Le nettoyage ethnique. Les guerres ethniques du XXIe siècle ?
Stéphane Rosière
Professeur des Universités, département de géographie de l’Université de Reims, laboratoire Habiter (EA. 2076)
Directeur de publication de la revue en ligne L’Espace Politique (http://www.espacepolitique.org)
Article complet
L’expression de « nettoyage ethnique » est la traduction de l’expression serbo-croate etnicko ciscenje apparue durant la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-95). Le terme « nettoyage » fait partie du vocabulaire militaire (« nettoyer » c’est éliminer les poches de résistance dans une zone fraîchement conquise), associé à « ethnique », cette expression renvoie à la dimension stratégique que l’on accorde, dans certains cas, au peuplement.

C’est que, avec la généralisation des États-nations, le peuplement a acquis une grande importance pour les États, devenant la condition de leur légitimité mais aussi de leur sécurité. Légitimité car l’existence de groupes ethniquement distincts remet souvent de facto en cause le bien fondé de l’existence de l’État ; sécurité car la présence de ces groupes est, dès lors, ressentie comme une menace pour la pérennité ou la survie de l’État.

Cette conférence mettra précisément en exergue la multiplication du nombre des États (presque quatre fois plus nombreux en 2008 qu’en 1945), ainsi que l’existence de nombreux séparatismes dont l’objectif est l’indépendance de nouveaux territoires. Ces revendications et les politiques concomitantes (ainsi que la lutte contre ces séparatismes) remettent en question la distribution géographique des peuples du monde et tendent à générer partout des logiques de « nettoyage ethnique ». De ce fait, ces logiques ne sont pas spécifiquement balkaniques mais représentent une pathologie universelle du fonctionnement des États-nations devenus norme mondiale depuis le XIXe siècle (le sociologue américain Michael Mann (2005), a pu envisager le « nettoyage » comme une pathologie de la démocratie — la majorité imposant sa domination par la force à la minorité).

Au-delà des causes de ces processus, en cas de crise (sécession, révolution, guerre civile), et notamment inter-ethniques, de vastes opérations de « nettoyage ethnique » sont parfois lancées. Pour les acteurs qui mènent ces opérations de type militaire, il ne s’agit pas seulement de contrôler un territoire comme le ferait un conquérant classique, mais de mettre en adéquation par la force le peuplement avec les frontières politiques. L’usage de la force contre des populations civiles implique que le nettoyage ethnique est souvent confondu avec la notion de génocide. Pourtant, les deux termes ne sont pas synonymes. En effet, « si le génocide a pour finalité un peuple, le “ nettoyage ethnique ” a pour finalité un territoire » (Rosière, 2006). Le nettoyage est bien plus une politique d’expulsion en masse, de redistribution spatiale des peuples, qu’une politique d’extermination. Et pour cause, massacrer des populations nombreuses pose des problèmes logistiques et psychologiques considérables – il s’agit, à l’instar de la Shoah (le génocide Juif), d’une véritable entreprise industrielle. Ainsi, un « nettoyage » est, le plus souvent et plus facilement, mis en œuvre par quelques massacres « exemplaires ». Ces massacres ont pour but de générer la peur, la fuite panique, l’exode, donc de faciliter l’expulsion en masse puisque c’est alors la population visée qui exécute elle-même le dessein de l’acteur.

Au-delà de ces clarifications conceptuelles, cette conférence proposera une typologie des nettoyages ethniques à la surface du globe. La typologie spatiale des « nettoyages » peut se déduire de deux facteurs principaux : le niveau d’intégration du territoire visé dans le « système-monde » et la densité de sa population. Dans le Core (terme désignant le « centre » à l’échelle planétaire), le « nettoyage ethnique » est lié soit à la construction d’Etat (nettoyage de statogenèse) — comme ce fut le cas en Bosnie-Herzégovine lorsque cette expression s’est cristallisée (1992-95) —, soit à des déplacements de frontières (nettoyage de translation territoriale). Dans les deux cas, les appareils d’Etat tentent de constituer des territoires peuplés de façon homogène (par des moyens qui restent violents). A cheval sur le Core et les périphéries, le « nettoyage de front pionnier » concerne aussi bien l’Amérique du Nord (zone intégrée au Core et processus achevé), que l’Indonésie ou l’Amazonie (zone périphérique et processus en cours). Dans les régions les plus pauvres, la création d’Etats ou les translations territoriales ont moins d’importance que l’accaparement des ressources. On peut parler là de « nettoyage de prédation ». Dans cette configuration, les ethnies se disputent des richesses vitales pour leur survie (terres arables, minerais, ressources en général, etc.). Enfin, le « nettoyage de contrôle social » (Shoah, génocide rwandais) vise clairement une ethnie mais apparaît comme un processus transitionnel vers les concepts plus sociologiques de génocide ou de politicide.

Cet exposé montrera que le potentiel des « nettoyages ethniques » est loin d’être tari, particulièrement dans les régions paupérisées de la périphérie du système-monde. Ainsi, loin d’être la marque de tensions passées, ces politiques pourraient devenir la marque des guerres « raciales » du XXIe siècle.

Références :

MANN M., 2005, The Dark-Side of Democracy: Explaining Ethnic Cleansing, Cambridge University Press, 580 p.
Prix Barrington Moore Award of the American Sociological Association
ROSIÈRE S., 2006, Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement, Paris, éditions Ellipses, coll. « Carrefours Géographie / Les dossiers », mars 2006, 297p.
Prix Charles Maunoir 2006 de la Société de Géographie de Paris.


haut de page

ffs