Balkans 2008 : une géographie de la violence
Michel Sivignon
Professeur honoraire université Paris 10
Résumé
Vingt ans ou presque après les premiers affrontements au Kosovo à la fin de l’année 1988, et le début d’une grève générale des Albanais qui amena l’intervention de l’armée nationale yougoslave (JNA), le Kosovo est devenu indépendant et les principales puissances de la communauté internationale ont reconnu cette indépendance. Peut-on dire pour autant que tout est réglé dans les Balkans ? Sûrement pas. Du moins peut-on tenter un bilan des vingt ans d’affrontements et de la plus sérieuse crise qu’ait connu l’Europe depuis 1945.

Plus modestement il s’agit de faire le point sur un conflit dont personne n’aurait pu imaginer la violence, les géographes pas plus que les autres. Ce serait un exercice cruel que de recenser ce que des plumes autorisées ont écrit sur le sujet, avant que les événements tragiques ne se déclenchent. On ne prévoit bien qu’après coup.

Le premier exercice à faire est de dresser un bilan des relations internationales dans cette partie de l’Europe. Là où la Yougoslavie figurait comme un Etat de taille moyenne avec 237.000km2 et 23M. d’habitants, se présentent maintenant sept Etats dont la population s’échelonne de 500.000 à 8M. d’habitants. Le processus d’émiettement touche-t-il à son terme ? Rien n’est moins sûr. Qui peut assurer que la Macédoine ne se scindera pas en deux, que les deux entités de la Bosnie-Herzégovine continueront à cohabiter, que Chypre Nord et la Transdnistrie ne bénéficieront pas à terme de la reconnaissance internationale ?

Le désir d’Europe.

Le processus d’émiettement territorial s’est accompagné d’un autre mouvement: celui de la démarche d’intégration dans l’Union Européenne. La Grèce fut en 1981 le premier Etat des Balkans à être admis. Puis ont suivi la Slovénie, Chypre, et tout dernièrement la Bulgarie et la Roumanie. Désormais, plus de la moitié des habitants des Balkans, si on inclut la Roumanie, vivent à l’intérieur de l’Union Européenne.

Cette évolution amène plusieurs conséquences. L’une d’elle est inattendue et c’est un processus formel de débalkanisation. Le terme de Balkans n’est plus utilisé dans les textes d’U.E que pour désigner ce qu’on appelle maintenant le « Balkans occidentaux ». les « Balkans occidentaux » se limitent à l’ancienne Yougoslavie et à l’Albanie. En outre la Slovénie et le Croatie protestent contre ce classement qui les inclut dans une région balkanique dont elles ne veulent plus rien connaître. A partir du moment où la Bulgarie et la Roumanie ont été incluses dans l’U.E elles ont cessé, vues de Bruxelles d’être considérées comme balkaniques. Déjà la Grèce était plus communément incluse dans les pays méditerranéens que dans les Balkans et ne sont considérés comme balkaniques que les Etats hors de l’Union Européenne.

La perspective européenne, la seule qui soit commune à tous les Etats de l’Europe du sud et qui corresponde aux aspirations majoritaires de leurs populations, met ces Etats en position subordonnée. L’U.E est un maître sévère qui vérifie l’état des élèves avant de leur permettre de rentrer dans la classe. Les élèves, en occurrence les Etats qui aspirent à rentrer dans l’U.E doivent remplir un certain nombre de conditions qui relèvent de l’économie, du fonctionnement constitutionnel, de l’organisation juridique, de la bonne gouvernance. Ces conditions une fois remplies, les Etats peuvent signer un Accord de Stabilisation et d’Association (ASA) qui constitue une première étape positive. C’est ainsi que la Serbie vient en juin 2008 de signer un accord ASA, Bruxelles ayant salué par cette acceptation la victoire des partis pro-européens aux élections législatives serbes. Ensuite le bénéficiaire d’un ASA doit progresser pour être reconnu comme candidat à l’entrée dans l’U.E. De la candidature reconnue à l’admission plusieurs années peuvent s’écouler.

