Les enjeux du Pacifique
Patrice Cosaert
Professeur émérite
Université de La Rochelle
Résumé

Au cours des dernières décennies, dans le cadre général de la mondialisation, nous avons assisté à une recomposition des espaces planétaires qui s’est exprimée pour l’essentiel par un déplacement du centre de gravité des activités économiques de l’aire atlantique vers une aire pacifique émergente. Ce dernier espace, immense, est en effet en train de devenir une des clés de la réorganisation spatiale de notre planète, rivalisant de plus en plus avec l’aire atlantique centrée sur l’océan du même nom qui a dominé l’humanité depuis l’irruption de l’Amérique sur la scène internationale à la fin du XVème siècle. L’aire pacifique ne sera-t-elle pas amenée à éclipser sa concurrente atlantique dans un avenir pas nécessairement très lointain ? Nombreux sont déjà les agents économiques qui se préparent à cette éventualité et prennent leurs dispositions en ce sens, anticipant même parfois la mutation en cours et ne faisant ainsi que l’accélérer…

Evoquer une aire pacifique implique de considérer l’océan qui lui donne son nom comme trait d’union entre ses rives asiatiques et américaines, ce qui à première vue peut sembler paradoxal compte tenu de ses dimensions1. Si, sur terre, une étendue marine devait constituer une barrière, « séparer » des mondes, ce devrait logiquement être l’océan Pacifique ! Du reste, jusqu’au début du XVIème siècle les deux rives de l’océan se sont complètement ignorées.

L’aire pacifique, dont il sera donc question au cours de cette conférence, ne doit évidemment pas être réduite au seul océan qui lui donne son nom et qui en constitue le cœur. Les étendues marines ne font ici, pour l’essentiel, qu’unir des rivages le plus souvent très éloignés les uns des autres, ainsi que des espaces riverains plus ou moins étendus. En ce sens, l’aire pacifique ne se limite pas du tout à la seule « Asie-Pacifique », c'est-à-dire à l’Asie orientale des géographes. Cette frange littorale très densément peuplée, particulièrement active et où les échanges maritimes méridiens ont tenu une place importante bien avant l’arrivée des Européens au XVIème siècle, ne couvre en fin de compte qu’une superficie du même ordre que celle de l’Europe occidentale (ou de l’espace méditerranéen). Elle en constitue en quelque sorte le pendant à l’extrémité orientale de l’ancien monde depuis les temps historiques les plus reculés2. L’aire pacifique est beaucoup plus vaste et son émergence est beaucoup plus récente. Elle commence pourtant à rassembler en un seul ensemble économique les deux rives du Pacifique, de plus en plus complémentaires, et l’immensité de l’océan lui-même avec ses innombrables petites îles ou archipels. Cette aire comprend donc des Etats dont les dimensions et le niveau de développement sont extrêmement variés, dont la culture et l’histoire sont divers, des pays du Nord comme des contrées du Sud. Les Etats-Unis (et le Canada) participent ainsi, notons le tout de suite, aux deux aires, atlantique et pacifique, avantage éminemment géographique qui ne manque pas de contribuer à pérenniser leur puissance. Une importante différence est à noter cependant : l’aire atlantique est une construction de l’Europe qui s’est projetée en Amérique à la suite de la découverte de ce continent par ses marins et explorateurs. L’édification en cours de l’aire pacifique résulte par contre et pour l’essentiel de l’action conjointe de deux pôles économiques distincts, celui de l’Asie orientale et celui de l’Amérique du Nord. Ces deux pôles ont leur histoire propre. Ils se sont constitués indépendamment l’un de l’autre sans que, à proprement parler, ne se manifeste jamais de relation durable de subordination entre eux, dans un sens ou dans l’autre3.


Tableau 1 : population et PIB des aires pacifique et atlantique en 2007


aire pacifique

population

PIB

aire atlantique

population

PIB


millions

hab.

%


Mds

$

%



millions

hab.

