On
se presse à la « porte des Lamentations »
Dés
l’Antiquité, bien avant l’ouverture du canal de
Suez, par le détroit de Bāb al-Mandab [porte des larmes,
des lamentations] transitaient les échanges entre Méditerranée
et océan Indien et entre Afrique et Arabie : ni la
fermeture de la mer Rouge ni les rivages torrides et arides
n’arrêtèrent les navigateurs et les caravaniers.
Le détroit, profond de 311 m, large de 20 km et
divisé en deux chenaux par l’îlot volcanique de
Périm, communique avec le golfe d’Aden largement ouvert,
à l’Est, sur l’océan Indien. Pour le Yémen,
il appartient à ses eaux territoriales, mais il y reconnaît
la libre circulation des bateaux. Au débouché
nord-ouest, au milieu de la mer Rouge, émerge l’archipel
corallien des Hanish pour lequel, le Yémen et l’Érythrée
s’affrontèrent (1995-1998). Le golfe d’Aden est
séparé de l’océan, à l’Est,
par l’île yéménite de Soqotra qui, reliée
à la pointe de la Somalie par un chapelet d’îles,
contraint les bateaux à longer, au nord, la côte du
Yémen. Sous l’Antiquité, on appelait l’extrémité
de la Corne, Côte de l’encens ou pays de Pount :
d’où l’actuel Puntland. S’avançant
dans l’océan Indien, elle offre une base stratégique
idéale, entre Arabie et Afrique et entre océan et
golfe.
Les
côtes rocheuses du rift d’Aden, ourlées de coraux
et entaillées de criques abritées, sont propices à
la dissimulation d’activités illicites. En arrière
de l’étroite tihama
aride et torride [guban
en somali], s’élèvent des falaises montagneuses
qu’on franchit difficilement pour gagner l’hinterland.
Seuls quelques ports (Massawa, Asäb, Hodeïda, Moka,
Djibouti, Seylac/Zaylah, Aden, Berbera, Boosaaso), souvent aménagés
par les colonisateurs, peuvent accueillir les navires de fort
tonnage, les autres ne sont fréquentés que par les
boutres. En doublant le cap Gadarfui, la côte rocheuse se
poursuit jusqu’à Eyl (une des bases des pirates) pour
s’abaisser vers le Sud. Dans le Benaadir, à la hauteur
de Mogadiscio, les alluvions, venues d’Éthiopie, du Wabi
Shabeele [fleuve du léopard] puis du Jubba, alimentent un long
cordon dunaire qui, jusqu’au Kenya, enserrent de grandes
lagunes. Dans ce Sahel équatorial — le Benaadir est
à la latitude du Gabon ! —, les crues
régulières des deux fleuves pérennes ont permis
l’établissement de grandes plantations irriguées
dès avant la colonisation italienne. Au large, l’océan
est riche en poissons car un courant froid longe la côte
somalienne. Au Nord, l’aridité règne coupée
de crues violentes des oueds qui submergent les plaines comme à
Djibouti où les « quartiers »
(bidonvilles) d’Ambouli disparaissent sous les eaux chaque
année. Au Yémen, l’opposition entre tihama
et montagne est aussi
forte sauf, à l’Ouest, dans la vallée irriguée
de l’Hadramaout. Au Nord, au prix de travaux importants
(captages, aqueducs, citernes), les colonisateurs ont apporté
l’eau dans les grands ports. Faut-il croire les rumeurs de
découverte de gisements « fabuleux »
d’hydrocarbures off-shore
dans le golfe d’Aden ? Pour le moment, les seules
richesses que les Somaliens puissent convoiter, hormis celles qui
circulent sur les bateaux, sont les grands périmètres
irrigués du Benaadir et les ressources halieutiques.
Des
empires à la guerre froide…
Depuis
l’Antiquité, les empires à vocation universelle
(Perse, Rome, Byzance, Arabes) ont voulu tenir les deux rives
africaine et asiatique du Bāb al-Mandab afin d’y contrôler
les échanges. Les rivalités politico-religieuses n’ont
pas empêché le transit des marchandises à forte
valeur unitaire (encens, épices, pierres précieuses,
musc, étoffes et… esclaves). Ayant compris le mécanisme
des moussons, les marchands et navigateurs arabes gagnèrent
l’Inde et la Perse, l’Oman, Madagascar et la côte
de l’Afrique de l’Est où ils fondèrent la
civilisation swahili (du rivage). En 1413, l’amiral chinois
musulman Zheng He mouilla à Mogadiscio, mais aucune autre
expédition n’y retourna avant l’arrivée, en
décembre 2008, de navires de guerre chinois dans les eaux
somaliennes1.
