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La mer plus jamais recommencée

Philippe Cury


Directeur de recherche à l'IRD

Directeur du CRH

Centre de Recherche Halieutique Méditerranéenne et Tropicale

IRD - IFREMER & Université Montpellier II

Avenue Jean Monnet,

BP 171

34203 Sète Cedex

France

Email: Philippe.Cury@ird.fr ou/or Philippe.Cury@ifremer.fr

www.crh-sete.org



Si la mer, vue du rivage, continue à « danser au fond des golfes clairs », sous la surface, c’est une tragédie silencieuse et invisible qui se joue : à force d’être mangée par l’homme, la mer se vide de ses poissons.


Autrefois les ressources halieutiques paraissaient tellement abondantes et les poissons tellement prolifiques qu’il était impensable que les pêcheries puissent entamer la manne océanique. Les ressources marines semblaient se régénérer instantanément. Dans L’Histoire naturelle des animaux (1756), Arnault de Nobleville et Salerne décrivent l’abondance des harengs en termes imagés : « On peut dire que leur nombre est véritablement infini, c’est-à-dire qu’il surpasse tous les nombres connus; et quelque dénombrement qu’on en voulût faire, on ne pourrait dire autre chose sinon que leur quantité surpasse celle des étoiles visibles et télescopiques du firmament ». L’homme flottait entre deux mondes infinis, celui des cieux et celui des océans, qu’il avait pour projet de conquérir. Le temps des grandes expéditions commençait. Les navigateurs, au cours de leurs longs périples à travers les océans voyaient des ‘murs’ de poissons ou encore des hordes de baleines, réveillant les imaginations à leur retour sur la terre ferme. Daubenton dans l’Encyclopédie (1751-1772) consacre aussi une longue rubrique aux harengs, où il souligne déjà que la pêche ne prélève qu’une toute petite partie de ces immenses effectifs que recèlent les océans: « Quoique les pêcheurs prennent une très grande quantité de harengs, on a calculé que la proportion du nombre des harengs pris par tous les pêcheurs dans leur route est au nombre de toute la troupe lorsqu’elle arrive du Nord, comme un est à un million ; et il y a lieu de croire que les gros poissons tels que les marsouins, les chiens de mer, en prennent plus que tous les pêcheurs ensemble. ». Les ressources étaient inépuisables et l’action de l’homme marginale, on pouvait donc conquérir les océans en toute légitimité. De plus toutes ces myriades de poissons, petits ou grands, renfermaient individuellement des milliers voire des millions d’œufs. Les poissons semblaient tellement féconds que certains auteurs y voyaient une menace directe pour la mer ; les pays devaient combattre les envahisseurs en développant la pêche. Un peu comme il faut supprimer des cafards qui pullulent et pourrissent les aliments, les poissons devaient être pourchassés pour maintenir la salubrité des mers. Il y a dans les écrits de Michelet une sorte de stupéfaction, presque d’effroi, devant les énormes quantités de harengs. Leur fécondité lui apparaissait tellement monstrueuse qu’« ils arriveraient en fort peu de générations à combler, solidifier l’océan, ou à le putréfier, à supprimer toute race et à faire du globe un désert ». On retrouve ce type de stéréotype porté à son paroxysme dans le Grand Dictionnaire de Cuisine d’Alexandre Dumas (1871) : « On a calculé que si aucun accident n’arrêtait l’éclosion de ces œufs et si chaque cabillaud venait à sa grosseur, il ne faudrait que trois ans pour que la mer fût comblée et que l’on pût traverser à pied sec l’Atlantique sur le dos des cabillauds. » L’homme avait trouvé des arguments pour légitimer la conquête des océans contre un ennemi envahissant. La guerre contre les habitants des mers ne faisait que commencer.


