La mer nourricière
François CARRÉ
Professeur de géographie de la mer à l’université de Paris IV -Sorbonne
Résumé
La place des produits aquatiques dans l’alimentation humaine est faible, ce qui est paradoxal au regard de l’étendue de l’océan Mondial que l’on estime à 361 Mkm2 (millions de kilomètres carrés) auxquels s’ajoutent environ 3,5 Mkm2 de fleuves, lacs et plans d’eau intérieurs, soit au total 72 % de la surface du globe. En effet la production aquatique n’a atteint que 160 Mt (millions de tonnes) en 2006 en additionnant les résultats de la pêche et de l’aquaculture, soit pour une population de 6,5 milliards d’individus une disponibilité brute de l’ordre de 24 kg/per capita/an. Ceci correspond à 2 % environ des besoins alimentaires mondiaux.

Deux activités participent de nos jours à cette offre de produits de la mer : la pêche et l’aquaculture pour respectivement 59 et 41 %. Cette proportion a beaucoup changé depuis un quart de siècle, sous l’effet de l’essor de l’aquaculture et de la stabilisation de la pêche. Puisqu’une autre conférence portera sur l’aquaculture, nous ne traiterons ici que de la pêche, bien que les deux secteurs soient liés, dans la mesure où l’aquaculture se nourrit en partie de la pêche. Comme le titre de cette conférence fait référence à la mer nourricière, il est indispensable d’analyser globalement dans une première partie la consommation des produits de la mer, sans dissocier les deux sources de production, avant de se concentrer ensuite sur l’évolution de la pêche et ses difficultés récentes.

I – La consommation des produits aquatiques

Si en termes purement quantitatifs, les produits aquatiques, en incluant les poissons, les crustacés, les mollusques et même les algues, représentent quelques pour-cent des aliments consommés par l’homme, ils jouent cependant un rôle beaucoup plus important, de l’ordre de 15 %, dans les apports de protéines animale, 50 % allant à la viande et 25 % aux produits laitiers. Ils sont donc un moyen de lutter contre des carences alimentaires dans les pays où règne la malnutrition.

Cette place encore mineure des produits aquatiques dans l’alimentation humaine est pourtant l’aboutissement d’une lente croissance de la disponibilité par habitant depuis deux siècles, malgré l’expansion démographique. Mais la disponibilité par habitant est une donnée brute, assez éloignée de la consommation effective. Il convient donc de mesurer d’abord les progrès de la disponibilité, avant d’analyser l’évolution et la répartition de la consommation elle-même.

A/ La lente amélioration de la disponibilité brute par habitant

Les données disponibles ne permettent pas de suivre sur le long terme la place du « poisson », au sens large, dans l’alimentation humaine. Aussi faut-il se contenter de calculer la disponibilité brute (D.B.H.) ou quantité de « poisson » capturée par habitant et par an en faisant le rapport entre la production aquatique totale et la population mondiale. Le résultat obtenu est, certes, éloigné de la consommation réelle, parce qu'on y intègre toutes les parties non comestibles des produits aquatiques, les déchets, et le poisson dit "industriel", c'est-à-dire celui qui est détourné de l'alimentation humaine pour fabriquer des sous-produits, en particulier des farines et des huiles qui reviennent ensuite, mais de façon très indirecte, vers la consommation humaine par le biais des aliments pour animaux d'élevage. Par conséquent, les niveaux de la D.B.H. se situent très au-dessus de ceux de la consommation. Malgré tout, ils sont un indicateur de l'offre globale des produits aquatiques au regard de la population mondiale. Leur intérêt à une échelle nationale serait beaucoup plus discutable, parce qu'ils incorporent les usages non alimentaires, toujours très variables d'un pays à l'autre.

Sur la longue période des deux siècles écoulés, on constate une augmentation de la D.B.H. qui est passée de 1,3 kg en 1800 à 24 kg en 2005, bien que les données sur les captures et la population au début du XIXe siècle soient des estimations moins fiables que celles qui portent sur le XXe siècle et notamment sur sa seconde moitié. Ces progrès de la disponibilité brute sont cependant marqués par une forte irrégularité qui permet d'individualiser plusieurs périodes.

Tout au long du XIXe siècle, l'amélioration a été lente, puisqu'on est parvenu à doubler seulement le niveau de 1800, dans une phase de faible croissance, et des captures et de la population. Le rythme a changé dans la première moitié du XXe siècle qui a enregistré un quadruplement de la D.B.H., de 2,4 en 1900 à plus de 9 kg en 1938 ou encore en 1950. Ceci correspond à la première révolution industrielle des pêches, pour reprendre l'expression de l'Anglais Cushing (1988), dont nous reparlerons plus loin, dans un contexte de croissance démographique encore modérée, la population ayant été multipliée par 1,5 dans cette période. Ensuite, entre 1950 et 1970, les captures mondiales de la pêche ont progressé de façon spectaculaire, de 21 à plus de 67 Mt, en relation avec la seconde révolution industrielle des pêches, fondée sur une exploitation systématique des ressources de l'ensemble de l'océan Mondial et la recherche de poissons à sous-produits. Pendant que la population mondiale était multipliée par 1,5 en vingt ans, les captures triplaient. Mais si les "vingt glorieuses" de la pêche ont porté rapidement la disponibilité brute à 18,5 kg par habitant, les deux décennies suivantes ont enregistré, à l'inverse, une quasi-stagnation: 19,1 kg en 1990, parce que les captures ne progressaient plus et que l'aquaculture marine n'en était qu'à ses premiers frémissements, face à une explosion démographique. Enfin, depuis quinze ans, la D.B.H. a repris sa marche en avant, augmentant de 5 kg, non sous l'effet de la pêche qui stagne autour de 95 Mt, mais sous l'influence du bond en avant de l'aquaculture dont la production est passée de 17 Mt en 1990 à 66 Mt en 2006.