Seuls, les Ottomans, xvie
siècle, furent sur le point de s’emparer des deux rives
du golfe, du détroit, de la mer Rouge et même de
l’isthme de Suez. Les Yéménites et les Éthiopiens
leur résistèrent et les Portugais, en doublant le cap
de Bonne-Espérance, avaient fait sauter le verrou turc et
ouvert aux Européens le contact direct avec l’Inde et
l’Extrême-Orient. Toutefois, ils ne s’installèrent
aux abords du détroit qu’au xixe siècle
et en partant de l’Inde : en 1839, les Britanniques venus
de Bombay prirent Aden. En 1868 partis de Bombay, de nouveau, ils
libérèrent leurs otages retenus par le negus
Téwodros2.
À
l’approche de l’ouverture du canal de Suez, les prises de
possession se multiplièrent : les Français, à
Obock en 1862, les Italiens, à Asäb en 1869 puis à
Massawa en 1885 et les Égyptiens, sur la rive africaine du
détroit et du golfe. Face à l’insurrection
mahdiste, les Britanniques, qui avaient établi leur
protectorat sur l’Égypte en 1882, se résignèrent,
en 1888, à partager les rivages avec la France, établie
dans le golfe de Tadjoura, avec l’Italie, au Benaadir, et avec
la Turquie, au Yémen, mais empêchèrent les
Français d’occuper le Somaliland, face à Aden. Ni
la défaite des Italiens face à l’Éthiopie
(1896), ni la révolte du Mad
Mullah au Somaliland
(1899-1921), ni le démembrement de l’empire Ottoman
(1918), ni la guerre italo-éthiopienne (1935-1941), prélude
de la deuxième guerre mondiale, n’ont rien changé
en profondeur des positions des puissances européennes jusqu’à
la fin des années 19503.
Elles furent impuissantes à empêcher la perpétuation
des trafics dont celui des esclaves qui perdura jusqu’à
l’interdiction de l’esclavage en Éthiopie par le
Duce
(Rouaud, 1997). À la suite de la décolonisation,
survenue dans le contexte de la guerre froide et l’accroissement
exponentiel du trafic pétrolier par le canal de Suez et à
cause de la proximité du conflit israélo-arabe,
s’instaura une redistribution de la donne territoriale
régionale.
Les
Britanniques, après la crise de Suez, se résignèrent
à réduire leurs ambitions : ils quittèrent
le Soudan en 1956, le Somaliland en 1960 et Aden en 1967. Les
Etats-Unis, implantés en Arabie saoudite et en Éthiopie
(dans la base de Qaññäw près d’Asmära
en Erythrée), étaient prêts à prendre le
relais. En effet, l’URSS marquait des points en Égypte
où Nasser, au nom du panarabisme et du socialisme, soutenaient
les insurgés républicains au Yémen (1959) alors
que les royalistes recevaient l’appui des Saoudiens. En 1960,
la Somalie, formée du Somaliland et de la Somalie
ex-italienne, se rangea avec le Kenya, en 1964, du côté
du « Monde libre ». Aden et la fédération
d’Arabie du Sud devinrent la République populaire et
démocratique du Yémen du Sud. La France renforça
sa présence à Djibouti, indépendant en 1977,
tandis que la flotte soviétique s’installait à
Aden, à Soqotra et à Berbera. Toutefois, à
l’intérieur des camps s’instaura une rotation des
États : en 1969, le général Siyaad Barre,
au pouvoir après un putsch, aligna la Somalie sur l’URSS ;
en 1977, l’Éthiopie révolutionnaire gagnait le
camp socialiste tandis que Siyaad offrait Berbera aux États-Unis
et Mängestu, Massawa aux Soviétiques. On pourrait
comparer la donne stratégique sur les rives du détroit
de Bāb al-Mandab et du golfe d’Aden, à celle
d’autres « point chauds » comme Berlin ou
mieux le détroit de Formose, mais jamais il n’y eut
cette rotation des alliances. La tension régionale n’eut
guère d’effet sur le transit international : les
pétroliers, les cargos et les porte-conteneurs empruntaient,
toujours plus nombreux, le canal de Suez. En revanche, le cabotage
traditionnel entre les côtes africaines et asiatiques
périclita, même si les marins yéménites
savaient déjouer la surveillance.
