Les géographes et la connaissance scientifique de la mer
François CARRÉ
Professeur de géographie de la mer à l’université de Paris IV -Sorbonne
Résumé
Le titre de mon propos retenu par les organisateurs de ce festival a une signification chronologique évidente. Il désigne une période assez récente qui prend son origine au milieu du XIXe s., quand on a commencé à avoir une connaissance scientifique de l’océan, un peu avant la naissance de l’océanographie que l’on fait coïncider, par commodité, avec la grande expédition britannique du Challenger autour du monde de 1872 à 1876.

Le milieu du XIXe s. est aussi la naissance de la géographie moderne, en tant que discipline autonome, dégagée de l’astronomie et de la cartographie auxquelles elle était assimilée depuis l’antiquité. Les sociétés de géographie apparaissent dans la première moitié du siècle et sont surtout préoccupées par l’exploration, les découvertes et les récits de voyages. Cependant, au-delà de cet aspect documentaire, quelques géographes cherchent à comprendre le fonctionnement de la planète et l’organisation du monde, ce sont les Allemands Carl Ritter (1779-1859), A. von Humboldt (1769-1859) et un peu plus tard F. von Richthoffen (1833-1905), bien que ces deux derniers soient venus à la géographie après avoir été initiés à la géologie. A partir de cette époque, les universités commencent à former des géographes.

Ainsi, il existe une quasi-simultanéité entre la naissance de la géographie moderne et les débuts de la connaissance scientifique de l’océan. Mais il reste à savoir si cette coïncidence chronologique, liée sans doute au développement général des sciences, n’implique pas aussi des corrélations. Dans la mesure où l’océan couvre la majeure partie de la surface du globe que les géographes ont précisément pour tâche d’étudier, ces derniers ont pu influer sur la connaissance de la mer et y jouer un rôle plus ou moins actif. Si tel est le cas, il va falloir analyser ici leur participation aux progrès des sciences de la mer. Comment y ont-ils contribué ? Quelle relation ont-ils entretenue avec l’océanographie, lorsque celle-ci s’est constituée en science pluridisciplinaire autonome. Quels ont été leurs thèmes d’études privilégiés et quels ont été leurs apports scientifiques ?

I - Les géographes initiateurs et commanditaires de recherches sur les océans

Dans la seconde moitié du XIXe s. se multiplient les campagnes de recherche en mer à objectif scientifique, même si l’exploration et la découverte y sont encore souvent associées, surtout sous les hautes latitudes. Ces expéditions sont une nécessité, car on sait peu de choses sur l’océan.

Si les géographes sont soucieux de compléter les cartes, notamment dans les régions polaires, ils sont aussi désireux de mieux connaître les océans, mais ils savent qu’on ne les déchiffrent pas aussi facilement que les continents, que les profondeurs océaniques sont peu accessibles, obscures et invisibles, qu’il faut des navires, des instruments spécifiques et des compétences scientifiques qui souvent ne sont pas les leurs. C’est pourquoi dans cette période ils vont plutôt s’efforcer d’encourager la recherche, de lancer des hypothèses, d’agiter des idées, voire de financer des campagnes en mer auxquelles ils ne participeront pas, sauf exception. Ils pratiquent une sorte de soutien sans participation directe. Cette impulsion donnée à la recherche sur les mers émane de quelques personnalités marquantes et plus encore d’institutions géographiques, à savoir les sociétés de géographie d’abord, puis à la fin du siècle, les congrès internationaux de géographie.

A/ Le rôle direct de quelques géographes

Parmi ceux qui par leurs idées ou leurs actions ont contribué à la connaissance de la mer, il faut mentionner ici deux géographes allemands de la seconde moitié du XIXe s., presque contemporains, mais qui ont agi très différemment : A. Petermann (1822-1878) et F. von Richthofen (1833-1905). Le premier fut un agitateur d’idées qui suscita des expéditions maritimes, le second le fondateur d’un institut océanographique.

L’intérêt de Richthofen pour la mer à ce moment-là se retrouve dans les orientations qu’il donna au congrès international de géographie qu’il présida à Berlin en 1899, dont nous parlerons plus loin.