Ainsi, depuis un siècle, non sans à-coups, l'augmentation de l'offre de produits aquatiques a plus que compensé la croissance démographique, grâce à une forte intensification des captures de la pêche et à l'essor des techniques de cultures et d'élevage que certains, dans un élan d'enthousiasme, ont appelé la "révolution aquacole" (Doumenge, 1986), par référence à la révolution du Néolithique qui apporta à l'humanité les cultures et l'élevage, sur les continents, il y a environ 10 000 ans. Toutefois, pour en rester à l'amélioration de la D.B.H., une réserve s'impose dès maintenant quant à son influence sur l'alimentation humaine, puisqu'elle a reposé entre 1950 et 1970 essentiellement sur le développement d'usages non alimentaires du poisson.

B/ La double finalité des produits de la pêche

Pendant des siècles les produits aquatiques ont été exclusivement des denrées alimentaires, même si, localement et temporairement, face à des arrivages pléthoriques de produits périssables, on détournait une partie des débarquements pour en faire des engrais, voire, après séchage, des fourrages pour animaux domestiques. Ces usages persistent dans certains pays, mais il s'agit là de pratiques peu répandues et épisodiques.

Dans la première moitié du XIXe siècle se sont développés, dans les pays les plus avancés, des usages industriels du poisson : extraction d'huile aux Etats-Unis pour fabriquer du savon, de la glycérine ou des additifs entrant dans la composition de peintures et de linos, les restes séchés servant à faire des engrais. Au début du XXe siècle, lors de l'essor du chalutage industriel de fond et des pêches de masse, on s'est efforcé de récupérer systématiquement les déchets issus de la préparation du poisson pour l'alimentation humaine (tête, peau et viscères), pour en tirer des engrais et de la colle. Toutefois ces usages non alimentaires restèrent marginaux jusqu'à la seconde guerre mondiale, puisqu'on estimait que le volume du poisson transformé en produits dérivés n'atteignait pas 8 % des captures mondiales. On y voyait même une valorisation bénéfique de résidus de poissons ou de cargaisons avariées que le marché alimentaire ne pouvait pas absorber.

Les années 1950 allaient apporter des changements profonds de nature et d'échelle dans la fabrication des sous-produits avec l'apparition de pêches de poissons entiers à usage industriel. En effet, le développement de l'élevage intensif d'animaux domestiques nourris d'aliments fabriqués à partir de céréales (maïs surtout) et d'une légumineuse, le soja, auxquelles on ajoutait des protéines animales tirées du poisson (huile et farine) devait élargir considérablement les débouchés des sous-produits de la pêche. Ainsi est née, entre 1955 et 1970, une pêche à finalité industrielle et une filière halieutico-industrielle aux énormes besoins en poisson brut. Les tonnages de ce poisson dit "industriel", car promis à une réduction en farine et en huile dans des usines, se sont envolés, passant de 3 ou 4 Mt en 1955 à 25 Mt en 1970, grâce à la mise en valeur d'espèces abondantes, parfois consommées depuis longtemps, parfois négligées jusque là parce que de faible valeur alimentaire : hareng européen, anchois du Pérou, lieu d'Alaska, etc.. Ainsi, entre 37 et 38 % des captures mondiales furent absorbés chaque année par cette filière et détournés de l'alimentation humaine directe. Ce phénomène fut le moteur de la croissance des pêches mondiales de 1950 à 1970, au même titre que des innovations techniques concomitantes. De nouveaux pays se sont spécialisés dans ces pêches à finalité industrielle, le Pérou par exemple qui, grâce à l'anchois, parvint alors à se hisser au premier rang des producteurs mondiaux.

Ce nouveau débouché du poisson a eu l'avantage de mettre en valeur des espèces jusque-là sans grand intérêt, parce que très périssables, lointaines ou de faible valeur alimentaire, tel l'anchois du Pérou, mais il s'est traduit aussi par des pêches massives de poissons parfaitement alimentaires, comme les hareng, les maquereaux, les chinchards et les sardinelles. Les captures à finalité industrielle ont gonflé les résultats de la pêche mondiale et mécaniquement amélioré la disponibilité brute par habitant, sans augmenter cependant la consommation réelle, puisque ces captures échappaient à l'alimentation humaine. Il est donc nécessaire d'examiner plus précisément la consommation effective des produits de la mer.

C/ Consommation apparente et effective

En dehors d'enquêtes assez rares et ponctuelles d'envergure nationale ou locale sur la consommation réelle du poisson, l'approche la plus fiable à l'échelle du monde et des pays repose sur le calcul d'une disponibilité nette par habitant et par an, ce que l'annuaire statistique des pêches de l'O.A.A. (F.A.O.) nomme la consommation apparente. Celle-ci est établie pour chaque pays à partir de la production nationale annuelle par la pêche et l'aquaculture, en excluant les algues, à laquelle on ajoute le bilan, positif ou négatif, des échanges extérieurs et dont on déduit les usages non alimentaires du poisson. La disponibilité nette ainsi obtenue est ensuite rapportée à la population nationale pour parvenir à une consommation apparente, exprimée en kilogrammes par habitant et par an. Mais ces résultats sont encore très supérieurs à la consommation effective, car la production retenue porte sur des poids vifs de poissons entiers, sans tenir compte des déchets qui représentent une proportion toujours forte. En effet, étêtage et éviscérage aboutissent à des pertes de 30 à 50 % selon les espèces. Même si une partie de ces déchets est recyclée dans la fabrication de sous-produits, ils n'entrent pas dans l'alimentation humaine.