Paradoxalement,
la conflictualité régionale n’a pas baissé
depuis la fin de la guerre froide, la chute de Siyaad et de Mängestu
et l’absorption du Yémen du Sud par le Nord. L’échec
de l’ONUSOM (1993) a laissé la Somalie, diminuée
du Somaliland, en proie au déchirement entre factions. En
1994, Le Yémen a écrasé les velléités
d’indépendance (d’autonomie ?) du Sud et
combattu les Érythréens pour la possession des îles
Hanish. Entre 1998 et 2000, l’Érythrée et
l’Éthiopie, pourtant alliées, se sont opposées
à leur frontière dans une impitoyable guerre de
tranchée. Dans ce couloir stratégique, comme après
un séisme, il se produit des répliques qui témoignent
d’une profonde instabilité… La reprise récente
des actes de pirateries est-elle une réplique ? Et de
quoi ?
Les
damnés de la mer
La
piraterie dans le golfe d’Aden et dans l’océan,
Indien n’occupe la « une » des médias
internationaux que depuis 2006 et surtout 2007, quand les pirates,
toujours plus audacieux, s’attaquèrent non plus
seulement aux thoniers, mais à des porte-conteneurs, des
cargos, des chimiquiers, des vraquiers, des navires de plaisance et
même à un superpétrolier. L’escalade du
montant des rançons en échange des otages et de
cargaisons dangereuses ou stratégiques a alarmé les
assureurs maritimes britanniques et le Bureau maritime international
(BMI) de Kuala Lumpur. En 2008, le golfe d’Aden, par où
transite 40 à 50 % des hydrocarbures au monde, est devenu
plus dangereux que le détroit de Malacca, le golfe de Guinée,
le golfe du Bengale et la mer des Caraïbes. Les armateurs
redécouvrent la route, plus sûre mais plus longue, du
cap de Bonne-Espérance (Bombay-Rotterdam :10 743 milles
nautiques) de préférence à celle du canal de
Suez (6 773 milles pour le même trajet).
L’augmentation du taux des primes d’assurance a incité
un armateur norvégien faire le tour de l’Afrique.
L’effet sur le trafic du canal de Suez (18 200 passages
par an) est déjà très net : baisse de 25 %
entre février 2008 et février 2009. Toutes les cartes
révèlent que les pirates concentrent leurs opérations
sur le chenal emprunté par les bateaux qui longent le littoral
l’Hadramaout et du Yémen. Mais, plus audacieux, ils
attaquent maintenant au large, dans l’océan Indien :
en novembre 2008, ils ont pris le pétrolier saoudien Sirius
(2 000 000 de barils), à 800 km de Mombasa dans
les eaux internationales. En rétorsion, l’ONU et le
gouvernement fédéral de transition somalien (GFT) ont
autorisé, le 12 décembre, les marines de guerre à
exercer un droit de suite à l’intérieur de la
zone économique exclusive (ZEE)4
et leur jugement à l’étranger. Depuis les
attaques de navires chinois, russes et ukrainiens, la Russie et la
Chine ont rejoint les 12 unités de l’armada
internationale et l’Inde projette de s’associer aux
patrouilles. Une surveillance aérienne s’organise depuis
les bases française et américaine de Djibouti dans le
cadre de l’opération Atalante,
dirigée par l’Union européenne. Cependant une
fois l’attaque réussie, avions et hélicoptères
sont impuissants car le risque est grand d’atteindre l’équipage
et de couler la cargaison.
En
2008, les rançons et la revente des bateaux (150 000 $
en moyenne) auraient rapporté 30 millions de $ au
Puntland : soit deux fois le budget du gouvernement de l’État
autonome ou le montant de l’aide octroyée à
Bruxelles le 23 avril 2009. Les auteurs de la capture de la cargaison
de chars du cargo ukrainien Faina,
mouillé à
Hobyo, ont reçu 20 millions de $. Combien a rapporté
la cargaison du pétrolier saoudien Sirius ?
