CACHEMIRE-PAKISTAN-AFGHANISTAN :
LOGIQUES DE GUERRE, LOGIQUES DE PAIX

Jean-Luc Racine 
Directeur de recherche au CNRS
Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, CNRS-EHESS, Paris
Article complet

Pendant plus de cinquante ans, les tensions ouvertes ou sourdes entre l’Inde et le Pakistan furent un héritage de la Partition de 1947. Centrée au premier chef sur la question du Cachemire, cette hostilité réciproque s’est également nourrie de tout ce qui relevait de la culture de la méfiance et de la récrimination animant les deux pays : évènements décisifs, comme la sécession du Bangladesh, ou enjeux moindres mais récurrents. La logique conflictuelle était propre à l’histoire du sous-continent. Les guerres de 1947-48, de 1965 et de 1971 en découlèrent : les deux premières focalisées sur le Cachemire, la troisième centrée sur le Bangladesh à naître, mais ayant aussi des répercussions au Cachemire. Les cessez-le-feu (1949) et les accords bilatéraux (Tachkent, 1966, Simla 1972) n’aboutirent jamais à un traité réglant le coeur du contentieux indo-pakistanais.

Le premier essai nucléaire indien (1974) et l’invasion soviétique en Afghanistan (1979) changèrent la donne. Le Pakistan s’engagea dans la quête de l’arme nucléaire, probablement acquise en 1987. Il s’engagea aussi, avec l’appui américain et saoudien, dans le soutien actif aux mujahideens afghans soulevés contre les troupes soviétiques. C’était faire d’une pierre trois coups : a)-en redonnant au régime du général Zia ul Haq une légitimité inédite, après un coup d’état et l’exécution de l’ancien premier ministre Zulfikar Ali Bhutto ; b)-en poursuivant la quête de l’arme nucléaire, Washington détournant pour l’heure les yeux du dossier ; c)-en étendant l’influence pakistanaise en Afghanistan, objectif stratégique face à la puissance indienne. Au passage, Zia renforçait également son armée et l’Inter Services Intelligence (ISI) la principale centrale de renseignements appelée à jouer un rôle décisif à l’avenir.

En 1989, l’insurrection d’une partie de la jeunesse du Cachemire contre l’Inde ouvrit au Pakistan de nouvelles perspectives. Le soutien aux insurgés cachemiris prit un tour nouveau quand Islamabad, en 1993-1994, commença à former des groupes de jeunes pakistanais combattant pour le jihad, et infiltrés côté indien. Un peu plus tard, face à l’enlisement des mujahideens afghans incapables de stabiliser l’Afghanistan post-soviétique, Islamabad lançait de nouveaux combattants, cette fois vers l’ouest : les talibans, qui prirent Kaboul en 1996.

Les logiques à l’œuvre dans le continuum Afghanistan-Pakistan-Cachemire furent confrontées à un nouveau contexte à la fin des années 1990, pour deux raisons. Les enjeux montèrent en effet avec la nucléarisation ouverte de l’Inde et du Pakistan en 1998, et avec la radicalisation des talibans ayant accueilli Osama ben Laden sur leur territoire en 1996. En 1998, les Etats-Unis lancent leurs premiers missiles contre les camps d’al Qaeda, en vain. En 1999 l’armée pakistanaise se lance dans « l’aventure de Kargil », avançant des troupes au-delà de la ligne de contrôle au Cachemire, alors même qu’Inde et Pakistan viennent de signer l’accord de Lahore, pour calmer le jeu après leurs essais nucléaires. Peut-on vraiment tenter de mener une « guerre limitée » sous parapluie nucléaire ? La pression américaine suffit à ramener le calme, mais au prix du coup d’état du général Musharraf. Même question fin 2001 après l’attentat contre le Parlement indien : l’Inde mobilise massivement ses forces aux frontières pakistanaises, pendant dix mois, mais sans attaquer : la « guerre limitée » est, décidément, une hypothèse trop risquée désormais.