Rien ne put arrêter l’homme, il y eut bien sûr des obstacles climatiques et techniques qui parfois freinèrent son accession à la suprématie des océans. En l’espace d’un siècle, loin des regards, des ressources qu’on pensait inépuisables ont été poussées au bord de l’effondrement. La période industrielle se caractérise par une intensification de l’exploitation des côtes et de tous les océans, liée à demande mondiale des ressources marines toujours croissante. En pêchant toujours plus loin, toujours plus profond, et à présent toujours plus « petit », l’homme est en train de transformer les océans du globe en désert liquide. Aujourd’hui les captures mondiales stagnent malgré un effort de pêche qui s’accroît de façon vertigineuse. La technologie a permis d’améliorer la vie en mer mais également l’efficacité de pêche des bateaux qui est devenue un problème récurrent au niveau planétaire. Il y a trop de bateaux de pêche suréquipés qui sont devenus trop efficaces pour des ressources halieutiques qui ne cessent de se raréfier. Dans toutes les pêcheries du monde, il y a trop de filets, de palangres, de chaluts, trop d’usines qui transforment le poisson. La bataille contre les poissons est gagnée d’avance. On peut désormais pêcher à presque toutes les profondeurs, dans tous les milieux, sous la glace, dans les canyons, dans des zones de croches où il était auparavant impensable d’accéder sans risquer de perdre ses engins de pêche. La navigation et le positionnement par satellite, les cartes des fonds marins, les capteurs attachés aux engins de pêche, les moyens de détection acoustique, les radars, les sonars et le GPS ont multiplié les capacités de pêche de manière exponentielle. Au Pérou la plus grande pêcherie du monde qui débarque annuellement de 8 à 10 millions de tonnes d’anchois, l’activité de pêche ne dure que cinquante jours, temps suffisant pour récolter la manne, le reste du temps les bateaux sont à quai. Les flottes mondiales possèdent aujourd’hui une capacité technique qui est estimée à deux fois celle requise pour capturer les ressources marines à un niveau durable. Malgré cela, la « course à l’armement » se poursuit et ne laisse aucune chance aux poissons.


La technologie qui était supposée régler les problèmes de l’humanité est venue en créer à l’échelle planétaire. Les chiffres sont alarmants et les rapports sans appel. Les trois-quarts des ressources marines sont aujourd’hui pleinement exploités voire très surexploités, le rapport publié en 2009 par les Nations Unies indique que cette situation se dégrade inexorablement. Au niveau de nos mers communautaires le bilan est désastreux avec plus de 88% des stocks surexploités en Mer du Nord, les prises ont chuté de moitié en trois décennies. Les pays du sud sont vidés de leur poisson au profit des pays du nord afin de garnir des poissonneries qui ont de plus en plus de mal à s’approvisionner. L’activité de pêche est destructrice des habitats et de la biodiversité, en privilégiant des engins de pêche peu sélectifs comme les chaluts qui rejettent des quantités énormes de poissons, de crustacés ou d’autres animaux aquatiques non commercialisables. On rejette en mer entre 10 et 27 millions de tonnes d’animaux marins morts par an. Le gâchis est immense, pour 186 millions de poissons et céphalopodes péchés en 2007 par les chalutiers anglais en mer du Nord, 117 millions d’individus sont rejetés en mer; les deux tiers des individus pêchés par la pêcherie de langoustine dans la grande vasière du golfe de Gascogne sont mis par dessus bord. Depuis longtemps on savait la pêche destructrice, mais son intensité était insoupçonnée. La froideur des statistiques révèle l’ampleur du phénomène. Le chalutage couvre annuellement la moitié du plateau continental, ce qui représente cent cinquante fois la surface de déforestation par an, en détruisant les coraux et les habitats des fonds sous marins. Certaines zones productives peuvent être pêchées jusqu’à huit fois par an en Mer du Nord et même jusqu’à plus de cent fois dans certains estuaires, un acharnement qui laisse bien peu d’espoir pour le renouvellement de la vie marine. Mais les dégâts restent invisibles.


Ce contexte engendre la rareté et modifie l’attractivité que certains consommateurs peuvent avoir envers des produits dont les prix s’enflamment. La vessie natatoire du bahaba chinois (poisson tambour, famille des Sciaenidés de grande taille) atteint 64 000 dollars le kilo, et les œufs d’esturgeon dépassent maintenant 3 500 livres le kilo à l’aéroport de Londres. L’apparition sur la liste des espèces vulnérables ou en danger d’extinction de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) de plusieurs espèces de poissons comme la morue de l’Atlantique (Gadus morhua), le haddock de la mer du Nord (Melanogrammus aeglefinus), les thons rouges du Sud (Thunnus maccoyii), plusieurs espèces de requins ou bien encore le mérou géant (Epinephelus itajara) marque un tournant. Les espèces qui étaient communes et consommées régulièrement disparaissent des assiettes. Les restaurant étoilés se tournent de plus en plus vers ces mets de choix. Si la morue déserte les fonds des océans, certains restaurants n’hésitent pas à la mettre sur la carte de leurs menus prestigieux. Aujourd’hui la liste rouge comporte plus de 100 espèces de poissons marins qui ont vu un important déclin de leur abondance ou dont des populations locales se sont éteintes. Les espèces surexploitées se font de plus en plus discrètes et l’extinction de nombreuses espèces marines se profile.