Des pirates ayant été capturé au moment de la
remise des rançons (Mérer, 2009), on les remet à
des comparses qui les transportent par canots rapides au Kenya et les
virent par fax,
sous le contrôle des hawilad5.
Les ports, où sont détenus les otages (130 à Eyl
en 2008) et mouillés les grands navires, sont situés
sur la côte de l’océan Indien (Eyl, Hobyo et
Xarardheere), loin des bases de Djibouti. Soucieux de leur image et
de faire connaître leurs exigences, des chefs pirates ont
invité des journalistes, principalement à Eyl. Ils y
décrivent une organisation bien rôdée : 50 %
de l’argent va aux auteurs des captures (dont 5 % aux
familles), 25 % à des acteurs secondaires et le reste aux
commanditaires qui investissent 5 000 à 10 000 $
dans l’« entreprise ». Les investisseurs
recrutent des comptables et des interprètes pour communiquer
avec les otages et mener les négociations et roulent en 4x4.
Les pirates font vivre des « hôteliers »,
construisent des maisons pour leur famille et sont des partis
recherchés. Leur audace exerce une fascination certaine sur
les jeunes Somaliens désespérés par 20 ans
de guerre civile. Les étrangers n’ont pas non plus été
insensibles aux « Robin des bois des mers »
qu’ils pensent adeptes de la « reprise
individuelle » chère à l’anarchie.
Toutefois, les pirates « justiciers » sont
impliqués dans le transport des Somaliens et des Érythréens
qui cherchent à atteindre les côtes yéménites.
En 2007, partis des plages autour de Boosasoo, au Puntland, 28 000
boat people
ont atteint le Yémen (50 000 en 2008). Aux victimes des
naufrages dus au mauvais temps, à la vétusté et
à la surcharge des embarcations, s’ajoutent les
passagers jetés à la mer par crainte des garde-côtes
yéménites. Chaque mois, on repêche entre 180 et
350 cadavres sur les rives du Yémen et 10 000 réfugiés
s’entassent à Al-Kharaz à l’ouest d’Aden
(HCR, MSF).
Les
pirates, interrogés par les journalistes ou détenus à
l’étranger, témoignent d’une grande
détresse, d’une grande misère et d’un
profond désespoir fort bien traduits par le « roman » :
Moi, Osmane pirate
somalien (Mérer,
2009). Fuyant 20 ans de combats, de sécheresses
récurrentes et de crises de subsistance, les Somaliens
s’entassent dans des camps dans l’espoir d’obtenir
des secours. La chute de la dictature de Siyaad (1991) a entraîné
le démembrement du territoire et la dissolution de l’État
alors qu’en Somalie, en majorité, on parle le somali et
professe l’islam. Le Somaliland a déclaré son
indépendance et chaque chef de guerre s’est taillée
sa région : au sud, autour de Kismayoo, dans le Benaadir,
au centre, et au nord, le Puntland, plus stable. La capitale est
disputée au gré des alliances et le GFT, formé à
Arta (Djibouti) en 2000, a longtemps siégé au Kenya
avant de rentrer à Mogadiscio d’où les milices
des tribunaux islamiques l’ont chassé en juin 2006 et où
l’Éthiopie l’a réinstallé en janvier
2007. Jusqu’à leur départ, début 2009, les
troupes éthiopiennes, affrontées aux Shabaab
[jeunes en arabe],
ont achevé de ruiner les infrastructures et l’administration
déjà détruites par l’interminable guerre
civile. Les jeunes n’ont d’autre espoir que s’engager
dans les milices, chez les pirates ou de tenter la traversée
vers l’eldorado du Golfe ou vers l’Europe et les
Etats-Unis.