Les derniers développements des relations entre la Serbie et l’UE vont dans le sens général. L’UE manifeste le désir d’effacer, en faisant rentrer la Serbie dans le giron européen la tache inquiétante que constitue pour la construction européenne cette zone vide, dans une position stratégique importante. Aussi bien envisage-t-on à Bruxelles, à condition d’une pleine coopération avec le Tribunal pénal international de La Haye, que la Serbie puisse bénéficier d’un statut officiel de candidat à l’Union Européenne dès 2009. Dans cette hypothèse, elle rejoindrait la Croatie, la Turquie, qui figure dans cette liste depuis plusieurs décennies et la Macédoine. Restent encore en dehors la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, le Kosovo et l’Albanie, qui sont en position plus marginale par rapport au grand axe de l’Europe du sud-est.

Quoique se situant dans une finalité tout à fait différente, l’organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) joue un rôle parallèle qui introduit les Etats-Unis dans le jeu balkanique. Les Etats candidats à l’U.E qui faisaient partie du bloc de l’est (Bulgarie et Roumanie) ou qui comptaient au nombre des Etats socialistes (Yougoslavie et Albanie) sont désireux de rentrer dans l’OTAN, tout autant que dans l’Union Européenne. La Grèce et la Turquie ont été intégrées dans l’alliance atlantique dès 1952. En 2004, la Slovénie, la Bulgarie et la Roumanie ont rejoint l’OTAN. La Croatie et l’Albanie sont en bonne voie pour être des membres de l’OTAN à part entière. Mais l’admission d’un nouveau membre dans l’OTAN ne peut se faire que si un accord unanime des pays membres est obtenu. Aussi bien la Grèce a-t-elle réussi jusqu’à aujourd’hui à bloquer l’adhésion de la Macédoine dont elle conteste la légitimité du nom.

Pour beaucoup de pays de l’est européen, le parapluie américain que représente l’OTAN est tout aussi important que l’adhésion à l’U.E. les deux institutions s’appuient mutuellement. Etre admis dans l’une est un argument majeur pour être admis dans l’autre.

On a donc enregistré, à la suite des événements des années 90, une normalisation progressive des pays balkaniques quant à leur position diplomatique. Les Balkans rentrent dans le rang. La zone d’incertitude qu’ils ont pu constituer sur la carte de l’Europe lors des affrontements des années 90 est en train de se réduire. Le résultat des cette évolution est paradoxal et contradictoire. D’un côté les nationalismes concurrents l’ont emporté comme en témoigne la multiplication des nouveaux Etats et de l’autre côté ces Etats de petite taille sont dans la dépendance de l’institution européenne. Les affrontements des années 90 avaient pour but de se retrouver entre soi, d’éliminer la présence de l’autre à l’intérieur des frontières nationales. Cet entre-soi a été obtenu par la division territoriale et par l’expulsion des populations allogènes. Dans le même temps où cette homogénéisation progressait l’adhésion à l’U.E mettait immédiatement un bémol à l’indépendance tant convoitée. Il y avait bien désormais un drapeau, un hymne national, une fête nationale célébrée partout, un système scolaire propre à conforter cette indépendance et à instruire les jeunes générations des mérites des ancêtres, mais le pays indépendant depuis peu devait se soumettre à des règles édictées à Bruxelles dans le domaine de l’économie, de la protection sociale, de l’organisation juridique, des institutions politiques.