%


Mds

$

%


Amérique du Nord

447

6,7

16030

29,3

Amérique du Nord

447

6,7

16030

29,3

Asie orientale (1)

2152

32,2

10534

19,2

Europe (2)

523

7,8

17693

32,3

Océanie

33

0,5

963

1,8

Afrique atlantique(3)

474

7,1

755

1,4

Amérique centrale

35

0,5

118

0,2

Caraïbes

40

0,6

81

0,1

Amérique du Sud

(littoral pacifique)(4)

113

1,7

502

0,9

Amérique du Sud

(littoral atlantique)

270

4,1

1843

3,4

TOTAL

2780

41,6

28147

51,4

TOTAL

1754

26,3

36402

66,5

Population en millions d’habitants et en pourcentage du total mondial (6 678 millions d’habitants en 2007)

Produit intérieur brut (PIB) en milliards de dollars des Etats-Unis et en pourcentage du PIB mondial (54 769 milliards de dollars en 2007)

(1) Y compris la Mongolie et l’Extrême-Orient russe pour la population, y compris la Mongolie, mais hors Russie pour le PIB

(2) Union européenne et autres pays européens adjacents en dehors de l’ex-URSS et de la Turquie.

(3) Pays africains riverains de l’Atlantique ou enclavés mais tributaires des pays riverains

(4) Y compris la Bolivie

Sources : CIA World Factbook et Banque mondiale


La partie gauche du tableau 1 tendrait à montrer que les pays riverains de l’océan Pacifique qui concentrent la part la plus conséquente de la population mondiale (41,6 %), seraient désormais à l’origine du pourcentage le plus élevé des richesses produites chaque année dans le monde (environ 51,4 % du PIB mondial en 2007). Il est cependant bien évident que ces données sont à manier avec précaution puisque l’Amérique du Nord (Etats-Unis, Canada et Mexique) représente à elle seule 29,3 % du total mondial. Nous pourrions donc tout aussi bien dire que c’est toujours l’aire atlantique qui domine : sa population ne représente que 26,3 % du total mondial, mais sa part du PIB s’élève encore à 66,5 %. Départager les deux aires « en concurrence » nécessiterait de scinder l’Amérique du Nord, mais selon quelles limites ? S’appuyer sur la ligne de partage des eaux serait peut-être concevable en géographie physique, en climatologie ou en biogéographie, mais ridicule et impraticable en économie. Le bon sens le plus élémentaire nous conduit à admettre que les deux aires se chevauchent et sont d’autant moins dissociables que leur zone de recouvrement correspond justement à ce qui demeure le pôle dominant de l’économie mondiale : les Etats-Unis. La distinction pour l’Amérique du Sud entre un littoral pacifique et un littoral atlantique, pour commode qu’elle soit, ne doit cependant pas occulter le fait que des grands pays « atlantiques » comme le Brésil, l’Argentine et le Venezuela développent aussi leurs échanges commerciaux avec l’Asie orientale, en particulier avec la Chine et le Japon qui ont conclu des accords concernant la mise en valeur de ressources énergétiques ou minières. De leur côté, les Etats de la façade pacifique, tout en s’intégrant activement à l’aire pacifique, n’ont pas pour autant rompu avec la vieille Europe avec laquelle ils continuent d’entretenir des relations anciennes…



I – L’océan Pacifique, trait d’union entre l’Asie orientale et l’Amérique.


Grâce aux innovations technologiques qui réduisent, voire suppriment, les contraintes spatiales et compriment l’espace-temps, nous observons donc une intensification des relations et des échanges croisés entre les pays concernés, qu’ils soient économiques, financiers, culturels ou politiques. Ces relations de plus en plus privilégiées aboutissent à une intégration économique de fait, sinon formelle et juridiquement codifiée, du moins pragmatique et pratique. Chacun des acteurs de la sphère pacifique, pour l’instant, semble y trouver son compte dans le cadre d’une stratégie justement qualifiée de « gagnant-gagnant ».


Quelques exemples et quelques aspects de cette intégration :


- l’accroissement des échanges entre les deux rives de l’océan.