Les dernières données de l'O A.A.. sur la consommation apparente portent sur la période 2001-2003 et font ressortir une moyenne mondiale de 16,4 kg/habitant/an. Comme pour la disponibilité brute, en dépit de la croissance démographique, on constate une tendance à l'élévation lente de ce niveau qui s'établissait à 15 kg au début des années 1990, en raison de l'expansion actuelle de l'aquaculture et du tassement des usages industriels du poisson. Mais l'analyse doit aller au-delà de cette moyenne mondiale.

1) L'écart entre les pays riches et les pays pauvres

En usant d'une terminologie moins simpliste que celle-ci, l'O.A.A. souligne les fortes disparités nationales dans la consommation apparente entre les pays industriels et développés (de 23 à 29 kg/hab./an) et les pays à faible revenu et à déficit vivrier (13,9 kg), pour l'essentiel les pays du Tiers Monde, entre lesquels l'Organisation pour l'Alimentation et l'Agriculture intercale la catégorie des économies en transition, c'est-à-dire l'Europe centrale et les pays de l'ex-URSS où la consommation moyenne est la plus basse (10,8 kg), Russie exclue. A l'échelle de ces grands ensembles économiques les écarts vont presque du simple au triple.

L'évolution au cours des dernières décennies montre que si la consommation s'améliore partout, les inégalités, loin de se réduire, se maintiennent ou s'aggravent, autrement dit que les pays développés accroissent plus vite leur consommation que les pays du Tiers Monde. Sachant que l'amélioration générale provient aujourd'hui de l'expansion de l'aquaculture et que cette dernière porte sur des produits de haute valeur marchande, on comprend qu'elle ait profité de préférence aux marchés des pays du premier groupe. Même quand les élevages se pratiquent dans des pays du Tiers Monde, comme c'est le cas pour la crevetticulture, les productions ne sont pas destinées aux consommateurs locaux, mais aux populations de l'Amérique du Nord, de l'Europe, du Japon et de l'Australie, les seules à avoir un pouvoir d'achat suffisant pour s'offrir ces denrées de luxe, dès lors que les problèmes du transport lointain ont été techniquement résolus.

Si ce clivage entre pays riches et pauvres est bien réel, en moyenne, et explique les grands traits de la répartition des consommations, visibles sur la figure 1, il existe cependant à une échelle nationale bien des situations d'exception, qui font que chacun des groupes de pays n'est pas monolithique. Parmi les pays développés, les niveaux de la consommation apparente s'échelonnent de 91 kg en Islande à 11,5 kg en Autriche, en passant par 67 kg au Japon, 57 au Portugal, 49,5 en Norvège et 22-23 aux Etats-Unis et au Canada. De la même façon tous les pays en voie de développement ne connaissent pas une faible consommation. Au Sénégal (26,5 kg), au Gabon (37 kg) ou aux Philippines (31,kg), la consommation de poisson est supérieure à celle des Etats-Unis ou du Royaume-Uni (20,4 kg).

En effet, des facteurs locaux introduisent aussi des disparités. La proximité de la mer, la plus ou moins grande richesse des eaux côtières, la longueur des façades maritimes sont des phénomènes géographiques de type déterministe qui influent sur le niveau de la consommation du poisson. Presque partout les pays riverains de l'océan connaissent des régimes alimentaires plus riches en produits de la mer que ceux des pays qui en sont éloignés. L'Afrique atlantique, du Sénégal à l'Afrique du Sud présente un ourlet de pays plus gros consommateurs que ceux de l'intérieur du continent (fig. 1). De même, en Europe occidentale, les riverains de la mer du Nord ou de l'océan ont des niveaux de consommation plus élevés que ceux de la Suisse ou de l'Autriche. Pour cette raison la quasi-totalité des territoires insulaires enregistrent une forte consommation de poisson, le record mondial étant détenu par les îles Maldives (190 kg).

Mais gardons-nous de tout déterminisme, car il serait facile de prendre en défaut ce critère de la proximité de l'océan. En Afrique orientale où les eaux côtières sont moins poissonneuses que celles de la façade atlantique du continent, faute du "moteur biologique", selon l'expression de Cushing, que constituent les grands upwellings, les consommations des pays riverains restent basses: 1,7 kg en Somalie par exemple. A l'inverse, des pays enclavés, c'est-à-dire dépourvus de façade maritime, peuvent bénéficier de la présence de grands lacs intérieurs, tel l'Ouganda en bordure du lac Victoria où la consommation de 7,7 kg dépasse celle de Madagascar, ou, dans une moindre mesure, le Malawi, sur la rive occidentale du lac du même nom. En outre, même en cas de ressources marines abondantes, quand ce sont des navires étrangers qui les exploitent, les riverains n'en profitent guère.

En outre, d'autres facteurs moins géographiques, d'ordre socio-culturels et économiques, interviennent dans la consommation des produits aquatiques. Ainsi en Europe du Sud le poisson occupe au Portugal une place plus grande dans les régimes alimentaires qu'en Europe méditerranéenne et de l'ouest, au point que Livet (1969) avait qualifié ce pays d'ichtyophage méditerranéen.