Le grand dérangement des Balkans

Le premier résultat des guerres a été un « grand dérangement » pour reprendre une expression que les Canadiens utilisent à propos de l’expulsion des Acadiens de leur province (aujourd’hui le Nouveau Brunswick) au XVIII° siècle. On estime que quatre millions d’habitants de la Yougoslavie ont quitté leur habitat sous la contrainte. Dans la seule Bosnie-Herzégovine, 2,2 millions de personnes soit 50% du total ont été déplacées. En dehors de la Yougoslavie, environ 300.000 Turcs de Bulgarie ont été contraints de partir, en 1989. Les choses sont rentrées dans l’ordre, vues d’une manière globale. Ainsi, au Kosovo où 1,2 million d’Albanais avaient été chassés par l’armée serbe en direction de l’Albanie et de la Macédoine, la très grande majorité a rejoint ses foyers. On peut espérer que cette phase active de purification ethnique touche à son terme. Mais il reste une purification ethnique rampante, comme celle qui affecte les Serbes du Kosovo, depuis les pogromes de 2004, et dont on peut penser qu’elle continuera avec l’indépendance.

Les conflits armés ont participé au déclin général de la population balkanique. Ce déclin est difficile à mesurer. Il est en effet attribuable à plusieurs phénomènes concomitants : les pertes en vies humaines liées au conflit, l’excédent des décès sur les naissances, et à l’émigration vers l’étranger.

Aujourd’hui plus de 6 millions de Balkaniques vivent à l’étranger sur une population totale qui avoisine 70 millions d’habitants, mais ils sont malaisés à recenser, car comment séparer les migrations définitives des autres, alors que beaucoup ont migré en dehors de toute légalité. Dans le bilan général les pertes directes dues à la guerre ne constituent pas l’élément le plus important : on a peut-être enregistré 150.000 victimes. Beaucoup plus importantes ont été les pertes liées aux déplacements forcés de population : ces déplacements se sont opérés, le plus souvent, à l’intérieur de la Péninsule balkanique : les Serbes de Croatie ont rejoint la Serbie et les Croates de Voïvodine rejoignaient la Croatie. Mais les Bosniaques n’avaient pas cette ressource ; Aussi beaucoup ont-ils quitté leur pays pour une destination en Europe centrale : il fut un moment où l’Allemagne abritait 500.000 réfugiés politiques. Les instances internationales ont donc, un temps, installé des « zones de sécurité » pour ces personnes déplacées afin d’éviter les migrations à longue distance. Toutefois ces déplacements à caractère éminemment politique se combinent avec les migrations économiques.

Ces migrations économiques affectaient depuis trente ans la Yougoslavie, la Grèce tout comme la Turquie, l’Allemagne étant la destination principale. A l’inverse, il était difficile et parfois (en Albanie) impossible de quitter la Roumanie, la Moldavie, la Bulgarie, l’Albanie. L’effondrement des régimes de ces pays fermés a fait l’effet de la rupture d’un barrage hydraulique : des flux considérables de migrants de sont déversés vers les pays de l’Europe de l’ouest et vers la Grèce.

Si bien que la diminution globale de la population affecte bien entendu les pays fortement impliqués dans le conflit, mais aussi les autres, dont les frontières étaient hermétiquement closes. La Bosnie-Herzégovine, qui comptait 4,2 millions d’habitants en 1991, dénombre seulement 3,8 millions en en2007. La Moldavie qui n’a connu qu’un conflit mineur, celui de Transdnistrie qui a causé quelques centaines de victimes, est passée de 4,3 millions en 1991 à 3,4 millions en 2004 ; 30% de sa population active vit à l’étranger.

On pense qu’un million de Bulgares vivent à l’étranger et la population de la Bulgarie est de 7,6 millions d’habitants en 2008, alors que dans les années quatre vingt elle avait presque 9 millions d’habitants. La situation est similaire en Bulgarie et dans ces deux pays, l’entrée dans l’UE a encore facilité ces mouvements, particulièrement pour les très nombreux Roms.

Le seul Etat des Balkans dont le bilan migratoire soit positif est la Grèce

La purification ethnique.