B/ L’influence des sociétés de géographie

Le XIXe est le siècle de la naissance de la plupart des sociétés de géographie dans le monde dont l’un des objectifs était d’encourager l’exploration et les découvertes, au besoin en commanditant des expéditions, selon leurs moyens financiers. Elles ont toujours comptées en leur sein des marins et des officiers de marine dont l’influence a été plus ou moins grande. Ce groupe était bien représenté à la Royal Geographical Society of London, ainsi qu’à la Société russe de géographie. En Russie, l’un des fondateurs de la Société de Géographie n’était autre que l’amiral F.P. Litke (1797-1882) qui en devint le premier président. Il s’était rendu célèbre par un voyage de circumnavigation et par des explorations arctiques.

A la même époque, d’autres expéditions seront encore organisées et commanditées par des sociétés de géographie. En Allemagne la puissante Deutsche Geographische Gesellschaft mit à profit une idée lancée lors des journées géographiques de Brême en 1895 pour organiser, avec d’autres concours, une grande expédition en Antarctique à vocation purement scientifique, la "Deutsche Südpolar Expedition"  à bord du navire Gauss (1901-1903). Elle visait à étudier les profondeurs sous-marines, la circulation océanique et les glaces sous les hautes latitudes australes. La conduite de l’expédition était confiée à un géographe : E. Dagobert von Drygalski (1865-1949).

Richthofen rédigea le programme de cette expédition dont les résultats furent publiés dans les cahiers de l’Institut océanographique et géographique de Berlin. Il s’agit sans doute du premier exemple de l’implication directe d’un géographe universitaire dans la recherche océanographique et, qui plus est, à la tête d’une expédition.

Enfin une expédition océanographique entièrement commanditée par la Société russe de géographie et plus précisément par ses sections de géophysique et de géographie mathématique fut organisée en mer Noire en 1890 et en 1891.

C/ L’impulsion des congrès internationaux de géographie

Lors des dix premiers congrès, jusqu’à l’aube du XXe s., la section de géographie mathématique, géodésie, topographie et océanographie a été très influente. Mais c’est au 7ème congrès, à Berlin en 1899, présidé par F. von Richthofen, qu’une forte impulsion fut donnée par le comité des géographes à l’océanographie, dans deux directions : la création d’un organisme de recherche sur les mers européennes et l’établissement d’une carte bathymétrique des océans

  1. La création du Conseil International pour l’Exploration de la Mer (C.I.E.M.)

  1. L’élaboration de la première carte bathymétrique des océans

II – Les thèmes de la géographie de l’océan et leur évolution au XXe siècle

Après avoir associé, pendant la seconde moitié du XIXe s., l’exploration, notamment sous les hautes latitudes, les moins connues, aux mesures et observations scientifiques, la géographie se trouve confrontée à la véritable naissance des sciences de l’océan que l’on commence à rassembler sous l’appellation d’océanographie dans les années 1880. Cette discipline très large couvre tous les aspects du savoir naturaliste sur l’océan : la bathymétrie, la géologie, la physique et la chimie de l’eau, l’hydrologie et la biologie marine.

Quelle relation les géographes peuvent-ils entretenir avec cette océanographie naissante ? L’océan est incontestablement un objet géographique, mais géographie et océanographie ont-elles les mêmes objectifs ? L’océanographie peut-elle être une branche de la géographie, science globale de la surface de la terre ? Les géographes ont-ils vocation à devenir océanographes ? Toutes ces questions fondamentales sur les rapports entre la géographie et l’océanographie se posent dans la première moitié du XXe siècle et deux directions différentes se dessinent, avant que la géographie s’éloigne de l’océanographie et s’oriente vers d’autres thèmes, surtout après la seconde guerre mondiale.

A/ L’océanographie géographique : les modèles allemand et russe

En Europe centrale et orientale, l’océanographie a été la fille de la géographie. Elle est la branche de la géographie qui étudie l’océan. Elle s’est d’abord développée au sein de la science-mère et a été nourrie par des géographes, comme en témoigne la création de l’Institut océanographique de l’université de Berlin par Richthofen, associé à l’Institut de géographie. Par conséquent des géographes font de l’océanographie, bien qu’ils ne soient pas les seuls, car il y a des secteurs que les géographes couvrent mal, par exemple celui de la biologie marine. L’Allemagne et l’URSS représentent les modèles les plus accomplis de cette association des deux disciplines.