En bref, l'inégalité dans les niveaux nationaux de consommation apparente des produits aquatiques provient de la conjonction de plusieurs facteurs: géographiques, socio-culturels et économiques qui expliquent la complexité de la carte. Mais au-delà des consommations nationales, à une échelle plus fine, on pourrait mettre en évidence bien d'autres disparités que ne révèle pas la carte.

2) Les inégalités intranationales

Des enquêtes précises, malheureusement rares, montrent par exemple que la consommation tend à décroître dans un même pays à mesure que l'on s'éloigne du littoral. En Allemagne fédérale dans les années 1950, la consommation atteignait 33 kg en Schleswig-Holstein ou à Brême et Hambourg pour tomber à 5 kg en Bavière et même à 4 kg dans le Bade-Würtemberg. Dans les pays africains où les régions intérieures sont encore moins bien desservies par les réseaux de transport, sans parler des pays enclavés, le gradient entre la côte et l'intérieur est très net.

Paradoxalement les progrès techniques dans la conservation et la distribution du poisson ne semblent pas avoir fait disparaître ces pesanteurs dans sa consommation.

Tout ceci est le reflet de la pêche et de l’aquaculture dont l’évolution depuis une trentaine d’années est divergente. En effet, depuis le début des années 1980 la pêche plafonne, alors que l’aquaculture progresse. Pour la période antérieure la consommation a été directement liée à la pêche dont elle suivait l’évolution, compte tenu évidemment de la croissance démographique.

II – L’évolution de la pêche depuis un peu plus d’un siècle

Pendant une longue période qui va des années 1890 à 1980 la pêche mondiale s’est beaucoup développée, malgré quelques a-coups, alors qu’elle a semblé marquer le pas, voire stagner au cours des dernières décennies.

A/ Les périodes fastes : les deux  "révolutions industrielles des pêches" 

Cette expression est empruntée au biologiste anglais Cushing pour désigner deux étapes d'innovations techniques qui ont permis à la pêche d'améliorer brusquement ses résultats, celle de la fin du XIXe s. et du début du XXe et celle des années 1950-1970.

1/ La première révolution industrielle

Elle correspond à un bouleversement profond du mode de propulsion des navires de pêche, lorsqu'ils ont adopté la vapeur, puis le moteur, qui leur ont apporté la puissance et la régularité qui leur faisaient défaut aux temps de la marine à voile. Ceci a permis l'essor du chalutage de fond avec de gros navires en acier qui ouvraient l'ère des apports de masse. De là est née la concentration des arrivages dans de grands ports industriels et l'acheminement du poisson vers les agglomérations urbaines par des trains de marée. Cette phase s'est poursuivie jusqu'à l'entre-deux-guerres.

Cette révolution industrielle a permis aux captures de passer de 4 Mt en 1900 à 21 Mt en 1938, ce qui a entraîné, dans un contexte de croissance démographique modérée, un quadruplement de la D.B.H., de 2,4 à plus de 9 kg dans la même période.

La seconde guerre mondiale fut une coupure dans la croissance, comme l'avait été la première, mais à partir de 1950 on entre dans une nouvelle phase d'expansion, appuyée encore une fois sur des innovations techniques.

2/ La seconde révolution industrielle des pêches et les "vingt glorieuses"

Entre 1950 et 1970, les captures mondiales de la pêche ont progressé de façon encore plus spectaculaire, de 21 à plus de 67 Mt, en relation avec la "seconde révolution industrielle" des pêches. On désigne par là une exploitation systématique des ressources de l'ensemble de l'océan Mondial, consécutive à de nouvelles techniques de captures, de conservation du poisson à l'essor de l'usage industriel du poisson. Pendant que la population mondiale était multipliée par 1,5 en vingt ans, les captures triplaient. Ainsi les "vingt glorieuses" de la pêche ont porté rapidement la disponibilité brute à 18,5 kg par habitant.

L'innovation la plus marquante est la mise au point du chalut pélagique par les Danois au début des années 1950, un engin qui permet d'appliquer le chalutage aux poissons de surface, alors que jusque là le chalut ne pouvait être tracté que sur le fond. En même temps, des perfectionnements ont été apportés au maniement de la senne coulissante, autre engin de surface. Avec ces deux techniques on a pu exploiter les concentrations de poissons pélagiques et répondre ainsi à la demande croissante des usines de sous-produits qui fabriquent de la farine et de l'huile pour l'alimentation des animaux domestiques. D'énormes quantités de petits poissons de surface à chair grasse, que l'on a qualifié d'espèces "nouvelles", parce qu'inexploitées jusque là, ont été capturées à partir de 1950, le meilleur exemple étant l'anchois du Pérou. Ainsi sont apparues les pêches à finalité industrielle qui devaient contribuer à l'essor de la pêche mondiale.

Une autre innovation technique majeure de cette époque fut l'arrivée de la congélation et de la surgélation sur les navires et à terre. En stabilisant le poisson par le froid, on pouvait allonger la durée des campagnes de pêche, par conséquent aller opérer loin du port d'attache, tandis qu'à l'autre bout de la chaîne, on élargissait l'espace de distribution et de commercialisation. Ceci a permis, dès les années 1960, aux grandes flottes de pêche des pays développés d'aller travailler en zone intertropicale et d'amorcer la mondialisation des pêches, c'est-à-dire la mise en valeur de l'ensemble de l'océan Mondial.