Le terme de purification ethnique ou de nettoyage ethnique (en anglais ethnic cleansing) a été utilisé à propos des Balkans à partir de 1992. Mais si le mot est nouveau la chose est plus ancienne. Les opérations de nettoyage ethnique n’ont pas été inventées dans les Balkans. On en trouverait des témoignages sur tous les continents et pour des périodes anciennes. Dans les Balkans et dans la période de renaissance des Etats balkaniques à partir de la division progressive de l’empire ottoman au XIX° siècle, chaque modification de frontière –et il y en a eu beaucoup- a été accompagnée d’une purification ethnique. Sans doute, les traités garantissaient-ils les droits (organisation culturelle et religieuse, propriété) de ceux qui devenaient minoritaires, du fait du changement du tracé de la frontière. Mais ces garanties étaient bien mal respectées. C’est ainsi que les Albanais qui peuplaient la région de Nis, devenue serbe en 1878, furent chassés dans les années qui suivirent. C’est ainsi que les Crétois de langue grecque, convertis à l’islam, abandonnèrent l’île qui faisait alors partie de l’empire ottoman devant les soulèvements successifs des Crétois chrétiens qui aboutirent en 1912 à l’intégration de l’île dans le royaume de Grèce. Les derniers Crétois musulmans partirent dans les années vingt. Pourtant les uns et les autres parlaient la même langue.

Dans les Balkans, l’exemple le plus important par les masses de population mises en mouvement fut l’échange de populations entre Grecs et Turcs, en 1923 : environ 500.000 Turcs et 1.500.000 Grecs. En 1945, l’expulsion des Allemands du Banat yougoslave et de Slovénie fut un autre épisode de purification ethnique, selon la logique de celui qui affecta alors les Allemands de Silésie, Poméranie, Prusse orientale et Sudètes. La réaction de l’opinion internationale fut alors très différente de celles que nous pouvons observer aujourd’hui. Les échanges gréco-turcs furent vus comme une catastrophe pour l’hellénisme mais aussi comme un moindre mal pour les populations intéressées, comme une nécessité pour éviter les conflits futurs : mieux vaut perdre sa maison que perdre sa vie.

Quant à l’expulsion des Allemands en 1945, elle ne suscita pas une émotion excessive à l’ouest ne dépit de l’énormité du déplacement : 12 millions de personnes. Elle apparaissait comme un des éléments du règlement de la guerre et comme une manière de se garantir contre d’éventuelles revendications irrédentistes de l’Allemagne.

Les réactions furent beaucoup plus violentes dans l’opinion internationale, pendant la période de 1991 à 1995. C’est que cette dernière a été vue comme l’expression de la force pure, alors que ces populations avaient apparemment vécu auparavant en bonne intelligence.

La purification ethnique en tant qu’opération visant l’unification d’un territoire donné a été le moteur principal des affrontements en Yougoslavie entre 1991 et 1999, en Croatie, Bosnie-Herzégovine et Kosovo. Les Serbes en ont été à la fois les acteurs principaux et les victimes. Il s’agissait pour eux de refuser le statut de population minoritaire dans une autre république que la leur. Il leur fallait par conséquent remettre en cause les frontières intérieures héritées de la République Fédérale de Yougoslavie. Un tiers des Serbes habitaient alors hors de la République de Serbie. On s’efforça en expulsant les autres populations de créer des enclaves, baptisées républiques autonomes peuplées exclusivement des Serbes. Une seule de ces républiques, qui constitue la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine a survécu. Dans les autres, la plus grande partie des Serbes a quitté leurs villes et villages d’origine.

Considérée d’un point de vue statistique, la purification ethnique a réussi à homogénéiser les Etats balkaniques et on peut supposer dans certains cas tel celui du Kosovo que cette opération est encore actuellement en cours. En Croatie, la population serbe représentait 12% du total de la république en 1991. Elle ne compte plus que pour 4,5% en 2001. En Bosnie-Herzégovine, la population serbe compte encore pour un tiers du total mais elle est maintenant regroupée dans sa quasi-totalité dans l’une des deux entités, la Republika Srpska. Les Serbes ne figurent plus qu’en tout petit nombre dans l’autre entité la Fédération Bosno-Croate. La répartition géographique des Serbes y est désormais très différente de ce qu’elle était en 1991. Dans la ville de Sarajevo, les Serbes comptaient pour un tiers du total. Mais l’armée nationale yougoslave, en fait dirigée par les Serbes a assiégé la ville entre 1992 et 1995 et après les cessez le feu les Serbes de la ville ont quitté leur quartier pour rejoindre la partie de la ville où ils étaient majoritaires et qui était attribuée à la Republika Srpska. Autrement dit, la division en deux entités fonctionne encore aujourd’hui comme le cadre de la purification ethnique.

