Energie et environnement : le dilemme de l’Espagne
Energie et environnement : le dilemme de l’Espagne
Michel Deshaies Université de Nancy2
 mideshaies@wanadoo.fr
Résumé
résumé :

Depuis les années quatre-vingt, les préoccupations environnementales ont une influence croissante sur la politique énergétique espagnole. Après avoir décidé en 1983 un moratoire sur le nucléaire, l’Espagne s’est engagée dans une politique très volontariste de développement des énergies renouvelables. Elle est l’un des pays au monde ayant la plus forte capacité de production d’électricité à partir des éoliennes; si bien que les aérogénérateurs alignés sur les reliefs de la péninsule ibérique sont devenus en quelques années des éléments caractéristiques des paysages espagnols. D’autres énergies renouvelables comme le solaire pour lequel l’Espagne possède un fort potentiel, se développent rapidement. Cette politique apparemment exemplaire de réduction de l’impact environnemental de la production d’électricité a en fait des effets très limités. La part des énergies renouvelables dans la production totale (6,5% en 2006) reste très faible et a même régressé depuis 1990, car leur développement est très en deçà de la progression de la consommation d’électricité et plus globalement d’énergie.

En effet, du fait de sa modernisation et de son essor économique depuis les années quatre-vingt-dix, l’Espagne est également l’un des pays de l’Union européenne qui a connu la plus forte progression de sa consommation d’énergie. Avec une augmentation de 50% de ses émissions de gaz à effet de serre depuis 1990, l’Espagne est très loin de remplir l’objectif pourtant peu ambitieux qui lui a été fixé dans le cadre du Protocole de Kyoto. Si l’accroissement de la consommation d’énergie est largement dû au développement des transports routiers, la progression de la consommation d’électricité, qui a doublé depuis 1990, joue aussi un rôle non négligeable dans ce bilan décevant. En effet, une part importante de l’électricité (environ 30%) est produite avec des sources d’énergie polluantes comme le charbon et le pétrole, dont la progression a été forte. En fait, l’essentiel de l’accroissement de la demande d’électricité a pu être satisfait par le développement massif des centrales thermiques au gaz naturel qui est devenu, en quelques années, la première source de production électrique.

Dans l’avenir, l’accroissement de la consommation d’énergie ne pourra que très partiellement être couvert par les énergies renouvelables et supposera le recours de plus en plus massif à des importations coûteuses et polluantes d’hydrocarbures. C’est pourquoi, la levée du moratoire sur le nucléaire est de plus en plus évoquée (par exemple dernièrement par l’ancien premier ministre Felipe Gonzales), afin de relancer une source d’énergie non émettrice de dioxyde de carbone. En effet, malgré le recours aux énergies renouvelables, le nucléaire risque de rester indispensable pour à la fois ne pas trop augmenter les émissions polluantes et ne pas encore accroître une dépendance énergétique déjà extrêmement forte. L’opinion publique espagnole reste cependant très partagée sur cette question à forte symbolique environnementale.


Introduction

Les préoccupations croissantes concernant l’impact du système énergétique sur l’environnement, notamment du fait des émissions de dioxyde de carbone qu’il génère, ont conduit depuis la fin des années 1990, de plus en plus de pays à mettre en place une politique visant à les réduire. Dans cette volonté de limiter les émissions de gaz à effet de serre pour « protéger le climat »  qui s’est exprimée par la signature du Protocole de Kyoto en 1997, l’Union européenne a la volonté de jouer un rôle international exemplaire. En conséquence, elle a pris des engagements très ambitieux puisque lors du sommet de Bruxelles des 8 et 9 mars 2007 le Conseil européen a adopté l’objectif, à l’horizon 2020, de réduire de 20% les émissions de gaz à effet de serre et de porter simultanément à 20% la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique totale.

L’exemple de l’évolution du système énergétique de l’Espagne permet d’illustrer les limites auxquelles se heurtent les ambitions affichées et les déclarations de bonnes intentions concernant la réduction des émissions polluantes et le développement des énergies renouvelables. En effet, depuis les années quatre-vingt, les préoccupations environnementales ont une influence croissante sur la politique énergétique espagnole et le pays s’est engagé dans une politique très volontariste de développement des énergies renouvelables. L’Espagne est ainsi l’un des pays au monde ayant la plus forte capacité de production d’électricité à partir des éoliennes, tandis que d’autres énergies renouvelables comme le solaire se développent rapidement. Pourtant, cette politique apparemment exemplaire de réduction de l’impact environnemental de la production d’électricité a en fait des effets très limités ; si bien que l’Espagne est très loin de remplir l’objectif pourtant peu ambitieux qui lui a été fixé dans le cadre du Protocole de Kyoto.