Cependant le développement rapide des captures pendant les "vingt glorieuses" allait vite se heurter aux limites imposées par le renouvellement naturel des ressources vivantes.

B/ La stagnation et les premières grandes crises de la ressource

A partir des années 1970, la production mondiale progresse moins vite qu'auparavant et semble s'essouffler. Quelques milliers de tonnes sont gagnées chaque années avec beaucoup d'irrégularité entre 1970 et 1990, puis les captures se stabilisent entre 90 et 95 Mt jusqu'à nos jours, en incluant la production des eaux intérieures qui ne change guère, entre 9 et 10 Mt par an. La raison principale de cette stagnation tient à la pression exercée par la pêche sur les ressources existantes et à l'impossibilité d'en trouver de nouvelles. Après les "vingt glorieuses" (1950-1970), les quatre dernières décennies pourraient être qualifiées des "quarante douloureuses" pour la pêche, ponctuées par une série de crises graves, provoquées par l'effondrement spectaculaire des captures de poissons jusque là très abondants : crise du hareng dans l'Atlantique du Nord-Est à partir de 1969, du pilchard de Namibie (1970-71) et de l'anchois du Pérou à partir de 1972, pour ne citer que les plus marquantes. Ce sont ces crises qui ont cassé l'expansion et qui ont fait penser que la surexploitation était une réalité.

Sans être nouveaux, car d'autres espèces avaient enregistré auparavant des reculs prononcés, par exemple le pilchard du Japon entre 1938 et 1940, la sardinelle des Indes dans les années 1940, ces phénomènes ont frappé par leur ampleur, leur brutalité et leur multiplication. En quelques années, entre 1972 et 1975 la pêche minotière péruvienne s'est effondrée, au point qu'il fallut interdire la capture des anchois dont les stocks ont mis ensuite plus de vingt ans à se reconstituer, tout en restant depuis très fragiles et irréguliers : 1,7 Mt en 1998, puis 11,3 Mt en 2000. On a cherché des causes naturelles, d'ordre hydrologico-biologique à ces raréfactions imprévues, avant de mettre en cause les prélèvements massifs et sans limite de la pêche à finalité industrielle. De même, les captures importantes de jeunes harengs immatures par les Soviétiques et les Islandais en mer de Norvège, et par les Danois en mer du Nord pour fabriquer de la farine ont une large part de responsabilité dans l'effondrement des différents stocks de cette espèce. Des poissons de fond ont été aussi affectés, par exemple le lieu d'Alaska dans le Pacifique Nord. En bref, on s'est aperçu que les pêches intensives, stimulées par un marché élargi et presque illimité, avaient entamé la faculté naturelle de reconstitution des stocks et que l'on était entré dans l'ère de la "surpêche", équivalent français d'"overfishing", c'est-à-dire de la surexploitation des ressources vivantes. Aujourd'hui les experts de l'O.A.A. estiment que dans l'océan Mondial la moitié des stocks sont pleinement exploités et qu'un quart sont surexploités, le nombre de ces derniers ne cessant d'augmenter. La quasi-totalité des dix premières espèces qui sont à l'origine de 30 % des captures mondiales sont en situation de surpêche.

Les pêcheurs ont réagi à ces crises en reportant leur effort de pêche sur des espèces géographiquement proches et susceptibles d'avoir les mêmes débouchés, quand elles existaient, par exemple le capelan en Islande, le pilchard et le chinchard au Pérou et au Chili, au risque de ne pas compenser les pertes subies et de déplacer la "surpêche" vers d'autres stocks. Par un jeu de dominos, il y a eu ainsi une propagation de la surexploitation à un nombre croissant de stocks et d'espèces, dans le contexte d'une exploitation étendue à l'ensemble de l'océan Mondial qui ne pouvait plus espérer découvrir des espèces de substitution.

C'est pourquoi les responsables nationaux des pêches, les organismes internationaux et des scientifiques ont recommandé des restrictions à l'exploitation et une politique d'encadrement des pêches avec l'espoir de parvenir à une gestion durable des ressources.

III – Situation actuelle des pêches: le temps des limites et des contraintes

Avant d'envisager les nouvelles règles d'exercice de la pêche, nous donnerons d'abord un bref aperçu de sa situation actuelle et de sa répartition.

A/ Etat actuel des pêches

1/ Répartition zonale des captures

La seconde moitié du XXe siècle a été caractérisée par un élargissement planétaire des zones de captures massives, jusque-là circonscrites aux pêcheries de l'Atlantique Nord et du Pacifique Nord, berceaux des grandes puissances halieutiques qui furent à l'origine du chalutage de fond et des pêches intensives, à savoir les pays de l'Europe du Nord et de l'Ouest, les Etats-Unis, le Japon et même un peu plus tard, l'URSS. Certes, de nos jours, la zone tempérée boréale concentre encore presque 45 % des captures maritimes sur un total de 82 Mt en 2006, grâce à deux régions prépondérantes parmi les aires océaniques individualisées par l'O.A.A. à des fins statistiques :

- le Pacifique du Nord-Ouest qui baigne la Chine, le Japon et La Russie, d'où sont tirés 21,5 Mt, soit le quart du total mondial;

- l'Atlantique du Nord-Est, autrement dit européen, loin derrière, avec 9 Mt .