Dans d’autres cas la simplification ethnique a été obtenue sans violence caractérisée. Dans la province serbe de Voïvodine les Hongrois représentaient 18,9% de la population en 1981. Ils ne comptent plus que pour 3,9% en 2002. Ils n’ont pas été concernés directement par les affrontements entre Serbes et Croates, qui se sont produits plus à l’ouest, en Croatie, autour de la ville croate de Vukovar. Beaucoup de jeunes Hongrois ont déserté, refusé l’incorporation dans l’armée nationale yougoslave lorsque s’est développée une guerre entre Croates et Serbes à laquelle ils ne voulaient pas participer. Ils se sont donc réfugiés en Hongrie.

A une échelle plus fine la purification ethnique a eu d’autres conséquences.
Dans les campagnes elle a souvent affecté des terres de médiocre qualité. Telle la Krajina en Croatie et ses prolongements proches de l’Adriatique en arrière de Sibenik. Cette zone avait été peuplée de Serbes par les Habsbourg au début du XVIII° siècle quand la frontière avec l’empire ottoman fut stabilisée, qu’il fallait la conforter en y installant des populations chrétiennes, aptes à peupler le pays, à le défendre et à répondre à toute demande de conscription. Aussi bien toute l’administration territoriale de ces Confins Militaires était-elle calquée sur celle de l’armée, dont la hiérarchie assurait aussi toutes les responsabilités civiles.

Ces Serbes de la Krajina ont fait appel à l’Armée Nationale Yougoslave (JNA) quand ils ont eu le sentiment, qu’avec l’indépendance de la Croatie ils allaient perdre toute garantie politique ou culturelle en passant du statut de peuple fondateur (narod) à celui de minorité, statut dont ils avaient vu le fonctionnement en Yougoslavie. Ils se constituèrent donc en république autonome autoproclamée, affrontant la police croate. Soutenus par l’Armée Nationale, ils crurent arriver à leurs fins, mais quand le sort des armes tourna, ils quittèrent le pays en même temps que l’armée qui les soutenait, par crainte des représailles. Les accords de Dayton qui mirent fin au conflit de Bosnie-Herzégovine prévoyaient le retour des réfugiés dans leurs lieux d’origine. Si l’on se fie aux proclamations officielles et aux chiffres des services statistiques, le retour des réfugiés est en bonne voie. Les instances internationales et particulièrement l’U.E financent ces retours. Pour l’observateur extérieur, les chantiers de reconstruction dans ces villes et villages très endommagés, paraissent actifs. Dans le détail cependant la situation est différente. Si les petites villes ont parfois retrouvé leur population bien des villages restent déserts. Dans certains cantons, sur des plateaux calcaires ingrats, la densité de la population est tombée de 30 à 5 habitants au km2. Le géographe Michel Roux a pu évoquer à ce propos « les nouveaux déserts croates ».

La population des villes s’est à peu près maintenue mais la composition ethnique s’est modifiée. A Sarajevo, la population totale qui atteignait 527.000 habitants au recensement de 1991, ne compte plus que 361.000 habitants en 1999, du côté de la Fédération bosno-croate et 30.000 du côté de la Republika Srpska : la chute démographique est due aux destructions et aux mouvements de population (départ des Serbes et remplacement partiel par des ruraux bosniaques).

