'ordre du monde - au regard des autres ; et en exaltant sa propre spécificité - au regard de soi. Il fonctionne ainsi sur la dialectique du dehors et du dedans. Ce binôme est assez banal pour l'ensemble des sociétés. Mais, bien connu des spécialistes sur le Japon qui l'ont théorisé sous l'appellation uchi-soto (dedans-dehors), il y est particulièrement développé. Surtout, sa topologie se situe à plusieurs niveaux.

L'intérieur peut être à l'étranger, et l'extérieur peut être au Japon. C'est probablement la prégnance, et la subtilité, de cette dialectique au sein du Japon lui-même qui a permis à celui-ci de répondre aux défis des décennies contemporaines. Car trois éléments permettent en définitive une multiplicité d'attitudes, de positionnements, de choix :

- sa société, la fois homogénéisante et composite ;

- son espace, insulaire et surinsulaire, concentré (la Mégalopole) et étalé (en latitude) ;

- sa géopolitique, articulée par les quatre tropismes de l'occidentalisme, de l'asiatisme, du nipponisme et du cosmopolitisme.

Cette variété place le Japon dans une situation historique et géographique exceptionnelle vis-à-vis de la modernité. Par modernité, on entendra ici un projet sociétaire global qui se met en rupture relative avec la tradition, en accompagnement des techniques modernes (dans le sens de récentes, innovantes) et en positionnement conscient face au monde. Beaucoup de choses ont été écrites sur cette « modernisation » japonaise et les recherches récentes ont enfin fait justice de cette assimilation, en partie vraie, mais trompeuse qui avait été faite entre elle et l'« occidentalisation ». D'ailleurs, si les Japonais eux-mêmes ont connoté et revendiqué cette assimilation, ce sont les Occidentaux qui ont insisté sur elle pendant plus d'un siècle, de la Restauration Meiji (1868) jusqu'à la fin de la Haute Croissance (1973). Car l'Occident et l'occidentalisation se devaient être les étalons de toute modernité, alors confondue avec le progrès.

Bien souvent, ce qui est « occidental » fut opposé à une « japonéité » essentielle, qu'il fallait d'ailleurs souvent créer de toutes pièces. Le "Japon" représente la variable de cette équation culturelle, un élément défini et redéfini sans cesse dans son rapport à l'"Occident", tout au long d'une improvisation identitaire dynamique qui se poursuit depuis Meiji. Il en va de même de la "tradition" qui est définie, voire inventée, en juxtaposition avec la modernité. Souvent, les deux axes se confondent. L'Occident recouvre alors une modernité évoluant sans cesse, alors que le Japon renvoie à une tradition à jamais figée. Ces deux couples antagonistes ne fonctionnent pas comme d'innocentes descriptions sociales bien que nombreux soient ceux qui s'y laissent prendre.

L'évolution du Japon a ébréché, sinon mis en pièces, l'assimilation entre occidentalisation et modernisation car le pays a maintenu de nombreux traits originaux. Il n'a eu de cesse, finalement, de cultiver sa spécificité tout en proposant un modèle non pas universaliste, sauf dans certains secteurs, mais régional quand il s'est posé comme le fer de lance de l'émancipation des peuples d'Asie orientale face à la colonisation occidentale, au moins dans le discours. Sans avoir la même prétention politique, il exerce de nos jours une fascination certaine sur les populations jeunes, et nombreuses, d’Asie orientale, non sans que leur attirance pour le Japon ne se mêle pas non plus de rejets.

Le Japon échappe ainsi aux schémas évolutionnistes qui ont dominé la pensée. Il intrigue sans cesse. Il complexifie la réflexion d'autant plus que les Japonais se questionnent en permanence sur eux-mêmes et que les théories qu'ils élaborent mélangent allégrement les genres, échappant à des catégorisations que les pseudo-rationalités occidentales ont élaborées jusque-là. Le Japon tord ainsi le cou au couplet fumeux et fameux sur « tradition et modernité » : un Japonais qui rentre chez lui, qui enfile un kimono et qui se met à surfer sur internet grâce à son ordinateur made in Japan n'a pas l'impression d'être traditionnel d'un côté, et hyper-moderne de l'autre.

Mais l'exemple japonais frappe car il s'agit d'un pays « non-blanc » quoique plus ou moins occidental : occidental dans son positionnement géopolitique actuel, depuis sa défaite de 1945 et son alliance rédimante avec les États-Unis d'Amérique, voire hyper ou supra-occidental dans sa maîtrise des nouvelles technologies ; mais pas encore totalement occidental, car toujours asiatique, extrême-oriental. Et les fantasmes du « péril jaune » ne sont jamais bien loin… Cette dualité du Japon, cette ambiguïté, met lost in translation comme le décrit si bien le film de Sophia Coppola (2003)…

Du coup, le Japon est souvent considéré comme un modèle pour les pays « non-blancs » pour aider ceux-ci à sortir de ce qui serait leur archaïsme et leur sous-développement. Certes, la question du modèle japonais est un peu passée de mode depuis une douzaine d'années, depuis que le Japon s'est enfoncé dans une sorte de marasme économique sinon social. Mais le Japon attire toujours à maints égards par son urbanisation foisonnante, son architecture aux multiples opportunités, son mode de vie hyper-urbain, son niveau de richesse encore attractif chez les pauvres d'Asie pour qui l'eldorado tôkyôte vaut bien les lumières de l'Amérique. Depuis, également, que certains chercheurs plus astucieux que d'autres et moins sensibles aux discours marketing ont compris que les modèles japonais de management des années 1960 avaient trouvé leur source ailleurs.


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ffs