Les
damnés de la mer
Les
pirates somaliens sont moins des partisans de Ben Laden que des
pêcheurs ruinés par la guerre et par le pillage de leur
ressource. L’attaque de l’USS
Cole, au mouillage à
Aden, est antérieure aux attentats de New York (9/09/2001) et
le pétrolier Limburg
(sous commandement français) fut atteint, le 20/09/2002, par
une bombe, mais toujours au Yémen. La relation avec la
piraterie somalienne n’est pas établie. La collusion des
pirates avec l’administration et le gouvernement du Puntland
est plus nette même si l’ancien président,
Cabdillaahi Yusuuf6,
et le nouveau, Cabdirahmaan Maxamed « Faroole »,
ont promis de lutter contre eux et contre les passeurs (Prunier,
2009). Tous deux ont une milice nombreuse à entretenir, des
relations étendues et appartiennent au clan Majerteen qui
domine la région qui héberge la piraterie. Toutefois,
les commanditaires identifiés sont membres d’autre clans
des fédérations Daarood et Hawwiye. Les liens avec la
« constellation islamiste » (Prunier) et
Al-Qaïda sont loin d’être clairs : fervents
musulmans, les Somaliens pratiquent un islam confrérique,
influencé par le soufisme et considéré comme
impie par les wahhabites. Les Shabaab,
qui ont combattu le GFT et le contingent éthiopien avec les
milices des tribunaux, s’opposent désormais à
Shaykh Sharif Shaykh Axmed, leader des milices et nouveau président
du GFT. Les tribunaux
promettaient la
pendaison aux pirates, mais, au plus fort des combats, certains des
shaykh
ont approuvé la piraterie pour lutter contre les infidèles.
Les
pêcheurs devinrent pirates « à temps
complet » remonte à l’automne du patriarche
dictateur de Siyaad Barre. Malade, le président était
tombé sous la coupe de sa famille à laquelle il avait
octroyé des pans entiers des revenus, des bâtiments et
des terres de l’État. Au moment de sa chute, ce fut la
ruée et le pillage des ressources et notamment des ressources
halieutiques. Les Soviétiques avaient promu la pêche
industrielle au grand dam de la pêche traditionnelle affectée
par la reconversion, avec l’aval de la FAO, de paysans du Nord,
sinistrés par la sécheresse. La société
de pêche, aux mains de Cabdirahmaan Jaama Barre, demi-frère
du président, échut à Maxamed Farax Aydeed,
allié puis adversaire de l’ONUSOM. À sa mort, les
chefs de guerre et la diaspora du Kenya passèrent des accords
ouvrant les eaux somaliennes aux navires-usines. Ils noyèrent,
au large, des conteneurs d’ordures et de matières
toxiques sans qu’aucune autorité, ni nationale ni
internationale, ne se soucie de la population. Toutefois, le
président du Puntland les encouragea à défendre
par les armes les eaux territoriales : c’est pourquoi
capturèrent des thoniers, les convertirent en bateaux-mères,
puis s’enhardissant, ils prirent des proies de plus en plus
grosses. Cet oubli du monde se manifesta à nouveau lors du
tsunami du 26 décembre 2004 : les Somaliens de la côte
de l’océan Indien n’ont jamais obtenu le moindre
secours (Mérer, 2009). En attaquant toujours plus de navires,
toujours plus gros, toujours plus loin, les damnés de la mer
ne tentent-ils pas d’échapper à leur
disparition !
Conclusion
La
recrudescence de la piraterie au large des côtes somaliennes
rappelle à la communauté internationale qu’elle a
laissé, sans s’en soucier, disparaître un État,
membre de l’ONU et de l’UA. Elle a espéré
que ce foyer de désordre resterait cantonné dans la
péninsule, isolé par un cordon sanitaire d’États
« sûrs » : Djibouti, l’Éthiopie,
le Yémen. Or, la contagion déborde au-delà des
côtes et menace les arrières des forces intervenant en
Afghanistan. L’OTAN détache de gros bâtiments, des
avions et des hélicoptères inadaptés à la
police de 6 millions de km2
de mer et d’océan et des milliers de kilomètres
de côtes, refuge d’un ennemi ubiquiste. Toutefois, la
communauté internationale traite avec des chefs de guerre pour
qu’ils escortent les cargos du Programme alimentaire mondial
(PAM) qui ravitaillent, chaque mois, entre 1,5 et 2 millions de
déplacés à la suite des combats de Mogadiscio.
Même si elle ne s’en vante pas, on comprend qu’elle
le fasse, mais la martialité des déclarations est
contredite par la modicité de ses engagements financiers :
en 2008, la Somalie a reçu 200 millions de $ d’aide
internationale. On annonce, périodiquement, que la piraterie,
comme dans le détroit de Malacca, sera éradiquée.
Sans débarquement en Somalie, sans enquête sur les
complicités des commanditaires et des pirates avec la diaspora
kenyane et au Yémen, on ne pourra obtenir de résultat
probant. Plus on attend, plus les connexions entre seigneurs de la
guerre, commanditaires, diasporas et mafias, déjà
connues, ne manqueront pas de se multiplier.