1/ Le cas de l’Allemagne

Dans toute la première moitié du XXe siècle l’océanographie allemande a connu ses heures de gloire et s’est illustrée par ses grandes campagnes dans l’ensemble de l’océan Mondial, par les travaux de ses trois principaux centres de recherches et par leurs résultats : ceux de Kiel, de Hambourg et de Berlin. Les océanographes célèbres étaient des géographes. Pour ne retenir que les plus marquants, citons Krümmel à Kiel, Schott à Hambourg, Merz et Wüst à Berlin. On pourrait ajouter à cette liste le nom de Günter Dietrich (1911-1972), le dernier représentant de cette lignée d’océanographes issus de la géographie, qui fit l’essentiel de sa carrière à Kiel.

Dès l’entre-deux-guerres des indices de crise se profilent que la période postérieure à 1945 amplifiera. Peu à peu l’océanographie se spécialisera et s’approfondira, prenant ses distances vis à vis de la géographie.

2/ Le cas de la Russie/URSS

Dans ce pays les débuts de l’océanographie ont été plus tardifs qu’en Allemagne, malgré les travaux pionniers de Lenc. A partir des années 1920 les travaux se sont amplifiés et ont été confiés à des Instituts spécialisés et à des universités, notamment à celle de Petrograd/Leningrad, dans laquelle fut fondé un institut de géographie en 1918, devenu en 1925 faculté de géographie avec un département d’hydrologie et une orientation marine à partir de 1927 sous la responsabilité de Ju. M. Sokal’skij (1856-1940). Ce dernier a été formé à l’école de la Marine, puis à l’Académie de Marine de Moscou où il s’est spécialisé en hydrographie. De là, il est entré au Service hydrographique et s’est orienté d’abord vers la météorologie. De 1910 à 1930, il enseigna l’océanographie et la cartographie à l’Académie de Marine. De ses cours est issu son manuel d’océanographie paru en 1917 à Petrograd. Enfin, de 1925 à 1940 Sokal’skij a enseigné l’océanographie, la géographie et la cartographie à l’université de Leningrad. De 1923 à 1927, il dirigea une grande expédition océanographique en mer Noire. Pendant presque quinze ans, entre 1917 et 1931, il présida la société de Géographie d’URSS, dont il fut ensuite président d’honneur jusqu’à sa mort.

La chaire d’océanographie, créée en 1945 à l’université de Leningrad fut confiée au chimiste et physicien, explorateur de l’Arctique, V . Ju. Vizé (1886-1954). L’orientation polaire de l’océanographie y était nettement affirmée. A sa suite, tous les titulaires de la chaire furent des géographes, jusqu’à une date très récente.

A l’université de Moscou la chaire d’océanographie fut créée plus tard, en 1953, toujours au sein de la faculté de géographie, à l’initiative de l’amiral N. N. Zubov.

N. N. Zubov (1885-1960) a été formé à l’Académie de Marine, comme Sokal’skij, avant de faire une carrière d’officier de marine jusqu’au grade de contre-amiral, au service hydro-météorologique où il fonda une chaire d’océanologie et enseigna de 1932 à 1944. Docteur en sciences géographiques en 1945, il fonda une autre chaire d’océanologie à l’université de Moscou où il enseigna, sans en être le responsable, de 1948 à sa mort.

Sokal’skij et Zubov sont deux exemples, rares et peut-être uniques, de géographes-océanographes issus de la Marine.

B/ Une océanographie autonome, sans géographes : les modèles anglo-américain et scandinave

Au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, dans les Pays Scandinaves et même en France l’océanographie a échappé d’emblée aux géographes. En Angleterre, elle a été, à ses débuts, associée à la biologie marine et à des stations littorales. Ni l’expédition du Challenger ni, par la suite, les expéditions antarctiques britanniques n’embarqueront des géographes, même quand elles seront initiées par la Société Royale de Géographie ou recevront son soutien.

Aux Etats-Unis l’océanographie est née aussi de la biologie marine. Louis Agassiz était un biologiste, comme son fils Alexander. Le premier navire conçu spécialement pour la recherche océanographique, l’Albatross, a consacré une grande partie de ses missions à la recherche sur les êtres vivants.

En Scandinavie, s’il y eut aussi de la biologie, notamment au service des pêches, l’océanographie a été très tôt couplée à la météorologie à la suite des travaux théoriques sur l’hydro- et la thermodynamiques de V. Bjerknes qui s’appliquaient aussi bien à l’atmosphère qu’à l’océan. L’école scandinave d’océanographie qui a tant apporté à l’hydrologie marine grâce aux travaux de Vagn Ekman sur les courants, est dans la lignée de la géophysique. Ekman (1874-1954), lui même fils d’un océanographe physicien suédois, fut un élève de Bjerknes.