Dans le cadre de cette conférence on montrera l’importance des efforts réalisés par l’Espagne en matière de développement des énergies renouvelables qui sont devenues des éléments de plus en plus présents dans les paysages espagnols. On expliquera ensuite pourquoi, malgré ces efforts, les résultats en matière de réduction de l’impact environnemental sont si décevants et dans quelle mesure cela risque de peser sur le débat ouvert concernant la politique énergétique du pays.


1 – un essor exemplaire des énergies renouvelables


    1. – le gel du nucléaire

Comme dans beaucoup d’autres pays européens, les préoccupations environnementales ont, depuis les années quatre-vingt, une influence croissante sur la politique énergétique espagnole. Ce souci environnementaliste s’est d’abord traduit par une défiance vis-à-vis de l’utilisation du nucléaire pour la production d’électricité. En effet, bien que l’Espagne possède le quatrième parc européen de centrales nucléaires, la pression d’une partie de l’opinion publique, hostile à l’utilisation du nucléaire civil, a conduit le gouvernement socialiste à décréter en 1984 un moratoire sur la construction de nouveaux réacteurs. L’accident de la centrale ukrainienne de Tchernobyl en 1986 et l’incident survenu en 1989 sur le réacteur espagnol Vandellos 1 ont confirmé cette défiance ; ce qui s’est traduit par un renouvellement du moratoire en 1992. De ce fait, cinq projets de construction de nouveaux réacteurs ont été annulés en 1994 et dans la perspective de trouver une alternative au nucléaire, le gouvernement s’est engagé dans une politique très volontariste de développement des énergies renouvelables. Mais entre temps, les inquiétudes concernant le réchauffement climatique lié à l’essor des émissions de dioxyde de carbone sont passées au premier rang des préoccupations environnementales. Aussi, dans le cadre de sa stratégie de lutte contre l’effet de serre présentée au Parlement en 1998, le gouvernement a-t-il préconisé la prolongation de la durée de vie des réacteurs existants, se différenciant ainsi de la politique allemande de sortie du nucléaire. C’est pourquoi, en dehors du réacteur Vandellos 1, seuls de petits réacteurs de recherche ont été démantelés. Si le parc nucléaire espagnol est ainsi resté le même depuis la fin des années 1980, sa production a toutefois légèrement augmenté d’environ 10% depuis 1990. Mais cette légère progression est loin de suivre l’augmentation de la consommation ; si bien que la part du nucléaire dans la production d’électricité espagnole a fortement reculé passant de 36% en 1990 à seulement 20% en 2006.


1.2 – le puissant essor de l’énergie éolienne

En conséquence, l’Espagne a cherché une alternative au nucléaire en développant l’un des plus ambitieux programmes européens de production d’électricité à partir de sources d’énergie renouvelable. Avec une part de 20% de la consommation totale en 2007, elle est d’ailleurs l’un des pays européens où les énergies renouvelables sont les plus importantes, en tout cas bien supérieure à ce qu’elles représentent en France (13,3%), en Italie (13,7%) ou en Allemagne (12%). Cette place des énergies renouvelables dans la production d’électricité s’explique d’abord par l’importance de l’hydroélectricité qui est toutefois très variable d’une année à l’autre en fonction des conditions météorologiques et des variations interannuelles des précipitations et des débits des fleuves espagnols. Entre 1993 et 2006, la production hydroélectrique a ainsi varié du simple au double avec un maximum de 44 TWh en 2003 suivi par un minimum de 23 TWh en 2005. Les conditions climatiques de la péninsule ibérique ne permettant plus guère d’augmenter ce potentiel hydroélectrique sujet à de grandes variations interannuelles, c’est donc essentiellement d’autres sources d’énergie renouvelable que l’on a cherché à développer depuis la fin des années 1990.