Le principal facteur d’intégration de l’aire pacifique au cours des dernières décennies réside dans l’accroissement considérable des échanges entre les deux rives de l’océan et, partant, le développement des liaisons maritimes, des ports et des flottes… Quatre des cinq plus grands ports du monde, 14 des 19 premiers ports à conteneurs, plusieurs des principaux armateurs, l’écrasante majorité des chantiers navals et le premier centre de réparation sont implantés sur les rives du Pacifique, essentiellement en Asie orientale. Certes, une partie notable des échanges de l’aire pacifique ne se fait pas qu’en interne mais avec le reste du monde et les trois premiers armements conteneurisés étaient encore européens en 2007. Il n’en demeure pas moins que ce sont les trafics internes à cet espace qui progressent le plus rapidement : les cinq principaux partenaires des Etats-Unis en terme de trafic conteneurisé de marchandises sont tous asiatiques désormais (Chine, Japon, Hong Kong, Taiwan et Corée du Sud), et c’est aujourd’hui plus de 55 % de l’ensemble mondial du trafic conteneurisé de marchandises à destination ou en provenance des Etats-Unis qui emprunte les ports américains du Pacifique, contre seulement 42 % en 1980,4 Il convient en outre de ne pas oublier qu’une part significative du trafic des ports américains de l’Atlantique et du golfe du Mexique concerne des marchandises en provenance ou à destination de l’Asie orientale, via le canal de Panama5, et même que du fret asiatique à destination des Etats-Unis transite par des ports mexicains du Pacifique, en particulier par Lazaro Cardenas depuis novembre 2007…


- L’envolée de l’économie chinoise concerne d’abord les autres pays de l’aire pacifique.

C’est cette envolée, indéniablement, qui constitue le moteur principal de la translation en cours du centre de gravité de notre planète de l’aire atlantique vers l’aire pacifique, la croissance des échanges n’en étant en fin de compte que l’illustration locale la plus visible. Même si le nouvel « atelier du monde » fonctionne au profit (ou au détriment) de l’univers entier, nous voyons que c’est l’Amérique du Nord et les voisins asiatiques de la Chine qui sont le plus directement impliqués dans le boom chinois. Nous assistons à la multiplication en Chine d’investissements provenant d’abord des pays les plus développés de la région (Etats-Unis, Japon, Corée du Sud, Taiwan…) et même des nations les plus industrialisées de l’Asie du Sud-Est (Singapour, Thaïlande…). En sens inverse, les investissements chinois dans les autres pays de la région se multiplient. Pour l’instant, ils sont essentiellement dirigés vers les pays producteurs d’énergie ou de matières premières, mais cela ne semble être qu’un début.


- Le rôle des Chinois et des individus d’origine chinoise.

On trouve des communautés d’origine chinoise partout dans le monde, mais c’est dans l’aire pacifique et singulièrement en Asie du Sud-Est qu’elles sont les plus nombreuses et les plus influentes. A l’exception du cas particulier de Singapour, elles ne forment ni un Etat ni même une communauté d’intérêts parfaitement unie ou réellement homogène. Elles n’en constituent pas moins un ensemble d’acteurs originaux qui tiennent une grande place dans l’économie régionale. Par les nombreux liens qu’elles ont tissés entre elles, elles concourent grandement à l’intégration des économies régionales et à la diffusion d’une culture spécifique bien vivante.


- Déplacement du centre de gravité des Etats-Unis et du Canada vers le littoral pacifique.