La zone tropicale, pourtant plus étendue, ne fournit que le tiers de la production mondiale, bien que son rôle se soit beaucoup amélioré depuis un demi-siècle, puisqu'elle était à l'origine de 17 % des prises en 1960. Certes, ses eaux sont biologiquement moins riches, sauf exceptions locales, que celles des zones tempérées, et ses riverains ne disposent pas des meilleurs moyens techniques pour exploiter la mer, mais c'est l'arrivée des grandes flottes de pêche des pays développés de l'hémisphère Nord dans les années 1960, à la faveur de la congélation, qui a permis une mise en valeur plus intense et plus systématique des eaux tropicales. Les Américains sont venus y chercher des thons et des crevettes, les Japonais, les Coréens du Sud, les Espagnols et les Français des thons seulement, les Soviétiques et les pays de l'Europe de l'Est, des "poissons" plus ordinaires. Ce glissement des grandes flottes industrielles vers la zone chaude pour y exploiter des espèces dites "nouvelles", accompagné de transferts technologiques vers les pays du Tiers Monde a fait progresser les captures mondiales en favorisant aussi le décollage halieutique de certains pays riverains, notamment en Asie.

Quant aux eaux tempérées de l'hémisphère austral où les continents se font rares, elles sont éloignées des grands foyers de peuplement et ont toujours été marginales : 1 % des prises mondiales en 1950. En y incluant, comme le fait l'O.A.A., la production des poissons à farine du Chili et du Pérou qui vivent en bordure de zone tropicale, leur position s'est améliorée ensuite, pour atteindre maintenant environ 18 Mt. En réalité la production serait bien inférieure si on se limitait strictement au domaine tempéré.

2/ Les principales espèces

Cette expansion géographique des pêches de masse dans l'ensemble de l'océan Mondial a conduit à une diversification des arrivages, par l'entrée d'espèces jusque là négligées et par l'intensification des prises de poissons utilisés depuis longtemps. De nos jours les captures se composent de 69 Mt de poissons, de 6,1 Mt de crustacés et de 7,6 Mt de mollusques. Onze espèces de poissons dépassent le niveau du million de tonnes et la première, l'anchois du Pérou, avait même franchi le seuil de 10 Mt en 2005, pour retomber à 7 Mt l'année suivante. A l'exception du lieu d'Alaska, espèce endémique du Pacifique Nord, plus asiatique qu'américaine, qui occupe la seconde place (2,9 Mt), toutes, y compris deux thons tropicaux, appartiennent à la catégorie des poissons de surface, espèces grégaires et généralement plus faciles à capturer. Parmi elles, plusieurs sont des espèces dites "nouvelles" qui ont détrôné les poissons traditionnels de l'Atlantique Nord, hareng et morue, qui furent longtemps les plus pêchés. Cependant cette situation reste fragile et instable, à l'image de l'ensemble de la pêche mondiale.

3/ Les gros producteurs

Ainsi la hiérarchie des grandes puissances halieutiques, à la fois cause et effet de ces bouleversements, a beaucoup changé. Traditionnellement les grands pays producteurs étaient des riverains de l'Atlantique Nord : en Europe, la Norvège, l'Islande, la Russie, le Danemark, l'Espagne, le Royaume-Uni, et en Amérique, les Etats-Unis et le Canada auxquels s'ajouta le Japon qui occupa la première place dans les années 1970. La situation s'est transformée à partir de 1990 par suite de l'essor spectaculaire des pêches chinoises qui sont parvenues à un record de 17 Mt en 2006, et de l'apparition de plusieurs gros producteurs en Asie du Sud: Indonésie, Inde, Thaïlande qui capturent entre 4,7 et 2,5 Mt et dépassent largement les pays européens. Enfin, en Amérique tropicale le Pérou est un cas original. Il est le second producteur mondial (7 Mt) derrière la Chine, grâce à ses prises d'anchois qui servent presque en totalité à fabriquer des sous-produits. Pour des raisons à peu près identiques, à savoir l'abondance de l'anchois et du pilchard, le Chili (4,1 Mt) se classe au 6ème rang et en tête des pays de la zone tempérée australe, le Pérou étant en zone chaude, même si l'O.A.A. fait aller le secteur statistique du Pacifique du Sud-Est jusque sur sa façade. L'émergence de la Chine et de l'Asie du Sud et du Sud-Est a relégué les vieilles puissances halieutiques de l'Atlantique Nord et du Pacifique Nord, d'autant que leurs captures ont diminué, à des positions plus modestes, et modifié le centre de gravité des pêches. Le développement des exportations et des échanges a rendu possible cette distorsion entre les grands centres consommateurs et les nouveaux producteurs.

En bref, vingt pays ont des captures supérieures à 1 Mt et totalisent plus de 70 Mt, autrement dit plus de 85 % de la production maritime mondiale. Parmi eux, douze sont en Asie, deux en Europe, plus la Russie à la fois européenne et asiatique, trois en Amérique du Nord et deux en Amérique du Sud

Tous ces bouleversements témoignent d'une volonté de produire davantage pour répondre à la demande en généralisant une exploitation intensive de toutes les espèces disponibles et accessibles, dans l'ensemble de l'océan. Ainsi, après la seconde guerre mondiale, la production halieutique a augmenté à un rythme moyen supérieur à 6 % par an, plus rapide que la croissance démographique (2 %) et que celle de la production agricole, d'où a découlé l'amélioration de la consommation de produits aquatiques analysée précédemment. Mais ce rythme s'est fortement ralenti à partir du milieu des années 1970 pour arriver au plafonnement actuel des résultats.