L’essor le plus spectaculaire est celui de l’énergie éolienne dont la capacité de production s’est accrue très rapidement, dans des proportions en tout cas très supérieures à celles des autres énergies renouvelables (figure 1). En 10 ans seulement, de 1997 à 2007, la capacité de production des éoliennes est passée de 427 MW à 15 145 MW avec même plus qu’un doublement de la puissance installée depuis 2003 (figure 2). L’Espagne possède ainsi la deuxième puissance installée de production d’électricité à partir d’éoliennes en Europe et dans les dernières années elle s’est beaucoup rapprochée de l’Allemagne qui reste encore en tête bien que la progression de l’Espagne soit maintenant plus rapide. L’éolien a ainsi fourni 8% de la consommation d’électricité en 2006 et avec une production de 26 407 GWh, soit 10% de la consommation en 2007, l’éolien a même pour la première fois dépassé l’hydroélectricité. L’objectif très ambitieux du Plan des Energies Renouvelables est d’atteindre une production de 41 000 GWh en éolien en 2010, soit 22% de la consommation.

Le fort développement de l’éolien en Espagne s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs. D’une part d’importantes disponibilités en espaces relativement venteux et peu peuplés où il a été facile d’implanter des éoliennes sans rencontrer de résistance. Dans les communautés villageoises des plateaux de la Meseta où l’agriculture a fortement décliné au cours des dernières décennies, l’implantation de parcs éoliens a même été saisie comme une opportunité pour valoriser des terrains agricoles abandonnés ou de faible intérêt comme les crêtes qui dominent les plateaux. Mais ce sont surtout les plans successifs de développement éolien mis en place par le gouvernement qui ont constitué le cadre juridique favorisant l’implantation des parcs et leur raccord au réseau.


petite hydraulique1 biomasse solaire éolienne


Figure 1 : évolution annuelle de la production d’électricité à partir des sources renouvelables en Espagne : hydraulique, biomasse, solaire, éolienne (en GWh) (source : AEE)


Figure 2 : Puissance installée totale et croissance annuelle des capacités de production d’électricité à partir des éoliennes en Espagne de 1997 à 2007 (puissance installée en MW) (source : AEE, APPA) : en bleu nouvelles capacités installées, en rouge puissance installée totale.




Figure 3 : évolution de la production d’électricité hydraulique et éolienne en Espagne de 1990 à 2006 (en TWh/an)



 

Communauté

1998

1999

2000

2001

2002

2007



Andalousie

112

122

142

150

166

1459,71



Aragon

135

183

203

412

893

1723,54



Asturies




24

74

277,96



Baléares





 

3,65



Canaries

68

82

110

117

127

133,24



Cantabrie





 

17,85



Castilla-la Manche


34

298

443

610

3131,36



Castilla y León

29

69

227

299

571

2818,67



Catalogne

35

60

60

72

75

347,44



Ceuta y Melilla





 




C. Valencienne


2

3

3

3

590,94



Extremadura





 




Galice

217

398

608

685

1077

2951,69



La Rioja



24

74

204

446,62



Madrid





 




Murcie

5

5

13

13

13

152,31



Navarre

237

336

450

568

686

937,36


 

Pays Basque

 

0

24

24

27

152,77



TOTAL

838

1291

2162

2884

4526

15 145,1



Tableau 1 : Puissance des éoliennes installées par province de 1998 à 2007 (en MW) (sources : CNAE, REE, AEE) – extrait de Herrero (2007).



Figure 4 : évolution de la puissance annuelle installée de 2004 à 2007 par Communauté Autonome. (en MW) (Source : AEE, REE), réalisation : Herrero (2007).

Figure 5 : répartition de la puissance installée des éoliennes par Communauté Autonome et vitesse du vent en 2007