Dès leur naissance et avant même qu’ils ne deviennent réellement une puissance du Pacifique par l’occupation de l’Oregon et la conquête de la Californie en 1846, les Etats-Unis se sont intéressés à l’Extrême-Orient et au commerce transpacifique : c’est en 1784 en effet qu’un navire de commerce américain, l’Empress of China, relie pour la première fois les Etats-Unis à la Chine, un traité avec ce pays (celui de Wangxia) étant ratifié en 1844. Ce n’est que cinq années seulement après l’annexion officielle de la Californie et quatorze ans avant l’achat de l’Alaska à la Russie que se produisit, en juillet 1853, la fameuse incursion de l’escadre du commodore Matthew C. Perry dans la baie d’Edo qui obligea le Japon à ouvrir deux de ses ports aux navires de commerce américains par le traité « de paix et d’amitié » de Kanagawa, conclu en mars 1854. L’annexion des îles Hawaii et surtout de Guam et des Philippines en 1898, conclut magistralement cette première phase de l’expansionnisme américain dans le Pacifique. Ce n’est cependant qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale qu’une aire pacifique sous tutelle américaine voit le jour, fort différente de celle qu’avaient voulu édifier les impérialistes nippons. La victoire des communistes en Chine puis au Viêt Nam ne fit qu’amoindrir l’omniprésence américaine dans la zone pacifique sans jamais la remettre complètement en question cependant et on ne peut comprendre certaines ambiguïtés de la bipolarité Amérique-Asie de l’aire pacifique actuelle sans se référer à cette donnée historique fondamentale.

Ces dernières années, nous constatons par ailleurs un développement accentué de la façade pacifique de l’Amérique du Nord : avec plus de 36 millions d’habitants, la Californie est désormais l’Etat le plus peuplé de l’Union. Los Angeles est devenue la deuxième aire métropolitaine des Etats-Unis et Vancouver la troisième du Canada. Les communautés asiatiques tiennent une grande place dans ce processus : les Asiatiques représentent environ le tiers des immigrants entrés ces dernières années aux États-Unis, et ils se dirigent principalement vers les Etats et provinces de l’ouest. À Vancouver, en 2001, plus de la moitié des nouveaux immigrants venaient d’Asie orientale. Quelques 10 millions d’Asiatiques vivent aux États-Unis (4,2 % de la population du pays), dont 4,2 millions en Californie, plus de 3 millions sont présents au Canada (10 % de la population totale) où les Chinois constituent la minorité visible la plus nombreuse. Leur influence au sein de la société s’accentue par le fait qu’ils acquièrent un poids économique croissant : ce sont de moins en moins des travailleurs peu qualifiés, à la différence des « Latinos », et de plus en plus des personnes ayant des capitaux importants ou des diplômes élevés (ou les deux à la fois !).


- La « réasiatisation6 »de la société japonaise ne remet pas vraiment en cause les liens étroits qui unissent le Japon aux Etats-Unis..

Les relations économiques du Japon avec toutes les nations de l’Asie orientale s’intensifient, notamment par la conclusion d’accords bilatéraux. La puissance économique et financière japonaise cherche maintenant à jouer un rôle politique régional en initiant divers processus d’intégration visant à contrecarrer l’influence grandissante de la Chine. Enfin, les modes de consommation et la culture du Japon commencent à être perçus comme un modèle exportable, pouvant rivaliser avec ceux des Etats-Unis dans la région. Pour autant, le Japon entretient toujours des relations politiques et économiques très étroites avec les Etats-Unis. Il lui est donc difficile d’envisager la constitution d’un bloc asiatique qui n’entretiendrait plus des relations privilégiées avec l’Amérique du Nord ou qui, à plus forte raison, se construirait contre elle. En ce sens on voit mal le Japon ne pas continuer à jouer la carte d’une intégration de l’aire pacifique entière. Tout au plus peut-il exprimer le souhait que cette intégration se fasse dans le cadre d’un partenariat plus équitable entre les deux versants du Pacifique et agir régulièrement dans ce sens.


- L’Australie a considérablement accru ses liens avec l’Asie.

Elle s’est beaucoup rapprochée de l’Asie orientale ces dernières années, en particulier de la Chine, mais sans rompre ses liens historiques avec les Etats-Unis. En ce sens, elle joue un rôle non négligeable dans le processus d’intégration en cours de l’aire pacifique. Elle est aussi devenue le « gendarme » d’un Pacifique Sud émietté en un grand nombre de petits Etats insulaires démunis et instables depuis le retrait de la Grande-Bretagne de la région…


- De nombreux observateurs voient dans l’ASEAN le laboratoire au sein duquel sont testés les modèles possibles d’une intégration de toute l’aire pacifique.