En France les recherches sur l’océan au XIXe et au début du XXe siècle ont été dominées par la biologie. Les autres domaines, en dehors de l’hydrographie, apanage de la Marine, n’ont guère été abordés.

L’école géographique française de Paul Vidal de la Blache n’a quasiment pas accordé d’attention aux océans. Le seul géographe français de la première moitié du XXe siècle qui se soit intéressé à la mer, parce qu’il avait été nommé professeur à l’Ecole navale, est Camille Vallaux (1870-1945), mais sa carrière n’a pas été véritablement scientifique. Il a suivi la recherche océanographique, sans la pratiquer.

Le prince Albert Ier de Monaco était intéressé surtout par la biologie et il n’a jamais recruté ses collaborateurs parmi les géographes. Lorsqu’il aura besoin de s’appuyer sur quelqu’un pour préparer la carte bathymétrique des océans, alors qu’on aurait pu imaginer que la carte était l’affaire des géographes, il se tournera vers un géologue et sédimentologiste, le professeur Thoulet.

On touche là le problème de la formation des géographes qui dans tous les pays précités ne les rendait pas aptes aux recherches océanographiques.

Dans ces pays où les géographes n’ont pas participé à l’océanographie, il y a pourtant eu quelques exceptions. Par le biais de la géomorphologie à laquelle les géographes étaient bien formés, certains ont pu s’orienter vers l’étude des reliefs sous-marins. Cette situation s’est présentée en France avec André Guilcher qui fut avant tout un spécialiste de géomorphologie littorale, dont nous parlerons à ce titre un peu plus loin, et qui a dirigé quelques-uns de ses élèves vers la morphologie sous-marine de la plate-forme continentale armoricaine. Ces travaux conduiront Guilcher à mettre en chantier une œuvre ambitieuse, la publication de cartes sédimentologiques sous-marines au 1/100 000 de la plate-forme atlantique de la France. Plusieurs feuilles appartenant à la périphérie du massif armoricain virent effectivement le jour, mais le travail ne fut pas achevé. Tout ceci n’aurait pas été possible si Guilcher n’avait pas réussi à faire armer par le CNRS un petit navire de recherches côtières, le Kornog, renommé Gwalarn par la suite, à bord duquel, de 1960 à 1980, une petite équipe de géographes, de géologues et de biologistes ont étudié les fonds côtiers de la Bretagne.

De cette équipe est issu le seul véritable géographe-océanographe en France, spécialiste de morphologie sous-marine, J. R. Vanney, qui après une thèse sur un secteur de la plate-forme armoricaine en 1970, a travaillé sur les reliefs de parties profondes de l’océan et a dressé des cartes bathymétriques.

Si, dans certains pays, les géographes n’ont pas participé à la recherche océanographique ou, dans d’autres, en ont été peu à peu écartés par l’évolution de l’océanographie, ils se sont peu à peu investis dans d’autres thèmes d’étude de l’océan.

C/ les nouveaux thèmes de la géographie de l’océan

Si l’on veut bien mettre de côté les publications isolées et sans lendemain de quelques précurseurs, ces thèmes se sont développés au XXe siècle, parfois même dans sa seconde moitié. Celui qui a incontestablement le plus retenu l’attention des géographes est à la marge de l’océan, puisqu’il s’agit de la géomorphologie littorale qui ne relève pas de l’océanographie. Tous les manuels d’océanographie l’ont exclue.

1/ La morphologie littorale

Celle-ci est apparue sous une forme déjà assez élaborée aux Etats-Unis au tournant du siècle.  Les études se sont répandues et multipliées ensuite, surtout après la seconde guerre mondiale. Presque tous les pays qui ont pratiqué la recherche géographique ont eu quelques spécialistes de morphologie littorale. Plus apparenté à la morphologie continentale qu’à la morphologie sous-marine, ce thème avait de quoi attirer les géographes. Par ailleurs, par leur bonne formation à la géomorphologie continentale, ils se sentaient scientifiquement bien armés pour aborder l’étude des côtes. Certes, des géologues s’y sont aussi intéressés, mais en petit nombre et sans en faire leur véritable domaine.