Mais la politique de l’Etat espagnol a été très inégalement suivie d’effet suivant les régions. En effet, la répartition des éoliennes et de la puissance installée sur le territoire espagnol est très inégale puisque 59% du total sont concentrés dans les trois premières régions : Castilla-La Mancha, la Galice et Castilla y León. Si l’on y ajoute les deux régions suivantes, l’Aragon et l’Andalousie, on atteint même 80% de la puissance totale installée. Ces inégalités ne reflètent que très partiellement les inégalités des conditions climatiques et bien entendu des conditions de vent. Certes, la Galice qui possède de loin le plus fort potentiel éolien arrive aux premiers rangs (et est même restée longtemps en tête jusqu’en 2007). Mais à l’inverse, les provinces atlantiques à fort potentiel comme la Cantabrie, les Asturies ou le Pays basque ont très peu d’éoliennes. L’essor de l’éolien s’est fait principalement sur les plateaux relativement moins venteux de la Meseta intérieure en Castille, où de grands alignements d’éoliennes se sont implantés sur les barres appalachiennes (photo 1). De la même façon, les régions du littoral méditerranéen, à potentiel important, sont également dépourvues d’éoliennes. En effet, même si le gouvernement central a mis au point une législation favorable à l’essor de l’éolien, ce sont en définitive les Communautés Autonomes qui déterminent les politiques de développement de l’éolien. Alors que certains gouvernements régionaux ont été précocement favorables à l’éolien, d’autres sont restés longtemps hostiles ou le sont encore pour des raisons diverses. La présence du tourisme dans les régions littorales méditerranéennes par exemple a incontestablement constitué un frein important au développement de l’éolien qui est très peu développé en Catalogne, dans la province de Murcie, ou dans la Communauté Valencienne. On observera toutefois que récemment, il s’est fortement développé dans la Communauté Valencienne et plus encore en Andalousie qui, en 2007, a connu la plus forte progression de toute l’Espagne et représente désormais 10% de la puissance installée.


Photo 1 : éoliennes sur crête (photo Herrero, 2007)


Photo 2 : parc éolien (photo Herrero, 2007)



1.3 - l’essor récent du solaire

L’exploitation de l’énergie solaire a connu très récemment un essor spectaculaire, en particulier sous forme de grandes installations que l’on a vu se multiplier depuis 2006 seulement. En effet, malgré un potentiel particulièrement important, en particulier dans le sud du pays, en Andalousie ou dans la province de Murcie dans lesquelles il atteint le maximum européen, l’exploitation de l’énergie solaire était encore très peu développée en 2006, très loin de la capacité installée en Allemagne par exemple. Depuis lors, de nombreuses grandes installations ont été construites, ou sont en cours de construction. Il s’agit notamment de parcs photovoltaïques et thermoélectriques, ainsi que de très spectaculaires tours solaires. De 2006 à 2008, la puissance installée totale des parcs photovoltaïques est ainsi passée de 128 à 2 973 MW, avec un essor particulièrement impressionnant dans les deux premières régions, Castilla la Mancha (791 MW en 2008) et l’Andalousie (357 MW). Les plus grands parcs ont plusieurs dizaines de MW de puissance installée, comme celui de Lucainena de Las Torres près d’Almeria qui atteint 23 MW (photos 3 et 4). En 2008 l’Espagne comptait ainsi près d’un millier de grands parcs photovoltaïques, soit 80% du total mondial.

Photo 3 : montagne couverte de panneaux de cellules photovoltaïque à Lucainena de Las Torres près d’Alméria en Andalousie (photo : M. Deshaies, 2009)

Photo 4 : panneaux de cellules photovoltaïques à Lucainena de Las Torres (photo : M. Deshaies, 2009)


En Andalousie en particulier, deux autres technologies ont connu un grand essor. Plusieurs parcs thermoélectriques de très grandes dimensions ont été construits ou sont en cours de construction. Le principe consiste à concentrer les rayons du soleil pour chauffer à 250-300°C un fluide caloporteur dans un circuit primaire afin d’alimenter un circuit secondaire de vapeur pressurisée actionnant une turbine et un alternateur pour produire de l’électricité. Pour ce faire, on utilise des miroirs paraboliques de 4 à 6 m de haut (photos 5 et 6) et de 10 à 15 m de long. Dans les campagnes à l’ouest de Séville ou au sud de Guadix, de grandes unités industrielles de 50 MW comportant environ 7500 collecteurs solaires sont en cours de développement. L’un des plus grands parcs thermoélectriques, ANDASOL 1 près de Guadix (photo 6), est composé de six unités de 50 MW pour une puissance installée totale de 300 MW.


