Balkans 2008 : une géographie de la violence
Michel Sivignon
Professeur honoraire université Paris 10
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On s’efforcera ici de décrire les conséquences spatiales des guerres yougoslaves.

La première conséquence spatiale est liée à la purification ethnique, tentative de substituer une population à une autre. La purification ethnique a affecté la totalité de la Bosnie-Herzégovine, la moitié de la Croatie et le Kosovo. Elle a eu également des effets indirects, en dehors de la zone des combats, particulièrement dans la province serbe de Voïvodine. En outre, des opérations plus subtiles et moins visibles de nettoyage ethniques sont en cours dans plusieurs villes du Kosovo et de Macédoine.

Ces opérations ont partout abouti à une simplification de la carte ethnique et à la quasi disparition des mélanges. Mais les effets en affectent différemment les zones rurales et les zones urbaines. D’une manière générale la purification ethnique a accéléré l’exode rural et la concentration dans les grandes villes. Elle a surtout touché des régions rurales ingrates, les plateaux calcaires du karst ou les montagnes et collines de la Bosnie centrale et orientale.

Du point de vue historique ce n’est pas la première fois que des événements violents amènent l’abandon de vastes portions de territoire. Aussi bien Michel Roux parle-t-il à ce sujet des « nouveaux déserts croates » en faisant référence à des cycles anciens d’abandon puis de repeuplement.

Dans ces régions, l’exode rural avait déjà amené une dépopulation significative. La population y était vieillie et les jeunes rares. Les combats les ont amenés à se réfugier en majorité dans les banlieues des grandes villes. Ayant goûté à la vie urbaine, les jeunes font montre de peu d’enthousiasme pour retourner dans le village des grands-parents où les perspectives économiques sont sombres et la vie sociale étriquée.

De ce point de vue les statistiques officielles des retours sont fallacieuses. La politique et les financements afférents de l’Union Européenne sont favorables au retour de réfugiés, vu comme un bien en soi. Bien souvent cependant ces derniers ne souhaitent pas revenir dans un environnement qu’ils sentent hostile. De retour dans leur village, ils se hâtent de vendre leur bien immobilier comme ils peuvent et rejoignent les régions de leur groupe communautaire. Ces pseudo retours sont cependant comptabilisés comme définitifs, car le volume des financements dépend des résultats chiffrés obtenus.

Inversement, les grandes villes ont bénéficié de l’afflux des ruraux chassés et déracinés. Sarajevo comptait 1/3 de population serbe avant le siège. Les Serbes sont aujourd’hui moins de 5%. Cependant le volume de population de Sarajevo n’a pas changé. Un afflux de paysans bosniaques a fait de Sarajevo une ville musulmane. Elle en a fait aussi une ville de ruraux peu au fait des manières urbaines et pas habitués au contact avec d’autres groupes sociaux ou confessionnels. Les villages étaient en effet ordinairement homogènes et la variété ethnique était le fait des villes. En tout cas, les idées qui se veulent généreuses de cohabitation ethnique, que promeut l’Union Européenne, sont la plupart du temps en opposition frontale avec les souhaits des intéressés.

La purification ethnique se poursuit aujourd’hui dans certaines villes sous une forme différente. En Macédoine et au Kosovo, dans des villes telles Mitrovica, Tetovo, la compétition politique entre Slaves et Albanais se traduit par le repli des uns et des autres dans des quartiers ethniques homogènes, et par la compétition économique pour la possession du centre ville. On retrouve cette lutte dans un grand nombre de localités. Désormais ce sont les villes qui sont un enjeu politique et c’est dans les villes que la lutte se concentre.

Une des conséquences les plus néfaste des conflits yougoslave a été le minage d’une partie significative des territoires. L’industrie yougoslave de l’armement produisait des mines en abondance. Cette activité a alimenté à bon compte les belligérants. Dès qu’un front se stabilisait quelques semaines ou même que quelques jours, les combattants s’empressaient de se prémunir contre le retour de leurs adversaires, en minant les abords de leurs lignes. Bien entendu on a miné d’abord ce que l’on a jugé d’un intérêt stratégique : les voies de communication, les carrefours, les ouvrages d’art. Mais on a miné aussi les points forts de l’équipement économique du pays. A une échelle locale on est allé plus loin et des villages ont miné leurs abords pour se protéger contre les habitants du village voisin. L’Union Européenne finance des opérations de déminage qui sont confiées à des sociétés spécialisées. Mais ces opérations sont lentes et coûteuses et parfois les démineurs constatent qu’on a disposé des mines à nouveau sur les surfaces qu’ils venaient de déminer.

L’intégration dans l’Union Européenne, déjà largement amorcée dans les Balkans occidentaux par le biais de différents types d’accords, apparaît comme la seule possibilité de réduire les tensions et d’éviter qu’elles ne prennent à nouveau une forme tragique.

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