A la faveur de cette mondialisation, on a vérifié ce que l'on savait, sans en avoir eu la preuve éclatante, à savoir que la pêche est une activité prédatrice qui se contente de prélever des ressources "sauvages" et qu'elle est tributaire de leur renouvellement spontané. Jusqu'aux années 1970, on a pu répondre à l'élargissement de la demande sur les marchés par une fuite en avant vers des espèces et des espaces nouveaux, mais il est devenu évident que l'océan est lui aussi un "monde fini" et que les ressources vivantes ne sont pas illimitées, ce qui a nécessité la mise en place de restrictions au libre exercice de la pêche, de nature juridique et technique.

B/ L'abandon de la liberté de la mer

Pendant des siècles avait régné le régime juridique de la mer ouverte, "mare liberum", qu'avait préconisé le Hollandais Grotius au XVIe siècle. Cela signifiait que les ressources vivantes appartenaient à personne, sauf à ceux qui voulaient bien les exploiter, en dehors de bandes très étroites devant les Etats riverains, appelées eaux territoriales où les Etats se réservaient l'exclusivité de la pêche. Au-delà de ces zones de quelques milles de large, le domaine dit de "la haute mer" était international et librement accessible.

Ce régime a favorisé les grandes flottes halieutiques et leur expansion mondiale, puisqu'elles pouvaient opérer presque partout, y compris devant les côtes de pays du Tiers Monde, à condition de respecter les eaux territoriales. De nombreux riverains ont vu dans cette présence un pillage et un gaspillage intolérables de leurs ressources. C'est pourquoi des revendications sont apparues pour un élargissement des eaux territoriales ou, mieux encore, pour la création au bénéfice des Etats riverains de zones économiques exclusives (ZEE) larges de 200 milles marins (370 km) dans lesquelles ils bénéficieraient de l'exclusivité de l'utilisation de toutes les ressources, vivantes et minérales. Les ZEE se multiplièrent de façon sauvage et unilatérale, au point que les Nations Unies durent accepter de refondre le droit de la mer. La convention signée en 1982, puis ratifiée en 1994, a autorisé tout Etat qui le souhaiterait à créer une ZEE sur sa façade maritime. Comme la plupart des ressources vivantes sont sur les marges continentales de l'océan, celles-ci ont été placées de fait sous la juridiction des Etats riverains, ce qui équivaut à leur nationalisation et met presque un terme, du point de vue de la pêche, à la liberté de la mer. Les grandes puissances halieutiques en furent les premières victimes et durent soit se replier sur leur propre ZEE soit négocier des droits d'accès, moyennant finance ou assistance technique, dans les ZEE de pays étrangers.

En outre, en restreignant beaucoup la liberté d'exploitation, on conférait aux Etats riverains et aux organisations régionales de pêche un pouvoir de gestion des ressources.

C/ Les contraintes de la gestion

Il devenait évident, en effet, que les ressources "sauvages" n'avaient pas une abondance illimitée et qu'il fallait les gérer dans la durée en essayant d'adapter les captures et l'effort de pêche à la dynamique des stocks, en appliquant les concepts de la théorie des pêches, élaborés par les scientifiques, aussi imparfaits et approximatifs fussent-ils. Ainsi sont apparues de nombreuses mesures réglementaires, des systèmes de quotas de captures, des licences de pêche, des cantonnements qui avaient tous pour objectif de restreindre l'exercice de la pêche et de réduire les captures. Ces mesures coercitives, mal acceptées par les pêcheurs qui ont plutôt tendance à nier l'épuisement des stocks, mais souhaitables dans une perspective de gestion rationnelle, c'est-à-dire de pérennité de la ressource, ont inévitablement porté un coup d'arrêt à l'expansion de la pêche. On limitait les prises pour les espèces les plus menacées au moment où l'on découvrait que l'océan était fini et qu'il n'y avait plus de ressources nouvelles à mettre en valeur.

La pêche est alors entrée dans une ère nouvelle de restrictions; elle s'est heurtée en quelques décennies à ses propres limites, beaucoup plus rapidement qu'on ne le pensait, car l'océan n'a pas la richesse quasi illimitée qu'on lui prêtait volontiers autrefois. On comprend mieux, dès lors, le plafonnement des résultats depuis les années 1990. La question essentielle qui se pose désormais pour l'avenir de la pêche est de parvenir à estimer le volume global approximatif qu'il est raisonnable de prélever chaque année sans menacer la survie des populations marines exploitées.

D/ Où se situe, pour la pêche, le seuil de l'exploitation optimale et durable ?

Plusieurs éléments sont à prendre en compte pour aboutir à des estimations plausibles. Les espèces animales capturées par la pêche appartiennent aux maillons supérieurs d'une chaîne trophique ou pyramide alimentaire qui part des végétaux, les seuls producteurs nets de matière vivante, en l'occurrence le phytoplancton et les macrophytes (algues), pour aboutir à des poissons carnassiers de grande taille, comme les thons et les requins, en passant par le zooplancton, les petits poissons planctonophages, puis carnassiers. Or, tout au long de cette chaîne alimentaire, le rendement est faible, de l'ordre de 10 ou 15 % quand on passe d'un maillon à l'autre. C'est dire que malgré l'abondance de la production primaire par les végétaux, la biomasse est fortement réduite quand on arrive au troisième ou quatrième échelon de la pyramide. En outre, les prises de la pêche ne portent que sur une partie de l'ichtyofaune, en l'occurrence sur des espèces d'intérêt commercial et suffisamment abondantes pour assurer la rentabilité des navires et des entreprises.