Photo 5 : « plantations » de miroirs concaves, à Sanlúcar la Mayor près de Séville (photo : M. Deshaies, 2009)


Photo 6 : centrale thermoélectrique Andasol près de La Calahorra à l’est de Guadix en Andalousie (photo : M. Deshaies, 2009)


Les projets les plus spectaculaires sont incontestablement les tours solaires qui reposent sur le principe de la concentration des rayons solaires en direction d’un seul récepteur placé au sommet d’une tour dépassant 100 m de hauteur (photo 7). La température qui atteint 600 à 1000 °C provoque l’échauffement d’un fluide transformé en vapeur et permettant d’actionner des alternateurs pour produire du courant électrique. Trois de ces tours ont été construites par la société Abengoa Solar à Sanlúcar la Mayor à 20 km à l’ouest de Séville avec une puissance installée unitaire de 11 à 20 MW (PS 20). La première de ces tours inaugurée en mars 2007 est la première centrale thermoélectrique commerciale du monde. Les 624 miroirs qui réfléchissent les rayons solaires au sommet de la tour couvrent une superficie de 75 ha. Le complexe de Sanlúcar la Mayor est actuellement en plein développement et devrait en 2013 comporter 8 centrales pour une puissance installée totale de 302 MW.

Cependant, malgré cet essor spectaculaire, les technologies solaires restent handicapées par la lourdeur des investissements, la forte consommation d’espace (suivant les technologies, de 1 à 7 ha par MW installé) et le coût relativement élevé du kWh produit ; si bien que ces installations se sont développées surtout pour bénéficier des subventions avantageuses attribuées par le gouvernement espagnol dans le cadre du plan énergies renouvelables 2005-2010. Le tarif préférentiel de rachat du courant produit par les centrales photovoltaïques était tellement attractif qu’il est en grande partie à l’origine de la multiplication des investissements par les sociétés industrielles, si bien que dès 2007 la puissance installée atteignait cinq fois les objectifs prévus pour 2010. En conséquence, le gouvernement espagnol a été amené à revoir à la baisse à la fin 2008 le prix de rachat du kWh photovoltaïque et de ne subventionner à partir de janvier 2009 que l’installation de 500 MW par an ; ce qui a été à l’origine d’un véritable « rush » sur les investissements solaires afin de profiter avant la fin de l’année 2008 du tarif préférentiel.



Photo 7 : nouvelles tours solaires Solucar, à Sanlúcar la Mayor près de Séville (photo A. Humbert, 2007). A droite la centrale PS 10 (11 MW) et à gauche la centrale PS 20 en cours de construction (20 MW).





2 – la forte croissance de la consommation énergétique et des émissions polluantes


Si l’on en juge d’après l’essor spectaculaire des énergies renouvelables, on pourrait considérer l’Espagne comme un pays modèle pour ce qui concerne la lutte contre le changement climatique. Pourtant, le plus frappant est que malgré ces efforts incontestables, la part des énergies renouvelables dans le bilan énergétique, non seulement n’a pas augmenté, mais a même baissé au cours des quinze dernières années. Alors qu’en 1990 les énergies renouvelables couvraient 7% de la consommation énergétique totale, cette part était tombée à 6,5% en 2006. Et pourtant, converties en t.e.p. (tonnes équivalent pétrole), les productions de l’ensemble des sources d’énergie renouvelable (hydraulique, solaire, éolien, biomasse) ont bien augmenté de 50% entre les deux dates. Mais cette progression spectaculaire a été en fait inférieure à celle de l’ensemble de la consommation énergétique intérieure qui, durant la même période, est passée de 89,7 à 143,9 millions de t.e.p., soit une augmentation de 60% (figure 6). Si l’on veut se rendre compte de la différence d’échelle entre l’essor des énergies renouvelables et l’augmentation de la consommation énergétique, il suffit de préciser que cette dernière a progressé de 54 millions de t.e.p. durant la période 1990-2006, alors que les énergies renouvelables n’ont permis de produire qu’un peu plus de 3 millions de t.e.p. supplémentaires, soit à peine 6% de la croissance de la demande énergétique !


Figure 6 : évolution de la consommation d’énergie primaire de l’Espagne de 1990 à 2006 (en millions de t.e.p./an)


L’importante croissance de la consommation énergétique espagnole est la rançon de la modernisation et de l’enrichissement du pays, particulièrement spectaculaire depuis son entrée dans l’Union européenne en 1986. L’essor économique et l’élévation générale du niveau de vie qui est maintenant supérieure à la moyenne de l’Union Européenne à 27, ont entrainé une rapide augmentation de la consommation finale d’énergie (+70%). Celle-ci concerne tous les secteurs, mais elle a été particulièrement importante dans les transports (+82% d’augmentation de 1990 à 2006) et les services (+138%), alors que même dans le secteur industriel où elle a été la plus modérée, elle a quand même progressé de 50% !