La mer se comporte comme un château de cartes: s’il n’y a plus de grands poissons prédateurs comme les requins, les morues et les merlus, et si l’on surexploite des espèces qui ont un rôle dans la stabilité des écosystèmes, alors elle peut durablement se transformer et perdre de sa belle productivité. Plusieurs espèces de mammifères marins ou espèces de grandes tailles (baleines, dugongs, vaches de mer, crocodiles, tortues marines, morues, espadons, requins, raies, etc) sont maintenant fonctionnellement éteintes dans de nombreux écosystèmes, provoquant de nombreuses perturbations. Des changements profonds de la dynamique des écosystèmes interviennent et la production des océans est alors durablement modifiée. Les éponges, les macroalgues, les détritus, les méduses, les microbes sont alors favorisés et deviennent très abondants voire dominants dans les écosystèmes. Les écosystèmes côtiers exploités sont alors dominés par des espèces à vie courte (poissons pélagiques, crevettes, poulpes par exemple) au détriment d’espèces à vie longue et de grande taille (poissons démersaux tels les merlus, mérous, morues, etc.) ou bien ils se transforment en une immense étendue d’eau boueuse remplie d’algues toxiques et de méduses. La vie marine, c’est comme un grand faisceau de liens qui s’entretiennent les uns les autres, a force de les perturber ou de les supprimer, il ne reste que le vide sidérale d’une eau bleue de la haute mer ou bien la turbidité des eaux côtières.



A force de penser que le poisson est une question subsidiaire à la gestion des ressources et de croire que la nature continuera de produire quoique l’on fasse, on est en train de sacrifier notre dernière activité de prélèvement d’une ressource sauvage. Le coût écologique de la pêche et de l’inaction en matière de gestion se traduit par un coût social et économique exorbitant. En 2008, la Banque mondiale estime à 50M$/an la différence entre le bénéfice économique réel des pêches maritimes, et le bénéfice que l’on pourrait en attendre si elles étaient gérée de façon durable. Un énorme perte et gâchis quand on sait que le produit de la pêche est de l’ordre de 85M$. La rentabilité de l’activité de pêche est devenue problématique et il est difficile d’envisager un futur pour les ressources marines. Un groupe de chercheurs canadiens n’hésitent pas à dire que si les tendances lourdes observées dans la plupart des pêcheries se poursuivent, elles fermeront les unes après les autres. La pêche en milieu marin pourrait ainsi devenir une activité récréative à l’aube de 2050, à l’instar de ce qu’est devenue la chasse en milieu terrestre il y a deux mille ans. Certains politiques confient volontiers que ce secteur d’activité est voué à une fin programmée.


La pêche continue de jouer un rôle vital pour l’alimentation humaine en nourrissant plus d’un milliard d’êtres humains. Pour produire annuellement quelque 85 millions de tonnes de poissons sauvages (du poisson bio !), il faudra se résoudre à gérer l’exploitation des ressources renouvelables marines de manière efficace. Le temps des razzias qui a démarré dès que l’homme a mis un bateau de pêche en pleine mer il y a plus de mille ans, doit cesser.


Dans ce contexte une vision s’est récemment imposée : celle d’une exploitation viable des ressources et respectueuse des écosystèmes marins. Cette utopie des temps modernes s’appelle l’approche écosystémique des pêches. Elle prétend respecter les multiples formes vivantes et nous promet une réconciliation entre l’exploitation et la conservation des espèces. Un vaste défi qui ne fait que démarrer, mais qui permettrait de changer nos relations avec la nature. Certains sont restés dubitatifs. Pourtant, elle n’est pas le fait de quelques écologistes en mal de reconnaissance ou de lobbies, mais celui d’une volonté internationale sous l’égide des Nations unies. Les écosystèmes sont aujourd’hui reconnus comme l’échelle appropriée pour l’intégration des connaissances scientifiques et la gestion des ressources renouvelables. L’approche écosystémique des pêches a émergé avec la déclaration de Rio de 1992 (Agenda 21) et le Code de conduite des pêches responsables de la FAO en 1995. Le rôle et l’importance des AEP ont été reconnus par quarante-sept pays, lors de la Conférence sur les pêches responsables dans les écosystèmes marins qui s’est tenue à Reykjavík en octobre 2001. Afin d’éviter toute dérive dans son application et de contraindre les États, un objectif de restauration des stocks de poissons effondrés à l’aube 2015 et d’établissement des réseaux de réserves marines pour 2012 a été fixé. Dorénavant, il ne s’agit plus de bonnes intentions, les différents États doivent respecter leurs engagements.