En dépit de leur niveau de développement économique, de leur culture ou de leur régime politique très différents, les dix nations qui constituent aujourd’hui l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est représentent, en Asie orientale, le premier exemple d’intégration régionale qui ait été tenté avec la construction, en cours, d’un marché commun. Nous retrouvons en outre parmi les dirigeants (actuels ou anciens) les plus éminents des Etats membres de l’ASEAN, quelques uns des partisans les plus actifs de l’un ou l’autre des différents processus d’intégration proposés pour tout ou partie de l’aire pacifique. Enfin ces nations entretiennent des relations étroites, économiques sinon politiques, tant avec leurs voisins d’Asie du Nord-Est qu’avec les Etats-Unis ; elles ont intérêt à voir se renforcer une intégration économique de l’ensemble de l’aire pacifique plutôt que de la seule Asie orientale, scénario qui les laisserait dans un face à face redoutable (et redouté !) avec la Chine et le Japon fort proches et bien plus puissants qu’elles…


- Un développement de l’activité touristique.

L’intégration en cours de l’aire pacifique ne se manifeste pas seulement par une intensification des échanges croisés de marchandises, elle passe aussi par un développement des activités de service, singulièrement du tourisme. L’aire pacifique est d’ores et déjà devenue le deuxième grand foyer du tourisme international dans le monde, après l’ensemble Europe-Méditerranée. L’arrivée de la clientèle chinoise ouvre à ce marché des perspective de développement d’autant plus intéressantes que les Chinois semblent beaucoup apprécier les voyages, comme l’atteste l’ampleur des déplacements de loisirs qu’il est déjà possible d’observer à l’intérieur de la Chine.



II – Les obstacles et les limites à l’intégration de l’aire pacifique


L’intensification des échanges à travers l’océan Pacifique et les progrès observés dans l’intégration économique de l’aire pacifique ne doivent cependant pas nous faire oublier qu’il subsiste de grandes disparités au sein de cette aire, entre le nord et le sud en particulier (voir le tableau 1 et les cartes 1 et 2). Compte tenu du poids économique respectif de chacun des sous-ensembles constituant l’aire pacifique, le centre de gravité de celle-ci se retrouve dans l’hémisphère nord et les pôles d’activités majeurs sont situés sur les rives septentrionales de l’océan. L’examen de la carte de la population des pays de l’aire pacifique nous inciterait à le positionner en Asie du Nord-Est, compte tenu évidemment du poids démographique spécifique de la Chine qui à elle seule rassemble près de la moitié de la population totale de l’aire pacifique, et qui est de plus entourée d’une myriade de cercles figurant un grand nombre de pays d’importance moyenne. Au plan de la richesse produite, le choix de la rive américaine ne s’impose pas, par contre, avec la même évidence (d’autant plus, ne l’oublions pas, que l’Amérique du Nord fait également partie de l’aire atlantique) : nous nous retrouvons plutôt face à un duopôle composé de deux centres, un centre nord-américain que nous serions fortement tentés de positionner au sud de la Californie, à Los Angeles par exemple, et un centre nord-asiatique bien plus difficile à localiser avec précision, car il apparaît lui-même éclaté entre Japon et Chine. L’un et l’autre de ces centres disposent d’une périphérie méridionale, ce qui nous permet de dire que l’aire pacifique (comme l’aire atlantique) s’inscrit dans une dialectique centres-périphéries présentant un double système spatial méridien. Le système Est-Pacifique est caractérisé par une influence ancienne mais toujours active des Etats-Unis sur l’Amérique latine, alors que le système Ouest-Pacifique est marqué par une attraction nouvelle des pays développés de l’Asie du Nord-Est (Japon, Corée du Sud, Taiwan et même Chine) sur les nations émergentes de l’Asie du Sud-Est ainsi que sur l’Océanie. Il convient cependant de noter la place particulière occupée dans ce système par l’énorme Chine qui relève à la fois du centre et de la périphérie en raison de ses contrastes internes très accusés.