Source : Eurostat, conception et réalisation : M. Deshaies

Figure 7 : évolution de la consommation finale d’énergie en Espagne par secteurs, de 1990 à 2006 (en millions de t.e.p.)

L’une des principales conséquences de cette évolution de la consommation énergétique et notamment de la croissance des transports automobiles, est l’augmentation de la consommation de pétrole qui a progressé de 60% entre 1990 et 2006, passant de 48 à 78 millions de tonnes ; si bien que l’ensemble des produits pétroliers fournit presque la moitié de la consommation totale. Mais la source d’énergie qui a le plus progressé est de loin le gaz naturel, presque inexistant en 1990 et dont le volume consommé a triplé depuis 1998. Avec une part de 21% du bilan énergétique, équivalente à celle du charbon et du nucléaire réunis, le gaz naturel est ainsi devenu la deuxième source d’énergie du pays. Le gaz naturel, en grande partie importé d’Algérie, du Nigéria, du Qatar et d’Egypte, est utilisé principalement par l’industrie et pour produire de l’électricité, alors qu’il joue un rôle encore modeste pour la consommation domestique (pour le chauffage des maisons). Il en résulte que l’Espagne est devenue l’un des pays de l’Union européenne les plus dépendants des hydrocarbures.







Conception et réalisation : Herrero

Figure 8  : Évolution de la consommation d’énergie primaire et des sources d’énergie en Espagne (en ktep) (source : Ministère de l’Industrie, Tourisme et Commerce)


Source : Eurostat, conception et réalisation : Deshaies

Figure 9 : Part des différentes sources dans la consommation primaire d’énergie en Espagne en 2006


Si près de la moitié de la progression de la consommation énergétique de l’Espagne depuis 1990 est due aux besoins croissants de pétrole pour les transports, le reste vient pour l’essentiel de l’augmentation de la consommation d’électricité qui a doublé entre 1990 et 2006 (figure 10) ; ce qui représente même la plus forte croissance enregistrée en Europe. Elle résulte pour les deux tiers, de la très forte progression de la consommation des services (+162%) et des ménages (+117%). Mais il faut aussi souligner que, contrairement à ce qui s’est passé dans la plupart des autres pays européens, la consommation de l’industrie a continué à progresser fortement (+69%), notamment dans certains secteurs comme la sidérurgie et la papeterie où elle a doublé ; si bien que l’industrie représentait encore en 2006 43% de la consommation finale d’électricité (contre 50% en 1990).

Figure 10 : évolution de la consommation finale d’électricité en Espagne de 1990 à 2006 (en TWh/an)



Figure 11 : croissance de la consommation finale d’électricité et de la production à partir de sources d’énergie renouvelables en Espagne de 1990 à 2006 (en TWh/an)


Comme le montre la figure 11, la croissance de la consommation d’électricité a ainsi été très supérieure à la progression de la production à partir de sources d’énergie renouvelables, dont les fortes fluctuations d’une année sur l’autre, s’expliquent principalement par les variations de la production hydroélectrique. Néanmoins, à partir de 2000, la montée en puissance de la production éolienne montre une nette progression des énergies renouvelables, qui est toutefois sans commune mesure avec l’augmentation inexorable de la consommation d’électricité. En conséquence, les énergies renouvelables n’ont pu couvrir qu’une très faible part de la croissance de la consommation.

Aussi, face à la stagnation des deux piliers de la production électrique que sont le charbon et le nucléaire (fig. 12 et 13), il a fallu recourir massivement à une nouvelle source d’énergie, le gaz naturel. La production électrique des centrales à gaz a ainsi quadruplé entre 2001 et 2006 et le gaz naturel est même devenu la première source de production d’électricité avec environ 29% du total en 2006 (fig. 13). Par ailleurs, on peut aussi noter que le pétrole a vu sa part augmenter sensiblement ; ce qui représente en volume une assez forte progression puisque la production des centrales thermiques au pétrole a été multipliée par 2,5 entre 1990 et 2006.