La France a eu un représentant célèbre et de stature internationale dans cette branche en la personne d’André Guilcher (1913-1993), venu à la morphologie littorale par ses origines bretonnes et sa thèse sur le relief de la Bretagne méridionale (1948). Son manuel de morphologie littorale et sous-marine (1954), premier ouvrage de ce type en français, a assis sa réputation scientifique et marqué son engagement dans cette voie. Par la suite, il s’est spécialisé dans les récifs coralliens sur lesquels il a publié en anglais un ouvrage de synthèse en 1988, mais plus discuté : Coral Reef Geomorphology. Guilcher fut aussi un « passeur » de l’océanographie en direction des géographes par ses cours, son manuel d’hydrologie marine et continentale et par la chronique océanographique qu’il tint pendant quarante ans dans la revue Norois. Guilcher a formé des disciples en morphologie littorale ; sans vouloir les citer tous, retenons Verger, bien qu’il ait entrepris sa thèse sous la direction de Cholley, Dionne, Sanlaville, Moign, Hinschberger et Pinot (1930-2000). En dehors de ce cercle, il faudrait mentionner un autre littoraliste français de renom, Roland Paskoff (1933-2005).

A l’étranger, la liste serait longue, puisque tous les pays ont eu et ont encore de tels spécialistes. 

2/ Les géographes introduisent l’homme dans la connaissance de l’océan 

En dehors de quelques biologistes tournés vers les ressources halieutiques qui ont été amenés à s’intéresser à la pêche, les océanographes n'ont pas abordé les activités humaines liées à la mer. Ces dernières sont devenues l’affaire de géographes ou d’autres spécialistes, comme les économistes et les juristes. Dès le début du XXe s. le Français Vallaux se risquait à écrire une géographie sociale de la mer, tandis que l’Allemand Eckert proposait une géographie économique et commerciale de l’océan (1912). Les thèmes se sont ensuite diversifiés, à mesure que l’exploitation des océans s’intensifiait. Les deux formes les plus anciennes de l’utilisation des océans ont évidemment, les premières, retenu l’attention, à savoir la pêche et les transports maritimes.

Jusqu’à la seconde guerre mondiale les travaux géographiques ont été rares et isolés dans ce domaine. Il fallut attendre les années 1940 pour que les géographes commencent à s’y intéresser. Charles Robert-Muller prépara sa thèse sur  "Pêches et pêcheurs de la Bretagne atlantique", parue en 1944, après sa mort. Le congrès international de géographie de Lisbonne en 1949 entendit plusieurs communications de géographes sur ce thème.  A. Perpillou, sous le titre  "La Pêche"  (1960), publia un élément de ses cours de géographie économique ; Doumenge qui était déjà l’auteur de plusieurs études sur les pêches tropicales et japonaises, fit paraître une "Géographie des mers" (1965) dans laquelle  "la mer nourricière" occupe la plus grande place, tandis qu’un autre géographe, adepte récent et provisoire de l’halieutisme, J. Besançon, livrait chez Gallimard une Géographie des pêches (1965).

Mais c’est à partir de 1970 que le courant s’étoffe et se structure quand A. Guilcher accepte de diriger plusieurs thèses d’Etat sur ce thème, de sorte que les publications se multiplient dans ce domaine. Un atlas des pêches et des cultures marines, coordonné par J. Chaussade et J.-P. Corlay, qui rassemble un assez grand nombre d’auteurs, témoigne en 1990 de la vitalité de cette branche de la géographie de la mer en France.

En Scandinavie et au Royaume-Uni, le courant existe, mais il n’est représenté que par quelques géographes isolés : Morgan et Coull par exemple. Aux Etats-Unis, toujours pas de géographes sur ce thème, en URSS un ou deux seulement. En Allemagne tout est dominé pendant plusieurs décennies, de 1940 à 1970, par l’œuvre monumentale de Fritz Bartz (1908-1970).

Plus éloignée de l’océanographie que la pêche, cette activité n’a jamais été abordée par les océanographes. Elle est, en revanche, un champ d’étude pour les géographes et les économistes qui s’y sont beaucoup investis.

Les premiers travaux géographiques sur ce thème sont apparus dans des publications plus générales sur l’ensemble de la géographie économique des océans, notamment dans la géographie économique et commerciale de l’océan de Eckert en 1912 ou un peu plus tard dans les travaux d’un disciple de Krümmel à Kiel, L. Mecking (1879-1952), qui glissa, dans l’entre-deux-guerres, de l’océanographie à la géographie des côtes et des ports. Le développement ultérieur des échanges internationaux et du commerce maritime attira davantage de géographes que le thème précédent, surtout depuis la seconde guerre mondiale. En France, on retrouve A. Perpillou, titulaire d’une chaire de géographie économique à Paris et ancien professeur à l’Ecole Navale, qui a évidemment porté attention à ce domaine. Cependant le spécialiste le plus connu est son disciple, André Vigarié (1921-2006), professeur à Nantes et fondateur d’un groupe de « maritimistes » dans les années 1970-1985.