L’existence de niveaux de développement différents entraîne une capacité inégale des pays de la région à contribuer à l’intégration régionale et surtout à en profiter. Les acteurs latino-américains souffrent par exemple d’un déficit d’investissement dans l’innovation et dans les infrastructures logistiques. Ces deux carences peuvent empêcher les organisations latino-américaines de saisir les opportunités qui émanent de la présence de la Chine au sein des chaînes de valeur mondiales. Mieux pris en compte, l’innovation et le développement des infrastructures logistiques permettraient une nette amélioration de la compétitivité des exportations originaires de la région et donc une amélioration du niveau de développement des pays concernés. A contrario, la construction d’un projet logistique pour l’Amérique latine par la seule Chine reviendrait à répéter par les Chinois la stratégie déjà développée par les Occidentaux il y a quelques années pour l’exploitation des ressources naturelles des pays de la région. Dans ce cas, il n’y aurait toujours pas intégration économique profitable de l’Amérique latine dans l’aire pacifique mais poursuite de son exploitation : seul le bénéficiaire changerait, la Chine se substituant aux Etats-Unis.

Dans le cas des échanges de marchandises, l’étroitesse du marché local empêche la mise aux normes des infrastructures portuaires (et aéroportuaires) ou rend le coût de celles-ci prohibitif. Les petits Etats demeurent dès lors en marge du processus d’intégration. On comprend que le Laos et la Bolivie par exemple accordent une grande importance à la construction de ponts et de routes qui puissent assurer leur désenclavement en les reliant aux ports des pays voisins. Cette situation est tout particulièrement sensible s’agissant des petits Etats insulaires du Pacifique Sud qui se retrouvent à l’écart des grands axes de navigation, ceux-ci empruntant principalement le Pacifique Nord pour relier l’Asie du Nord-Est à l’Amérique du Nord ! Pour le Pacifique Sud, l’immensité de l’océan constitue donc toujours une barrière !


Non seulement tous les pays de l’aire pacifique ne sont pas parvenus au même niveau de développement et partant au même niveau d’intégration régionale de leur économie, mais ils n’ont pas la même vision de cette intégration, ce qui est plus grave pour l’avenir. Quels sont dès lors les termes du débat concernant l’avenir de cette aire pacifique encore largement virtuelle au plan juridique ? Nous voici amenés à poser les termes du débat essentiel concernant aujourd’hui l’avenir de celle-ci :

1 / les Etats-Unis peuvent-ils continuer à assurer un leadership, même relatif, sur l’ensemble de l’aire pacifique, en s’appuyant comme par le passé sur un Japon politiquement et militairement dépendant, mais  économiquement et financièrement puissant ?

2 / la Chine, dont la montée en puissance ne doit pas être surestimée (son PIB, inférieur à celui du Japon, représente encore moins du quart de celui des Etats-Unis), peut-elle parvenir à s’entendre avec le Japon et les autres pays émergents de l’Asie orientale pour, sinon supplanter les Etats-Unis, du moins contrebalancer leur influence ?


Deux stratégies concurrentes s’affrontent, à fleurets mouchetés, pour organiser, structurer et rendre plus efficace l’intégration en cours de l’aire pacifique que tous souhaitent, parce que tous espèrent en tirer profit : celle qui privilégie une entente entre les seuls Asiatiques, et l’autre qui accorde une place de choix aux Etats-Unis et à leurs partenaires du continent américain.


La première repose principalement sur la Communauté de l’Asie de l’Est dont le noyau dur est constitué par le groupe ASEAN+3 (les dix pays de l’ASEAN plus la Chine, le Japon et la Corée du Sud). Elle présente de nombreuses variantes (comme l’ASEAN+6, l’«Asie des seize», qui inclut également l'Inde, l'Australie et la Nouvelle-Zélande), mais elle est demeurée pour l’instant un réseau non intégré et non contraignant, orienté vers une intensification des relations entre ses membres. La création d’un véritable marché commun de l’ASEAN+3 est cependant à l’étude. Pour le Japon et pour la Corée du Sud, il s’agit cependant d’approfondir les relations politiques avec l'Asie et les autres régions du Pacifique sans pour autant renoncer aux liens privilégiés avec les Etats-Unis. Face à la fragilité actuelle du dollar, il pourrait aussi s’agir de constituer une nouvelle zone monétaire, un peu comme l’Europe avec l’euro, mais la rivalité Chine/Japon resurgit alors : pendant que le Japon soutient le won sud-coréen mis en difficultés par la crise financière, la Chine réitère, en décembre 2008, son ambition de faire du yuan une monnaie susceptible d’être utilisée dans les échanges internationaux. Les trois banques centrales de Chine, du Japon et de la Corée du Sud, fort prudentes, ont néanmoins convenu de se concerter régulièrement au plus haut niveau afin d’assurer la stabilité monétaire et financière de l’Asie du Nord-Est dans l’actuel contexte de crise financière.

