Les nouvelles frontières géographiques et techniques du marché mondial de la croisière
Jacques CHARLIER
Professeur de géographie et chercheur qualifié FNRS
Institut de Géographie de l'Université Catholique de Louvain
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Les croisières maritimes ont connu pendant le dernier quart de siècle une croissance inégalée dans le secteur du tourisme, dont elles ne comptent cependant encore que pour une faible part. Elles semblent toutefois promises à y prendre une part bien plus significative, en raison à la fois d’une démocratisation croissante du produit et d’une couverture du marché qui tend à devenir mondiale. Elles n’ont véritablement atteint un stade de maturité qu’en Amérique du Nord, dont les eaux riveraines comptent pour la moitié de l’offre mondiale de croisière. La mondialisation en cours de cette dernière se traduit par une part croissante, dans l’offre totale, de l’Europe et des différents marchés émergents du reste du monde. Cette mondialisation de l’offre est à mettre en rapport avec une mondialisation de la demande, dans un système par ailleurs largement ouvert : en dépit de fluctuations liées à la conjoncture internationales, les nord-américains effectuent de plus en plus de croisières en dehors de leurs eaux bordières et, inversement, la part des non nord-américains va croissante pour les croisières s’effectuant dans ces dernières.

Après avoir dressé en introduction un panorama général de l’offre mondiale, la conférence s’attachera, dans un premier temps, à mettre en évidence les nouvelles frontières géographiques du secteur des croisières en dehors des eaux nord-américaines. Par ordre d’importance décroissante, l’Europe vient au deuxième rang mondial, pour l’offre comme pour la demande ; au plan géographique, deux zones s’y sont tout particulièrement développées depuis 1990, la Baltique et la Mer Noire ; au plan saisonnier, on assiste par ailleurs ces dernières années au développement des croisières hivernales en Méditerranée. L’Asie-Pacifique (du Japon à l’Australie en passant par la Chine et Singapour) constitue le troisième marché mondial ; au sein de celui-ci, c’est surtout la «Grande Chine» qui offre le potentiel de croissance le plus important. Avec des contributions pour l’instant bien plus faibles mais avec là aussi un important potentiel de croissance, s’y ajoutent deux autres marchés émergents, l’Amérique du Sud d’une part et l’Océan Indien d’autre part, en tablant de même sur l’essor économique régional, mais en jouant également (comme dans le cas de l’Océanie) sur la complémentarité saisonnière par rapport aux marchés plus matures précités. A l’exception de l’Afrique du Sud, l’Afrique reste par contre encore largement à l’écart de ce mouvement de mondialisation.

Dans le même temps que la couverture mondiale du marché des croisières ne cesse de s’élargir, une révolution est intervenue au niveau de la taille des unités, dans la foulée d’un mouvement d’abord observé pour les porte-conteneurs (avec dans les deux cas une même recherche effrénée d’économies d’échelle). La principale des nouvelles frontières techniques qui seront abordées dans un second temps réside dans la mise en service, depuis 1996, d’unités overpanamax trop larges (et souvent trop longues) pour transiter par les écluses actuelles du canal de Panama. Les overpanamax d’aujourd’hui (dont les zones opérationnelles sont fragmentées) seront cependant les new panamax du futur (et donc des navires ubiquistes à l’échelle planétaire), dans la mesure où leur taille est compatible avec les futures nouvelles écluses panaméennes. La conférence montrera qu’on en est venu à des unités d’une taille de coque équivalente aux grands transatlantiques du passé (tels les ex-Normandie et France), mais d’une capacité d’emport très supérieure en raison de superstructures bien plus hautes. Ces villes flottantes emportent plusieurs milliers de passagers et de membres d’équipage, ce qui ne va pas sans poser de redoutables problèmes dans certains ports d’escale. Il s’agit cependant essentiellement de problèmes logistiques ou liés à la capacité de charge touristique des escales. En effet, une autre révolution technique est intervenue récemment, avec la généralisation des pods propulsifs qui confèrent aux nouvelles unités géantes une bien meilleure manœuvrabilité qu’à leurs prédécesseurs. Ce n’est que grâce à cette innovation technique qu’un très large éventail de ports peut être visité et que la mondialisation macrogéographique identifiée au premier point peut s’accompagner d’une diffusion microgéographique du phénomène au sein de chacune des grandes zones de croisière évoquées alors.


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