De l’Espagne émigrante à l’eldorado espagnol
Philippe Dugot
Université de Toulouse – Le Mirail
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L’Espagne a beaucoup changé au cours de ces deux dernières décennies. L’un des éléments forts de ce changement, à la fois symbole, cause et conséquence, est l’irruption brutale de la figure de l’immigré dans le champ économique, social, culturel et politique du pays. Si l’Espagne gagne plus de 5 millions d’habitants entre 1996 et 2006, elle le doit à plus de 70 %, et dans le contexte d’un affaissement inquiétant de la fécondité, aux étrangers entrés sur son territoire. Au début du XXI° siècle, l’Espagne est devenu le pays d’immigration le plus important de l’Union européenne. En 2007, le pays totalise 36,8 % du solde migratoire de l’Union européenne à 27. En raison de sa position géographique l’Espagne est aussi une des portes où s’exerce de la façon la plus criante la pression migratoire à destination du reste de l’Europe.


La territorialisation des flux d’immigrants dessine la géographie économique de l’Espagne : Madrid, Barcelone et le levant émergent comme les réceptacles principaux des migrants étrangers. Pour autant, derrière cette géographie générale de l’immigration, apparaissent des différences de localisation selon les minorités. Celles-ci laissent transparaître des différences de motivations et d’insertion professionnelle selon les origines. On peut notamment opposer le groupe des immigrants de l’Europe communautaire riche venant se nourrir de certaines aménités espagnoles, notamment climatiques, au gros des immigrants, en provenance d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Europe orientale, en quête de travail, dans le BTP, le tourisme, l’agriculture ou les services à la personne. Au sein de ce dernier groupe, le fait de privilégier plus ou moins telle ou telle piste de travail aboutit également à des variantes géographiques dans leur localisation : l’implantation des Marocains, qui travaillent plus dans l’agriculture que les sud-américains par exemple, met davantage en évidence les régions d’agriculture exportatrice.


Le constat de cette immigration massive est d’autant plus remarquable que l’Espagne a été un grand pays d’émigration. Au gré des crises politiques ou agricoles, en raison de la pauvreté généralisée dans un pays qui n’a pas su négocier le tournant de la modernité, ce sont des millions d’Espagnols qui quittent la Péninsule à partir de la deuxième moitié du XIX° siècle et jusqu’à l’orée des années 70. Dans le lot, on n’oublie pas les exilés de la Retirada, tant par leur nombre que par la mémoire douloureuse et encore vive qu’ils contribuent à alimenter en Espagne et ailleurs. Le pays conserve d’ailleurs encore aujourd’hui dans sa géographie la mémoire de tous ces absents. Ces émigrants se réinvitent même dans certains scrutins électoraux régionaux.


Mais que pèse cette mémoire face à l’afflux des migrants d’aujourd’hui ? Existe-t-il un modèle d’accueil pour le pays d’émigration devenu pays d’immigration ? Comment l’Espagne, notamment une Espagne qui s’enfonce dans sa première grande crise depuis qu’elle est devenue un pays d’immigration, gère-t-elle cette question ? A cet égard comme pour bien d’autres, les Espagnols sont obligés de composer avec une situation qui a très rapidement évolué. En deux décennies à peine, voilà le pays confronté à la question de l’intégration de ses immigrés, à celle d’une deuxième génération qui pose le problème, rendu déjà délicat par les revendications autonomiques, de la définition de la nation espagnole. Le discours politique s’en ressent et s’oriente vers une dominante sécuritaire qui répond à la fois à un sentiment populaire croissant et s’inscrit dans le cadre des injonctions globales de l’Union européenne. Existe-t-il toujours un eldorado espagnol, si tant est qu’il n’ait jamais existé ?




Cette conférence demandera un power point.


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