La seconde stratégie d’intégration régionale a vu le jour à l’initiative de l'Australie et des Etats-Unis, qui ont créé dès 1989, avec 13 autres Etats de l’aire pacifique, la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (Asia-Pacific Economic Cooperation, APEC), une organisation intergouvernementale informelle qui, par le dialogue, vise à faciliter la croissance économique, la coopération, les échanges et l'investissement dans la région et qui, à la différence d'autres organisations économiques multilatérales, fonctionne exclusivement sur la base d’engagements non contraignants, du dialogue ouvert et du respect égal pour les vues de tous les participants. Les rencontres annuelles des dirigeants ont jeté les bases d'un dialogue économique axé sur les résultats qui repose sur une prospérité partagée, sur la transparence, sur l'intégration économique régionale et sur l'appui à un système commercial mondial encadré par des règles, celles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’APEC comprend aujourd’hui 21 membres parmi lesquels on retrouve tous les pays de l’aire pacifique qui ont enregistré en 2007 un PIB supérieur à 50 milliards de dollars (à la seule exception de la Colombie). C’est en marge d’un sommet de l’APEC, celui de 2002 au Mexique, que des discussions à caractère économique ont été entamées entre le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour (rejoints ensuite par Brunei), et c’est à l’occasion d’une réunion des ministres du Commerce de l’APEC à Jeju (Corée du Sud) en juin 2005, qu’a été annoncé officiellement le succès des négociations et la conclusion du Trans-Pacific Strategic Economic Partnership Agreement (Trans-Pacific SEP) entre ces quatre Etats. Cet accord commercial fait figure de modèle en vue d’une intégration économique de toute l’aire pacifique. D’autres pays, à commencer par les Etats-Unis qui ont déjà entamé des négociations, envisagent de se joindre à cet accord. L’Australie, le Pérou, le Canada et le Viêt Nam se montrent également intéressés… Nous percevons donc bien que l’APEC vise, avec le soutien des Etats-Unis, à mettre sur pied une zone de libre-échange Asie-Pacifique (Free Trade Area of the Asia-Pacific, FTAAP) et que cette orientation est perçue comme une volonté politique manifeste des Etats-Unis de freiner les ambitions chinoises d’avancer sur la voie d’une reconfiguration des pays de l’Asie orientale qui aboutirait à une intégration régionale purement asiatique.

Il est à remarquer que la Russie, absente de la Communauté de l’Asie de l’Est sous quelque forme que ce soit, a par contre rejoint l’APEC en 1998. La présence du Président russe, Dmitri Medvedev, au sommet de l’APEC qui s’est tenu à Lima en novembre 2008 semblerait manifester un intérêt renouvelé de la Russie pour l’aire pacifique où elle est apparue peu présente ces dernières années. Par le biais de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui rassemble, outre la Russie, la Chine et quatre pays d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan et Tadjikistan), Moscou demeure par contre très présente à la périphérie nord-occidentale de l’aire pacifique.