Pendant le siège de Sarajevo par les Serbes de l’Armée Nationale Yougoslave, l’opinion publique internationale avait pris le parti des assiégés mais aussi le parti de la variété ethnique et du mélange des populations ; Les accords de Dayton et plus généralement tous les accords internationaux qui ont mis fin aux conflits ont proclamé le droit au retour de ceux qui avaient été contraints de partir et prévu des financements pour favoriser ces retours. Le bilan qu’on peut dresser aujourd’hui est inégal.

La plupart du temps les candidats au retour reviennent mais s’efforcent de vendre rapidement leurs biens et rejoignent un secteur où leur ethnie est majoritaire. Les autorités locales sont peu enclines à favoriser les retours d’autant plus que leurs maisons sont souvent occupées par d’autres réfugiés venant d’autres régions.

En outre, des réfugiés des zones rurales ont souvent vécu pendant dix ans ou davantage dans des banlieues de grandes villes où la jeune génération a grandi. Il est bien difficile pour ces jeunes de revenir dans un village qui fut celui de leurs grands parents mais où les possibilités de travail sont très réduites et où ils n’ont jamais vécu. Aussi bien les zones rurales qui ont subi la purification ethnique voient-elles prédominer les personnes âgées dans leur population, les jeunes préfèrent rester en ville.

La purification ethnique n’a fait qu’accélérer une tendance lourde, celle de l’abandon des campagnes défavorisées. Elle constitue en quelque sorte une forme extrême d’exode rural.

Géographie des mines.

L’usage absolument général des mines pendant le conflit est lourd de conséquences qui vont dans le sens de la purification ethnique.

Toutes les formations militaires belligérantes ont disposé des champs de mines pour protéger leurs positions. Le conflit terminé les plans de ces champs de mines ont été perdus ou détruits. Les cartes des champs de mines, telles que disponibles sur Internet à beaucoup plus petite échelle donnent une idée plutôt effrayante des zones de combats. La république le plus affectée est la Bosnie-Herzégovine, puis vient la Croatie. On estime qu’en Bosnie-Herzégovine près de 5% du territoire a été miné. La densité des mines était forte en Bosnie centrale, autour de Sarajevo et dans le corridor de Brcko. Dès 1995, l’Union Européenne a financé les opérations de déminage. Des sociétés privées de déminage, principalement britanniques, ont répondu aux appels d’offres. On a commencé par déminer autour des grandes villes des voies de communication, des ouvrages stratégiques. Les abords de Sarajevo ont été largement déminés.

Les mines permettent en quelque sorte de continuer la guerre après la fin des combats. Les zones rurales souffrent le plus longtemps et les victimes se comptent en priorité parmi les paysans, les enfants ou même les pécheurs à la ligne. Inutile d’escompter un développement touristique dans des zones minées. Pourtant le tourisme est probablement une des ressources sur lesquelles pourrait compter la Bosnie-Herzégovine, dans l’arrière pays d’une côte adriatique redevenue une destination majeure du tourisme européen.

Le plus décourageant pour les démineurs est de constater que les populations locales ont pris l’habitude de considérer les mines comme une protection contre l’étranger dont on redoute le retour. Certains villageois ont réinstallé des mines après une opération de déminage autour de leur village, ou dans les maisons pour éviter le retour des réfugiés. Dans certains cas le déminage est un travail de Sisyphe.

La purification ethnique aujourd’hui.

En avons-nous fini avec la purification ethnique dans les Balkans? Tout mouvement qui aboutit à un changement politique profond peut réamorcer la purification ethnique. Ainsi au Kosovo.