Ce thème existe partout en Europe du Nord-Ouest, bien représenté au Royaume-Uni et en Scandinavie, mais on le trouve aussi aux Etats-Unis, en Australie et en Asie. 

3/ Les thèmes contemporains : ressources minérales, gestion des ressources vivantes, droit de la mer, tourisme

Depuis une trentaine d’années d’autres sujets liés à l’utilisation croissante des océans ont surgi et retenu l’attention des géographes.

La course aux matières premières et aux hydrocarbures a conduit à prospecter les fonds océaniques côtiers où l’on a découvert et mis en exploitation des gisements. La géographie de l’énergie a désormais une dimension océanique avec des prolongements juridiques et politiques pour l’attribution des ressources et la pose de conduites sous-marines.

Dans le même ordre d’idée, la troisième conférence sur le droit de la mer et la convention de 1982 ont accru l’emprise des Etats sur les espaces océaniques, ce qui a multiplié les frontières et les limites en mer, source de litiges et de remise en question d’accords acceptés antérieurement. Les juristes et des géographes se rejoignent sur ce terrain de la délimitation et du partage d’espaces marins. Les géographes britanniques et américains et, dans une moindre mesure, les Allemands ont développé ce champ d’investigation.

Une autre branche est apparue, liée au tourisme et aux loisirs. Elle touche plutôt les littoraux, mais aussi la circulation maritime avec les croisières et leurs flux de voyageurs.

Tout ceci débouche sur des problèmes de gestion des ressources, de partage de territoire et de concurrence entre activités sur les espaces littoraux et marins qui préoccupent les géographes, mais aussi les juristes, les économistes et les biologistes des pêches. Enfin l’exploitation générale de l’océan accroît inévitablement sa pollution. Il faut alors chercher à l’éviter ou à la contenir, puis à préserver la flore et la faune en créant des réserves et des parcs marins, par exemple.

III – Travaux et apports des géographeS à la connaissance de l’océan

Avant de terminer, il est souhaitable de faire un bilan rapide de l’apport des géographes à la connaissance de la mer à travers leurs travaux et publications, ce qui permettra aussi de mieux cerner la spécificité de leurs approches. Certains géographes ont été océanographes, nous l’avons vu, et à ce titre ils ont contribué à l’avancée des sciences de l’océan, sans se distinguer des autres. Pourtant dans l’orientation et le contenu de leurs ouvrages, on décèle leur sens et leur goût de la synthèse, parfois si large que dans certains volumes elle dépasse la simple océanographie pour englober les activités humaines et devenir presque une géographie des mers. Enfin, l’une des particularités majeures réside dans la volonté de privilégier la répartition des phénomènes en s’appuyant sur la carte et la différenciation des espaces océaniques, ce qui a conduit certains d’entre eux à rédiger des ouvrages d’océanographie régionale, à l’échelle des océans ou des mers.

A/ Les apports à la recherche océanographique

En participant à titre d’océanographes à de grandes expéditions, les géographes ont évidemment apporté leur pierre au progrès des sciences de la mer. Les transects systématiques du Meteor à travers l’Atlantique Sud ont permis de comprendre la disposition verticale des masses d’eau et leurs mouvements, résumées dans un bloc-diagramme de Wüst (1936) qui illustra pendant longtemps les manuels d’océanographie.

Autre exemple d’une découverte attachée à un géographe, Ja. Ja. Gakkel' (1901-1965), celle de la dorsale de Lomonosov dans l’océan Arctique en 1954.

A côté de ces découvertes significatives, les géographes-océanographes ont évidemment apporté leur lot de contributions scientifiques sous la forme d’articles et de mémoires publiés dans les revues spécialisées.

B/ Les travaux de synthèse

Nombre de géographes engagés dans des travaux sur les océans, qu’ils soient océanographes ou non, ont laissé des ouvrages généraux qui faisaient le point des connaissances, soit des manuels d’océanographie, soit des synthèses plus larges incluant les activités humaines et souvent intitulées géographie de l’océan, soit encore des synthèses thématiques plus étroites.

1/ Les manuels d’océanographie

L’un des premiers et le plus célèbre d’entre eux est l’œuvre du géographe allemand, Otto Krümmel : Handbuch der Ozeanographie, publié en deux volumes en 1907 et 1911.