Figure 12 : Les sources de production d’électricité en Espagne en 1990 (152 TWh)


Figure 13 : Les sources de production d’électricité en Espagne en 2006 (303 TWh)


Parmi les conséquences de cette évolution du bilan énergétique, il faut souligner d’une part l’accroissement de la dépendance vis-à-vis des importations qui représentaient en 2006 86% de la consommation (contre 62% en 1990) ; ce qui fait de l’Espagne l’un des pays européens ayant le taux de dépendance le plus important. L’autre conséquence est l’accroissement considérable des émissions de dioxyde de carbone provenant du système énergétique en raison principalement de l’augmentation de la consommation d’hydrocarbures et secondairement de celle de charbon.

Entre 1990 et 2005 les émissions de dioxyde de carbone de l’Espagne se sont ainsi accrues de 52% ; ce qui après Chypre, représente la plus grande augmentation au sein de l’Union européenne (Figure 14). Du point de vue de la lutte contre le changement climatique et des objectifs du Protocole de Kyoto ratifié par l’Union européenne, l’Espagne apparaît même comme le plus mauvais élève puisqu’elle est l’Etat le plus éloigné de son objectif pourtant peu ambitieux qui consistait à contenir l’augmentation de ses émissions à 15% du total de 1990 (Figure 15).



Figure 14 : évolution des émissions de gaz à effet de serre de l’Espagne/moyenne de l’UE 15 et de l’UE 27


Figure 15 : objectifs et évolutions réelles des émissions de gaz à effet de serre de pays membres de l’Union européenne entre 1990 et 2005 (source : EEA 2006). Les chiffres suivants les noms de pays correspondent aux pourcentages d’évolution par rapport à 1990. L’axe des abscisses est gradué en millions de tonnes d’équivalent CO2.




3 – le dilemme espagnol : quels choix énergétiques pour l’avenir ?


Les évolutions constatées dans la consommation et la production d’énergie depuis la fin des années 1980 ont donc abouti à une augmentation considérable des émissions de gaz à effet de serre et, simultanément, à un accroissement tout aussi impressionnant de la dépendance énergétique du pays pour son approvisionnement en hydrocarbures. Ce bilan doublement négatif est, dans une large mesure, la conséquence de l’évolution éminemment positive que constitue la modernisation de l’Espagne et l’accroissement substantiel du niveau de vie de la population. Une économie beaucoup plus productive, une population beaucoup plus motorisée et vivant dans des logements plus grands et plus confortables sont quelques-uns des facteurs à l’origine de la croissance très rapide de la consommation énergétique. Parmi les développements qui illustrent le plus concrètement le rôle de l’accroissement du niveau de vie et du confort dans l’augmentation de la consommation énergétique, il faut souligner l’importance de la croissance du parc automobile et la généralisation de l’équipement des logements en installations de climatisation. L’essor de ces dernières est ainsi largement responsable de la forte augmentation de la consommation électrique des ménages (+120% de 1990 à 2006) et plus encore de celle des services (+160%), alors que dans le même temps celle de l’industrie a été relativement plus modeste (+68%), quoique beaucoup plus forte que dans la plupart des autres pays européens.


Photo 8 : batteries de climatiseurs à Séville (photo : Deshaies, avril 2009)


Cette forte croissance des consommations domestiques explique aussi en partie pourquoi l’Espagne et le Portugal sont les seuls pays de l’Union européenne qui n’ont pas réussi à baisser leur intensité énergétique depuis 1990 ; ce qui signifie que, pour produire la même valeur de PIB, les pays de la péninsule ibérique utilisaient en 2006 autant d’énergie (voire même plus) qu’en 1990, alors que dans le même temps l’intensité énergétique a baissé de 10% en France, de 20% en Allemagne et en Grèce et même de 30% en Suède et au Royaume-Uni.


Source : Eurostat ; conception et réalisation : M. Deshaies


Figure 16 : évolution de l’intensité énergétique (en kgep (kilogramme d’équivalent pétrole) par 1000 euros). Sur le graphe, on remarque l’originalité de l’évolution de l’intensité énergétique de l’Espagne qui reste constante durant toute la période. A l’inverse, l’intensité énergétique des six autres pays baisse, aussi bien dans les pays ayant une intensité plus forte en 1990 (Grèce, Suède et Royaume-Uni) que dans ceux où elle était déjà plus faible (France, Italie, Allemagne).