De manière plus directe et plus circonscrite que le réchauffement climatique, la surpêche et ses multiples conséquences conduisent les hommes à s’interroger sur la place et le rôle qu’ils tiennent sur notre planète. L’océan est un monde immense encore irrémédiablement étranger aux humains qui en extraient chaque jour les dernières richesses. Les lois auxquelles obéit la faune marine sont très différentes de celles qui gouvernent le monde terrestre. L’espèce humaine va-t-elle exploiter ses ressources vivantes jusqu’à épuisement ou saura-t-elle au contraire les préserver ? C’est à cette question vitale qu’il nous faudra répondre dans la prochaine décennie car le temps nous interpelle brutalement.


Il existe des propositions concrètes pour sauver les pêches et les écosystèmes marins. Il faudra tout d’abord rétablir le dialogue rompu de longue date entre les pêcheurs, les scientifiques et les décideurs politiques. L’affrontement entre les ‘amis des pêcheurs’ et les ’amis des poissons’, et la politique française du maintien à tout prix de la ‘paix sociale’ au mépris de l’état des ressources ont profondément altéré le dialogue. Il faudra que les pêcheurs deviennent les premiers acteurs d’une pêche responsable respectueuse des ressources, exploitées ou non. La responsabilité est aussi politique et il faudra construire les nouveaux outils de la décision politique et modifier en profondeur les droits d’accès aux ressources renouvelables en cassant la tragédie de l’accès libre. Les océans restent trop méconnus et la recherche trop indispensable à la gestion des pêches pour ne pas faire de l’halieutique une véritable priorité. Il faudra également que les pouvoirs publics exercent leurs prérogatives. En France, comme dans d’autres pays, les pouvoirs publics doivent arrêter, dans l’intérêt des pêcheurs eux-mêmes, de considérer que la ressource est une question subsidiaire de l’accompagnement social de la filière de la pêche. Enfin les citoyens doivent être mieux informés et responsables. La labellisation des produits de la mer permettra d’acheter non pas uniquement avec nos estomacs mais également avec notre conscience. La formation du grand public mais également celle de nos élites aux enjeux environnementaux est cruciale pour résoudre la crise environnementale actuelle.


L’exploitation des poissons marins s’est faite à l’instar d’une extraction minière. Sans relâche nous avons puisé dans une manne invisible. La traque a été redoutable et les refuges des poissons se sont réduits à mesure de nos conquêtes océaniques. La nature a été progressivement été acculée dans ses moindres retranchements suite à une guerre devenue planétaire. L’issue était prévisible. La maîtrise des océans est devenue totale et la belle productivité des océans s’est évanouie progressivement. Les bateaux des touristes ont progressivement remplacé les bateaux de pêche devenus inutiles, nos poissonneries ont importé des poissons d’ailleurs ou provenant de l’aquaculture donnant l’illusion que rien ne semblait changer dans les ports ou sur les étals des poissonneries. Nous avons vidé les océans de leurs poissons. Notre propre évolution a été sans projet, si ce n’est celui des razzias et des pillages. Aujourd’hui il semble que cette évolution est révolue mais que nous avons bien du mal à en infléchir la destinée tragique. La maîtrise des océans pourrait pourtant aujourd’hui trouver un sens nouveau, celui d’une réconciliation entre l’homme et les océans. Cela suppose toutefois que l'homme parvienne d'abord à maîtriser les processus de l'évolution non biologique (technique, technologique, économique, sociale, politique, etc.), dont il paraît à l'heure actuelle être le jouet et tout le monde marin avec lui. Un renouveau salutaire si l’on souhaite que les poètes chérissent à jamais l’éternel recommencement des océans.


Cury P. & Y. Miserey. 2008. Une mer sans poissons. Calmann-Levy.








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