Madrid Barcelone, le choc des capitales
Nacima Baron Yelles
professeur  à l’Université Marne-la-Vallée
Résumé
INTRODUCTION Madrid, Barcelone : deux traditions urbaines



Madrid, Barcelone, déjà cinq siècles de concurrence. Madrid est une capitale tardivement inventée pour regrouper les instruments du pouvoir royal, tandis que Barcelone, faite par les flux et pour les échanges, est à la fois un port actif et le joyau architectural d’une bourgeoisie entreprenante. La confrontation des deux styles de villes rejoue le vieux débat entre d’un côté une autorité centralisatrice qui conçoit le développement urbain comme la poursuite d’une logique d’accumulation aristocratique, et d’autre part la dimension créative de l’urbanisme, l’inventivité dynamique d’une ville faite pour le réseau. En 1992, les Jeux Olympiques marquent la consécration de ce deuxième modalité de développement et installent la capitale catalane dans ses nouveaux habits métropolitains (ex : port olympique).

PARTIE 1

Madrid, Barcelone : deux « villes mondiales » ?


Depuis, l’Espagne a connu une quinzaine d’années de croissance forte et ininterrompue. Les deux villes ont évolué et leur transformation spatiale et fonctionnelle présente un grand nombre de parallélismes, sinon de convergences. La mondialisation en a fait deux villes globales, recherchant avec ardeur à attirer le plus grand nombre de sièges financiers et d’activités productives à haute valeur ajoutée. En même temps, de véritables chocs démographiques (l’explosion de l’immigration, le vieillissement progressif des populations de centre ville) et d’importantes mutations sociales (l’élévation du niveau de formation, alliée à la précarité professionnelle croissante) accentuent la dualisation sociale et la ségrégation spatiale. Les deux capitales ont alors suscité des analyses qui mettaient l’accent sur leurs caractères évolutifs communs  : changement de structure productive (désindustrialisation et développement des services), changement d’échelle de l’aire urbaine (étalement résidentiel, mobilités), transformations des logiques de la gouvernance (tensions entre les pouvoirs municipaux et les pouvoirs de la communauté autonome), menaces environnementales et enjeux d’une gestion durable des aires urbaines.


PARTIE 2

La transfiguration de Madrid, le « desapego » de Barcelone


Malgré les apparences, ce cycle de croissance n’a en rien gommé les profondes différences qui opposent les deux villes et l’enrichissement général des deux classes supérieures urbaines n’a en rien amélioré leurs relations de concurrence et d’hostilité. Dans les années 1990, alors qu’on croyait que l’essor politique des communautés autonomes allait faire émerger des pôles économiques secondaires dans tout le pays, c’est bien le contraire qui s’est produit. La globalisation a favorisé la concentration des actifs économiques à Madrid, la positionnant comme hub européen articulé avec les marchés sud-américains. L’équation politique n’a pas non plus joué en faveur de Barcelone. En effet, quand la Moncloa (siège de l’exécutif central) est aux mains des libéraux (cas des deux législatures Aznar), l’allié de Madrid est le Levante, notamment Valence. Quand le pouvoir central est aux mains des socialistes (cas des deux législatures Zapatero) , l’équilibre est plus complexe : la région socialiste la plus peuplée étant l’Andalousie, elle reste le premier partenaire. De son côté, la Generalitat (le gouvernement catalan) a basculé d’une droite libérale (Pujol) à un tripatrisme (Maragall puis Montilla) intégrant les partis socialiste républicain et souverainiste. Ce contexte explique en partie le sous-investissement relatif dont souffrent les grandes infrastructures de la capitale catalane : réseaux de cercanias vétustes et inadaptés, réseaux énergétiques sous-alimentés, d’où le black-out en 2007, crise d’approvisionnement hydrique en 2008... Les relations politiques difficiles entre Madrid et Barcelone expliquent aussi qu’il ait fallu treize ans pour construire une ligne ferroviaire à grande vitesse entre les deux capitales, ligne enfin inaugurée en 2007. Tout ceci renforce le constat selon lequel Barcelone traverse une crise multiforme, crise interne du fait de ses divisions spatiales et sociales exacerbées, crise dans sa relation à l’Espagne. Le terme en vogue est « desapego » (indifférence, inappétence à l’égard des affaires espagnoles et madrilènes). A cela s’ajoute le bras de fer politique pour l’adoption définitive d’un nouveau statut et pour le renouvellement des règles de répartition des fonds de développement régionaux (financiación autonomica) qui permettraient d’investir à nouveau dans les services urbains.


PARTIE 3

Madrid, Barcelone au prisme de la crise actuelle et d’un futur modèle économique


La grave crise économique, déclenchée avec l’éclatement de la bulle immobilière en 2008 et peu à peu diffusée dans tous les secteurs de l’économie, ouvre un nouveau moment de l’histoire des deux capitales. A première vue, c’est Madrid ou plutôt sa périphérie qui est la plus touchée : l’image des grues arrêtées sur l’immense chantier de la ville nouvelle de Seseña ( dans la périphérie lointaine, à 50 km de Madrid, en Castilla y Mancha !) montre la dépendance de la métropole madrilène à l’égard de la production immobilière à des fins spéculatives. Face au « tsunami urbanisateur » (Ramón Fernández Durán, 2003) qui a touché Madrid et sa région, la Catalogne affiche une avance car elle a plus tôt adopté un modèle économique plus compétitif et plus durable. La métropole est leader dans l’industrie pharmaceutique et la recherche médicale), s’est également orientée vers l’économie du savoir (80 % des maisons d’édition y compris en castillan, sont à Barcelone), et fait des choix stratégiques en matière de durabilité (ordonnance solaire pour équiper les toits de capteurs photovoltaïques et vélos en libre service). Madrid se voit contraint d’utiliser les recettes de Barcelone, en soignant maintenant sa forme urbaine : requalification des grands axes (Prado Recoletos, amélioration environnementale du Rio Manzanares) … et candidature aux JO de 2016.



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