Cette explosion de la consommation dont l’importance est sans commune mesure avec l’essor pourtant spectaculaire des énergies renouvelables, amène à une remise en cause d’une partie des choix énergétiques faits dans les années 1980 pour des raisons environnementales. Parmi ceux-ci, il y a bien entendu la question du moratoire sur le nucléaire qui est devenue récemment un sujet de controverse traversant la gauche espagnole. La fermeture en avril 2006 du premier réacteur nucléaire espagnol, celui de la centrale José Cabrera à Almunicad de Zorita près de Guadaljara, n’a pas suscité de réaction, car il s’agissait d’un réacteur très ancien et de faible puissance (153 MW), mis en service il y a 38 ans. Par contre, le programme de fermeture progressive des huit autres réacteurs encore en service est de plus en plus vigoureusement contesté. Si le chef du gouvernement espagnol, Jose Luis Zapatero, a fait inscrire dans le programme électoral socialiste de mars 2008 l’abandon progressif du nucléaire pour le remplacer par des énergies renouvelables, du gaz importé d’Algérie et des importations d’électricité de France, des socialistes de poids comme l’ancien chef du gouvernement Felipe Gonzales, ou le chef de la diplomatie européenne, Javier Solana, se sont ouvertement déclarés pour le maintien du nucléaire.

Figure 17 : les réacteurs nucléaires espagnols en 2009


La résolution du gouvernement espagnol a été mise à l’épreuve au cours de l’année 2009 au sujet de la fermeture de la centrale de Garoña, dans le nord de la Castille et Leon. Bien que ce réacteur de 466 MW, mis en service en 1971, devrait être fermé en 2011, le gouvernement socialiste lui a accordé en juillet 2009 un sursis de deux années supplémentaires. Même si le gouvernement espagnol n’a pas été jusqu’à prolonger de dix ans le réacteur, comme le demandaient les partisans de la poursuite de l’exploitation, cette demi-mesure apparaît comme une faiblesse et une concession de José Luis Zapatero dont la décision a mécontenté aussi bien les écologistes que les pro-nucléaires. Le débat entre les deux partis est assez emblématique du dilemme énergétique que connaît l’Espagne. Si les écologistes soulignent que la centrale nucléaire de Garoña est vieille, dangereuse et peu productive, les partisans du nucléaire ont fait valoir le maintien des 1000 emplois concernés et à moyen terme, la nécessité de prolonger le nucléaire qui a l’avantage de n’émettre aucun gaz à effet de serre et de réduire la dépendance énergétique du pays. Cet épisode semble marquer la première étape d’un débat sur l’avenir du nucléaire en Espagne puisqu’en l’absence de renouvellement du parc actuel, les sept réacteurs encore en service devraient fermer entre 2021 et 2028. La question qui se pose pour les dix années à venir est de savoir si l’essor des énergies renouvelables pourra être suffisant afin de compenser la production électronucléaire.


Conclusion

Le bilan que l’on peut d’ores et déjà dresser de l’évolution de la politique énergétique espagnole depuis les années 1980 est pour le moins contrasté. La prise en compte croissante des impératifs environnementaux a conduit à un moratoire sur le nucléaire et à un développement considérable des énergies renouvelables dans lesquelles le pays est devenu un des leaders mondiaux. Mais dans le même temps, la modernisation et le développement économique du pays ont conduit à une énorme croissance de la consommation énergétique, de volume bien supérieur aux progrès des énergies renouvelables. C’est pourquoi l’Espagne est le pays de l’Union européenne ayant le plus augmenté sa consommation d’énergie et ses émissions de gaz à effet de serre, dans des proportions d’ailleurs bien supérieures aux objectifs qui lui étaient fixés dans le cadre du Protocole de Kyoto. De plus, la croissance de la consommation énergétique a contraint le pays à augmenter considérablement ses importations d’hydrocarbures, que ce soit le pétrole pour les transports, ou le gaz naturel pour la production d’électricité. Cette dépendance croissante et la nécessité de réduire ou du moins de ralentir la progression des émissions de gaz à effet de serre ont conduit à une réouverture du débat sur l’avenir du nucléaire dont l’image noire du point de vue environnemental est aujourd’hui réexaminée à la lumière de la question du réchauffement climatique.


1 Le terme de « petite hydraulique » désigne communément des installations de capacité inférieure ou égale à 10 MW.


ffs