Dans une langue plus rare, il faut signaler aussi le manuel du géographe-océanographe russe, Ju. M. Sokal’skij, édité à Petrograd en 1917 sous le titre  Okeanografija , suivi en 1925 d’un volume plus bref intitulé  "Géographie physique de l’océan".

Sokal’skij soulignait l’unité de l’océan à la surface du globe et introduisait le concept d’océan Mondial dont l’emploi s’est généralisé récemment dans nos pays. Son travail excluait totalement la biologie marine, comme on disait à l’époque. Pour lui, l’océan était un élément de la sphère terrestre et l’océanographie ne pouvait être qu’une branche de la géographie.

Après la seconde guerre mondiale, parurent encore quelques manuels d’océanographie, préparés par des géographes seuls ou en collaboration. G. Dietrich rédigea avec trois océanographes une introduction à l’océanographie de plus de six cents pages, sans aborder la biologie, Allgemeine Meereskunde, 1957, qui empruntait beaucoup au manuel de Krümmel par son inspiration géographique, mais en le renouvelant évidemment.

2/ Les océanographies pour géographes

Il s’agit d’une catégorie d’ouvrages un peu différente de la précédente. Rédigés par et pour des géographes, ils donnent de l’océanographie une version plus descriptive et moins ardue pour un lectorat plus intéressé par les résultats des recherches que par les méthodes et les processus. Ce genre a été plutôt cultivé dans les pays où l’océanographie s’est développée hors de la sphère géographique. Le meilleur exemple est celui de Cuchlaine King en Angleterre : Oceanography for Geographers, 1962. On pourrait y ajouter le cours d’océanographie de Guilcher en France (1951, CDU). Ce sont des ouvrages de « passeurs », de « filtreurs » de l’océanographie, qui suivent les sciences de la mer et transmettent l’essentiel de leurs acquis aux géographes en simplifiant.

3/ Les géographies des mers

On donne ce titre à des ouvrages qui associent une présentation physique de l’océan, plus ou moins étoffée, à l’étude des activités humaines avec parfois des perspectives régionales pour terminer. Tel est le contenu de l’Introduction à la géographie de l’océan de J. –R. Vanney, publiée en 1991 par l’Institut océanographique. Ce travail est largement physique, à la différence de la Géographie des mers de F. Doumenge en 1965 qui consacrait l’essentiel de ses développements à la pêche et aux transports maritimes.

Plus copieuse et très touffue est la Geographie des Meeres de Gierloff-Emden en deux volumes (1980) où l’on trouve tous les thèmes, y compris les plus récents comme celui de la pollution, les littoraux, spécialité de l’auteur, recevant le plus d’attention.

La Geografija Mirovogo Okeana, publiée par les Soviétiques en six volumes entre 1979 et 1985, sous la direction de Markov et Sal’nikov, est plus ambitieuse, puisqu’elle associe à la fois la géographie générale et la géographie régionale. Enfin il existe d’autres géographies de l’océan, de moindre envergure, dans des langues diverses, toujours rédigées par des géographes. Il n’est pas question de les mentionner ici.

4/ Les synthèses thématiques

Il s’agit de travaux plus étroits que chaque spécialiste a pu écrire dans son domaine, soit dans l’une des branches de l’océanographie soit sur des activités humaines liées à la mer. Dans cette catégorie les contributions des géographes sont nombreuses. A titre simplement indicatif, mentionnons les ouvrages de Guilcher ou Paskoff en morphologie littorale, de J.-R. Vanney sur les plates-formes continentales ou, en langues étrangères, de Carter (1946-1993) en anglais, de Kelletat en allemand, de Leont’ev ou Zenkovic (1910-1994) en russe, etc.., les différents volumes d’hydrologie marine de Stepanov, la somme de F. Bartz sur les pêches dont il a déjà été question, des volumes de Vigarié ou Zaleski sur les transports maritimes.

5/ Les atlas des océans

S’il est un domaine qui semble revenir aux géographes s’est bien celui-là, bien que nombre d’atlas océanographiques spécialisés, surtout aux Etats-Unis, aient été préparés par des océanographes. En Europe l’un des plus connus est celui de Dietrich et Ulrich, Atlas zur Ozeanographie, 1968. Dans une perspective plus humaine qu’océanographique, citons celui d’Alistair D. Couper, The Times Atlas of the Oceans, 1983, dont il existe une édition française.