Les attentats du 11 septembre, en déclenchant la riposte américaine en Afghanistan au nom d’une « guerre contre le terrorisme » mise en avant de la scène mondiale, vont transformer la nature de la dialectique de la guerre et de la paix en Asie du Sud. Le retournement (ambigu) du général Musharraf, qui condamne le jihad au Cachemire et lâche les talibans en Afghanistan, sans vraiment démanteler les infrastructures de l’extrémisme armé sur le sol pakistanais, va dresser contre lui une part des anciens protégés de l’ISI. Alors que s’engage avec l’Inde, début 2004, un « dialogue composite » qui traite de l’ensemble des relations bilatérales, et pas seulement du Cachemire sur lequel le Pakistan bouge quelques peu, le Président pakistanais déclare désormais que la principale menace pesant sur le pays est interne. C’est que l’extrémisme et le terrorisme marquent des points. Alors que la coalition occidentale menée par l’OTAN peine en Afghanistan, alors qu’Inde et Pakistan continuent à dialoguer, ce sont les zones tribales pakistanaises voisines de l’Afghanistan qui s’insurgent, et qui deviennent le terreau de nouveaux talibans, pakistanais cette fois, tandis que la pratique des attentats suicides, jadis inconnus dans la zone, devient courante.

Inde, Pakistan, Afghanistan, dans cet espace stratégique cohabitent deux puissantes armées nucléarisées, et un pays déstabilisé par trente ans de guerre, l’Afghanistan, produisant 90% de l’opium mondial. D’évidence, l’instrumentalisation de l’islam, puis de l’islamisme armé à des fins géopolitiques, qu’elles soient régionales pour le Pakistan, ou globales pour les Etats-Unis, a montré ses limites, et il importe aujourd’hui de tourner la page ouverte, contre les Soviétiques au départ, en 1980. D’autant que l’Inde est désormais un pays émergeant, et que le vieil espoir de parité relative avec elle n’a plus sens au Pakistan. Forte de son poids accru, l’Inde propose aujourd’hui à ses voisins, et en particulier au Pakistan, une stratégie de « connectivité », qui diffuserait les dividendes du commerce et des échanges. On parle de « frontière ouverte » au Cachemire tout comme les nationalistes pachtounes arrivés en 2008 au pouvoir à Peshawar, dans la Province Frontière du Nord-Ouest pakistanais, veulent maintenir la Ligne Durand comme « frontière ouverte » avec l’Afghanistan.

Les logiques de paix sont donc puissantes, mais ambiguës. Portées d’abord par la société civile, elles gagnent les politiques, et conduisent à repenser de vieux principes, comme celui de l’autodétermination, qui ne sera pas concédée aux Cachemiris, et de vieilles stratégies de pouvoir, aussi bien dans les champs des rapports de force nationaux que dans les horizons transfrontaliers. On peut célébrer l’espérance démocratique, mais elle est difficile à se concrétiser. Et l’on ne peut arguer de la seule démocratie pour contrer, dans l’immédiat, les foyers de terrorisme et les insurgés en guerre contre les pouvoirs établis et contre la puissance américaine, ni au Pakistan qui a infligé un désaveu électoral au général Musharrf en février 2008, ni en Afghanistan où l’enlisement de la coalition, après les espoirs soulevés par les élections de 2004, en témoigne. Tourner la page des vieilles logiques géopolitiques de confrontations, pour laisser place à de nouvelles logiques géoéconomiques plus pacifiques est un bel objectif. Mais le principe de réalité rappelle que de telles transitions sont difficiles à mettre en œuvre. Le projet de gazoduc Iran-Pakistan-Inde en offre un parfait exemple : voulu par les trois pays, mais non sans arrière-pensées, soumis aux aléas des agitations autonomistes au Baloutchistan, comme aux pressions des Etats-Unis peu soucieux de voir le partenaire indien conforter l’adversaire iranien. Comme toujours, les échelles géopolitiques sont complexes, et les évolutions lourdes sont lentes.

Au carrefour de l’Asie du Sud (1,4 milliard d’habitants), du Moyen Orient et de l’Asie centrale (foyers majeurs d’hydrocarbures), aux portes de la Chine, et au coeur des questions de prolifération nucléaire et de terrorisme, l’enjeu de ces évolutions encore incertaines dépasse d’évidence celui des seules parties en présence. Entre Hindu Kuch et Himalaya, entre Indus et Gange, entre la route du Karakorum et les ports de l’Océan indien se joue une part de l’avenir géopolitique de l’Asie, et donc une partie essentielle sur l’échiquier du monde.

Jean-Luc Racine est directeur de recherche au CNRS, en poste au Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il travaille sur les dynamiques de transformation de l’Inde contemporaine; sur les stratégies indiennes d’émergence dans l’ordre mondial et sur les rapports de l’Inde aux puissances ainsi que sur la géopolitique de l’Asie du Sud, en particulier les relations indo-pakistanaises et la nouvelle place de l’Inde en Asie. Il siège au comité de rédaction d’Hérodote, et au comité scientifique de India Review. Il dirige aussi le Programme international d’études avancées conduit par la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, en collaboration avec l’Université Columbia.


haut de page

ffs