Conclusion


Mers et océans constituent-ils des traits d’union ou des barrières ? L’exemple du Pacifique montre que cette question soulève en fait un faux problème. L’évolution récente des échanges au sein de l’aire pacifique montre bien qu’aujourd’hui, un océan, aussi vaste soit-il, ne constitue en rien une barrière. Encore faut-il que les partenaires situés de chaque côté du dit océan disposent de la taille économique critique et du niveau de développement qui assurent l’efficience et la rentabilité de tels échanges sur d’aussi longues distances. Faux problème aussi dans la mesure où c’est la voie maritime qui est aujourd’hui, plus que jamais, la voie la plus commode et la plus économique pour le transport des marchandises sur de longues distances. Ces données « techniques » nous amènent à identifier des aires de développement centrées sur un océan, comme l’aire atlantique ou l’aire pacifique. Une aire atlantique a pu être identifiée parce que, à un moment donné de l’histoire, ce sont deux pôles riverains de l’Atlantique, l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord-Est qui ont constitué les régions les plus développées et les plus dynamiques du monde, la traversée de l’Atlantique représentant le plus court chemin pour les relier. Une autre aire, « pacifique » celle-là, apparaît de nos jours tout simplement parce que c’est l’océan du même nom qui constitue désormais l’axe majeur et le vecteur essentiel des échanges entre le pôle de l’Asie orientale en forte croissance et celui de l’Amérique du Nord toujours dynamique ! Le fait que l’Europe soit parvenue à un degré d’intégration économique et politique beaucoup plus élevé que les autres grands pôles de développement de la planète, tend à l’individualiser plus fortement, voire à l’isoler : l’essentiel de ses échanges se font désormais en interne et pas avec l’Amérique du Nord et encore moins avec l’Asie du Nord-Est7. Cette situation accentue l’impression que l’on peut avoir d’une intégration accrue de l’aire pacifique.



Référence bibliographique :


COSAERT P., dir., Les enjeux du Pacifique, Editions Ellipses, Paris 2009, 352 p.

1 D’une superficie d’environ 181 millions de km2 (en incluant l’océan Antarctique), l’océan Pacifique constitue la plus vaste étendue d’eau de la planète, près de la moitié de la surface totale des océans. Dans sa plus grande largeur (des Philippines à Panama), l’océan mesure 17 500 km, soit près de la moitié de la circonférence terrestre.

2 Pour les géographes, l’Asie orientale correspond à l’Asie des moussons, du Japon au nord à l’Indonésie au sud. Elle n’inclut que la partie humide et densément peuplée de la Chine, soit en gros le tiers oriental du territoire de la République populaire de Chine. Cette Asie orientale couvrirait ainsi à peine plus de 8 millions de km2 (6 % des terres émergées), guère plus que l’Europe hors Russie (5,9 millions de km2) mais compterait environ 2 milliards d’habitants (30 % de l’humanité), près de 4 fois plus que l’Europe hors Russie (530 millions d’habitants).

3 Si ce n’est durant les années qui suivirent immédiatement la Seconde Guerre mondiale, mais la suprématie américaine fut alors très vite remise en question : au plan politique par la victoire des communistes en Chine, au plan économique par le « miracle » japonais.

4 Cinq des dix principaux ports à conteneurs des Etats-Unis (dont les deux premiers, Los Angeles et Long Beach) sont situés sur la côte pacifique, quatre sur l’Atlantique et un sur le golfe du Mexique.

5 Ce sont les navires en provenance ou à destination de l’Asie qui sont aujourd’hui les plus nombreux à emprunter le canal. Les flux inter-côtiers états-uniens ne représentent plus que 1,5 % du trafic.

6 Concept initié par Kobayashi Yotaro, le charismatique dirigeant de Fuji-Xerox qui prône par ailleurs une amélioration des relations avec la Chine et un équilibre harmonieux à trouver justement par le Japon entre la Chine et les Etats-Unis.

7 L’essentiel des échanges de marchandises de l’Europe (et en particulier de l’Union européenne) s’effectue en interne. En valeur, c’est à peine plus du quart des échanges de l’Europe qui se font avec des partenaires situés hors du continent, ce qui relativise l’importance des pays de l’Amérique du Nord et même de l’Asie orientale comme partenaires extérieurs principaux. La petite Suisse (7,6 millions d’habitants !) apparaît ainsi comme étant le deuxième partenaire commercial de l’Union européenne (à 27) juste après les Etats-Unis mais bien avant la Chine ou le Japon !



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