Le Kosovo, sous surveillance internationale avec la Mission des Nations Unies pour le Kosovo ou Minuk a paru apaisé même si la proclamation de l’indépendance a soulevé les protestations virulentes de Belgrade et a été refusée par un certain nombre de pays européens. L’apaisement relatif n’a cependant pas empêché les pogromes anti-serbes de mars 2004. Sous la nouvelle fausse de la mort de deux jeunes Albanais, attribuée à l’action de Serbes, le pays s’est enflammé et on a dénombré outre quelques victimes serbes plusieurs dizaines d’édifices religieux orthodoxes détruits ou endommagés dont quelques uns de grande valeur historique. Lors de la proclamation de l’indépendance du Kosovo, en février 2008, on a pu mesurer l’inquiétude des petites communautés serbes dispersées au milieu de la masse albanaise. Les bus scolaires des écoliers et lycéens serbes sont accompagnés par les soldats de la Minuk jusqu’à Mitrovica où se trouvent les établissements. Les communautés de moines orthodoxes des monastères isolés vivent dans la même incertitude quotidienne.

La lutte pour le centre ville.

Comme on l’a vu, la purification ethnique ne s’est pas limitée aux zones rurales. Désormais, c’est en ville que la lutte continue, du moins là où la question de la prééminence d’une communauté ethnique n’est pas encore réglée.

Elle est réglée à Sarajevo, ville multiculturelle devenue presque exclusivement bosniaque et musulmane, après le départ des Serbes et l’effacement des Croates.

La question de la prééminence n’est pas encore réglée à Mostar. Mostar est la capitale d’un canton où cohabitent Bosniaques et Croates et où ces deux communautés se sont violemment affrontées. Le vieux centre historique se trouve de part et d’autre de la Neretva, dans le secteur bosniaque, mais le centre des activités modernes est plutôt du côté bosniaque. Un seul établissement scolaire accueille tous les élèves sous le même toit. Dans tous les autres les élèves sont séparés selon leur appartenance communautaire.

A Mitrovica, au Kosovo ou à Tetovo en Macédoine, se déroule la lutte pour le contrôle du centre entre les Albanais d’une part et les Serbes (à Mitrovica) ou les Macédoniens (à Tetovo) Dans ces deux cas, tout comme à Mostar, une frontière invisible découpe les quartiers, connue de tous. On ne se risque de l’autre côté qu’en ayant pris ses précautions et parfois sous protection militaire (la Minuk à Mitrovica). La différence entre les quartiers est marquée par les alphabets : usage exclusif de l’alphabet latin du côté albanais du cyrillique aussi bien chez les Serbes que chez les Macédoniens. La différence est également marquée par l’architecture. A Tetovo, murets autour des cours des Albanais, et jardins ouverts chez les Macédoniens.

Les questions des déplacements quotidiens se posent pour se rendre au travail ou à l’école, ou à l’hôpital, surtout si le quartier où on habite constitue une enclave au sein de l’autre communauté. A Mitrovica, la Minuk a dû construire une passerelle spéciale pour un quartier albanais de quelques tours enclavé dans la ville serbe.

La compétition revêt aussi un caractère économique. Il s’agit de dominer les grands axes du centre ville. A Tetovo, les commerces albanais progressent au détriment des commerces macédoniens, cependant que la part des Albanais dans la population urbaine ne cesse de s’accroître.

Les Balkans sont-ils solubles dans l’Europe ?

L’intégration dans l’Union européenne constitue un processus de débalkanisation. En dépit de ses infirmités et de ses insuffisances, l’UE offre néanmoins un cadre et une démarche pour régler le moins mal possible des conflits dont les racines sont trop anciennes pour être éradiquées dans la hâte.

Il suffit de fréquenter un peu les jeunes générations des pays balkaniques pour percevoir l’ampleur des attentes et les espoirs mis dans la construction européenne. Vus de là bas, les pas de clerc et les hésitations l’Europe de l’ouest font figure de fantaisies d’enfants repus.

Bibliographie

Mazower Mark The Balkans. Phoenix Paperback London 2000

Todorova Maria Imagining the Balkans. Oxford University Press 1997

Ancel Jacques Peuples et nations des Balkans. Armand Colin 1926. Réed : Comité des travaux historiques et scientifiques 1997

Sivignon Michel Balkans, une géographie de la violence Belin (à paraître)

Castellan Paul Histoire des Balkans. Fayard 1996.


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