Enfin les plus volumineux et les plus complets, du moins pour les phénomènes physiques, sont les atlas des océans, publiés par la Marine soviétique entre 1974 et 1980. Si les responsables de la série étaient des amiraux, il faut relever cependant la forte présence de géographes dans le comité d’édition et parmi les collaborateurs.

C/ La spécificité de l’apport des géographes

1/L’association de la nature et de l’homme

La géographie a vocation à décrire et expliquer la surface du globe en envisageant tous les éléments qui la composent et tous les processus qui la modèlent. Pour les domaines océaniques de la planète, elle associe le contexte océanographique et l’interférence de l’homme sur ce milieu qui lui est a priori hostile. Là réside son originalité par rapport à d’autres disciplines plus analytiques et plus spécialisées. L’océanographie n’a pas pour habitude de prendre en considération la présence de l’homme en mer, sauf en tant que facteur d’altération et de perturbation des processus naturels, alors que la géographie se préoccupe des rapports entre la nature et l’homme.

2/ L’approche régionale à diverses échelles

Océanographes ou non, les géographes ont apporté, dans leurs travaux sur l’océan, le sens de la répartition des phénomènes et de la différenciation des espaces, ce qui les a conduit à entreprendre des études régionales, en s’inscrivant dans la lignée du grand précurseur que fut G. Schott qui publia dès 1912 un volume intitulé  Geographie des Atlantischen Ozean , remanié dans les deux éditions ultérieures jusqu’à 1942, qui avait été suivi en 1935 d’un second volume sur les océans Indien et Pacifique.

A cette veine de la géographie régionale se rattache, malgré son titre de Géographie générale des mers, l'ouvrage du Français Camille Vallaux (1970-1945), publié en 1933.

Ce souci de la synthèse régionale s’est manifesté chez les géographes à une échelle plus fine, celle des mers. Ainsi le Polonais K. Lomniewski (1907-1978) avait lancé dans les années 1970 une série de géographies des mers dans laquelle il réussit à faire paraître trois volumes : une géographie de la mer Méditerranée, de la Baltique et de la Mer Arctique.

On voit, par les dates de parution, que cette tradition de l’océanographie régionale reste vivace.

Dans une perspective similaire, bien qu’elle ne soit pas régionale, mais zonale, un ouvrage encore plus récent est paru en français en 2000, celui de Jean-René Vanney, Géographie de l’océan global.

3/ La différenciation des espaces océaniques

Même dans leurs manuels d’océanographie, tel celui de Dietrich et de ses co-auteurs, les géographes ont imprimé leur marque en s’efforçant de différencier les espaces océaniques de façon synthétique et fonctionnelle. Ainsi Dietrich, fortement inspiré par G. Schott, consacre un long chapitre terminal à l’océanographie régionale, en individualisant des régions hydrographiques dans l’océan Mondial, à l’aide de critères océaniques et atmosphériques. Dans ses volumes de géographie régionale, Schott avait été encore plus à l’aise pour s’engager dans cette voie en couplant l’océan et l’atmosphère. Il cherchait à définir des « régions naturelles » ou des « paysages marins », selon ses propres expressions, et en proposait même une carte.

Il y a là des démarches de géographes, fondées sur l’interaction des phénomènes et leur répartition dans l’espace, que l’on ne retrouve pas chez les océanographes, même quand ils pensent faire de l’océanographie régionale, par exemple dans le manuel de Tomczak et Godfrey, 1994, tous deux issus de laboratoires australiens, qui se contentent de faire de l’hydrologie à l’échelle des grands océans et de leurs mers bordières.

Conclusion

Il est manifeste que les géographes ont participé activement à la connaissance scientifique de l'océan depuis un siècle et demi, mais sous des formes variées, soit en encourageant l'exploration et la recherche, soit en se faisant océanographes, soit encore en s'orientant vers des thèmes extra-océanographiques, comme la morphologie littorale et les activités humaines maritimes. Qu'ils aient été dans ou à côté de l'océanographie, ils ont marqué la connaissance des mers de leur empreinte. Il leur revient des découvertes scientifiques, ils laissent des écrits célèbres en leur temps qui sont des jalons dans l'histoire de l'étude de l'océan, tels des manuels d'océanographie de facture géographique en Allemagne et en Russie/URSS, des atlas, des géographies des mers, des monographies régionales à l'échelle des océans et des mers, enfin de nombreux manuels thématiques.

Septembre 2009


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ffs