Compte tenu de ces données, les biologistes marins, après avoir longtemps cru à des ressources océaniques inépuisables, ont cherché à quantifier les volumes annuels dont pouvait disposer la pêche, soit par des calculs à partir de la quantité de matière vivante fabriquée par les végétaux, ce que l'on mesure assez bien, soit à partir des résultats de la pêche dans des secteurs de l'océan intensément exploités, compte tenu des grandes inégalités régionales dans les valeurs de la biomasse. Naturellement les estimations obtenues diffèrent, mais, si l'on élimine des résultats peu crédibles, on s'aperçoit que beaucoup d'auteurs se rejoignent vers un plafond théorique de 100 à 120 Mt par an pour les ressources classiques. Telle était l'estimation de Gulland (1971) à laquelle se ralliaient volontiers d'autres Britanniques. Les Soviétiques envisageaient un niveau un peu inférieur, de 80 à 100 Mt , pensait Moiseev (1989).

Pour dépasser ces valeurs, il faudrait que la pêche puisse prélever de la matière vivante à des niveaux inférieurs de la chaîne trophique où elle est évidemment beaucoup plus abondante, par exemple en utilisant du macroplancton, à condition de résoudre les problèmes de sa capture, de sa préparation et de son acceptabilité par les consommateurs. Quelques espoirs sont nés en ce sens dans les années 1975-1985, lorsque les Japonais et les Soviétiques ont tenté de capturer du "krill", une petite crevette de 2 à 3 cm, appartenant au zooplancton de l'océan Austral où elle est la nourriture des baleines. A partir de ce petit crustacé on a fabriqué des pâtes, parfois vendues en tubes, qui apportaient, certes, des protéines, mais ne répondaient pas au goût et aux attentes des consommateurs, alors que les campagnes de pêche, au large, sous les latitudes moyennes de l'hémisphère sud coûtaient très cher. Faute de débouchés, ces tentatives sont restées sans lendemain et il semble que le plancton, même de grande taille ne soit pas susceptible, pour le moment, de remplacer les ressources dites conventionnelles.

Au-delà du plancton, il existe aussi en abondance des poissons méso- et bathypélagiques, autrement dit des espèces du large et plus profondes que celles que l'on utilise actuellement, dans la grande famille des Myctophidés ou poissons-lanterne, par exemple, qui compte environ 230 espèces et joue un grand rôle dans les chaînes trophiques océaniques. Ces espèces pourraient peut-être faire l'objet d'une mise en valeur, à condition de savoir les rendre acceptables par les consommateurs, car les poissons de la plupart de ces espèces mesurent entre 3 et 10 cm de long. A supposer que ces ressources non classiques puissent entrer dans les circuits de l'alimentation humaine, ce ne serait qu'une solution provisoire qui repousserait un peu la limite de l'exploitation.

En dernière analyse, ceci soulève une autre question encore plus cruciale: pourquoi la biomasse des niveaux supérieurs de la chaîne trophique n'est-elle pas plus abondante dans l'océan ?

Les cartes de répartition de la biomasse à la surface du globe quand elles prennent en compte à la fois les milieux océaniques et continentaux, montrent bien l'infériorité des premiers. En mer les valeurs sont comprises entre moins de 0,01 et moins de 0,6 kg/m2 en moyenne annuelle, alors que sur les terres émergées les valeurs s'échelonnent de moins de 0,6 à plus de 125 kg/m2. En outre, dans les océans, la vie est concentrée dans les eaux superficielles et sur les marges continentales, dans une province que l'on appelle "néritique" où se pratiquent presque toutes les pêches, à quelques exceptions près, comme celles des thons tropicaux qui vivent au large. Autrement dit la haute mer est quasiment désertique, sauf quand une île permet le reconstitution d'un écosystème néritique sur ses marges. Selon la belle formule du biologiste britannique Yonge, les îles du large sont "des oasis dans le désert". On comprend dès lors que l'océan ne soit pas cet immense garde-manger qu'avaient imaginé certains biologistes du XIXe siècle en découvrant la richesse des eaux côtières et en généralisant à l'ensemble des océans.

Comme la pêche ne prélève qu'une petite part de la biomasse océanique, ses rendements sont faibles, de l'ordre de 230 kg/km2, si on rapporte la production marine à la surface totale de l'océan Mondial. En réalité, les rendements sont très inégaux d'un endroit à l'autre. La carte qu'avait établie Moiseev (1989) et qui reste d'actualité, car la situation n'a guère changé, montrait bien la décroissance des valeurs de la côte vers le large : plus de 3 000 kg/km2 en mer du Nord et moins de 10 au centre de l'Atlantique. De même, il existe de grands écarts entre les provinces néritiques elles-mêmes. Les rendements halieutiques les plus élevés sont loin d'égaler ceux que les agriculteurs obtiennent sur des surfaces terrestres, bien que la tranche d'eau ait une épaisseur verticale. Dès lors, il n'est pas étonnant que la pêche maritime, malgré l'immensité des océans, contribue aussi peu à la nourriture des hommes qui doivent tirer leurs aliments des 148 millions de km2 des terres émergées dont le tiers seulement est cultivable. Peut-on espérer améliorer la situation par l'aquaculture ? Ce sera le thème traité par J.-P. Corlay dans une autre conférence.

Septembre 2009


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ffs