La
contagion régionale de la crise somalienne sera très
difficile à prévenir et à traiter. En effet, le
Somaliland, qui lutte efficacement contre la piraterie sur ses côtes,
n’est toujours pas reconnu par la communauté
internationale devant l’opposition de la Ligue arabe. Elle
maintient un État somalien uni « Potemkine »
en payant les salaires des représentations somaliennes à
l’étranger. Sous l’influence de l’Arabie
saoudite, principalement, elle dissuade les Somaliens de parler et
d’écrire, qui plus est en caractères latins, une
langue différente de celle du Prophète et de pratiquer
un islam entaché de paganisme. L’Égypte, bien
qu’affectée par la baisse du trafic du canal de Suez,
veut que l’Éthiopie, qui détient les sources du
Nil bleu, demeure enclavée. Djibouti la rejoint car il craint
qu’un Somaliland indépendant ne lui fasse perdre le
quasi-monopole du commerce extérieur de 80 millions
d’Éthiopiens. Cette inquiétude est partagée
par l’Érythrée qui cherche un second front, au
sud, contre son ex-allié. C’est cette implication
érythréenne aux côtés des tribunaux
islamistes et les difficultés à combattre les fronts
islamistes en Ogadén qui est à l’origine de
l’intervention éthiopienne en Somalie, bien plus que les
exhortations des États-Unis et de l’Europe :
agendas régionaux et internationaux ne coïncident pas
toujours.
Ces représentations, héritées du temps long de l’histoire et réactivées et renouvelées au gré des tensions et des conflits, sont partagées par les dirigeants et leurs peuples. Elles importent plus dans les décisions que le sort des pêcheurs somaliens dont la menace, jusqu’à présent, est apparu comme secondaire.
24 juillet 2009
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« Combattre la piraterie », printemps 2009.
- Rolin
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- Le
Pautremat Pascal,
« Forces spéciales contre piraterie : entre
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- Marchand
Gaël, « Vers
des eaux tumultueuses : la piraterie maritime, entre vison
globale et réponses sectorielles, pp. 61-76.
- Bricet
des Wallons
Georges-Henri, « Néocorsaires contre néopirates :
privatiser la sécurité maritime dans le golfe
d’Aden ? », pp. 77-88.
Journaux et sites Internet consultés :
Le Monde, Courrier International et occasionnellement les sites de la presse internationale. Slate. France Culture, RFI, BBC, Africa.com. Mer et Marine (http://www.meretmarine.com). UNHCR, MSF
Remerciements :
Les étudiants de master de l’IFG travaillant à Djibouti (Cédric Baude, Isabelle Bambou-Girardot, Jean-Marie Prigent) et à Soqotra (Ilham-Céline Jrizi) et des témoins ayant participé à l’ONUSOM ou ayant travaillé en Somalie.
Transcriptions :
Les patronymes et toponymes (cf.
carte Michelin
n° 745) somaliens sont écrits conformément à
l’orthographe du somali écrit depuis 1972 à
l’aide de l’alphabet latin. Les voyelles longues sont
redoublées, le « x » est une consonne
aspirée et le « c » transcrit l’attaque
glottale : ainsi Cali pour ‘Ali. Pour l’arabe et les
langues éthiopiennes, on suit l’usage de l’Encyclopaedia
Aethiopica :
« ā » est une voyelle longue, « ä »
se prononce entre e et a.
1. L’agence Chine nouvelle a rappelé la mémoire de l’expédition.
2. En 1541, Christovaõ da Gama était parti de Goa afin de secourir le negus éthiopien menacé par un jihad. En 1941, les Indiens étaient nombreux dans les troupes du Commonwealth qui chassèrent les Italiens d’Éthiopie.
3. L’Italie perdit l’Érythrée, fédérée à l’Éthiopie en 1952, mais l’ONU lui confia le mandat la Somalie (1950-1960) pour la préparer à l’indépendance.
4. Fixée à 200 milles marins (370 km) par la convention de Montego Bay (1982).
5. Ces groupes d’entraide, sous contrôle clanique, surveillent les transferts d’agent par fax.
6. Président du GFT, il a démissionné de ses deux « fonctions », le 28/12/2008, au départ des Éthiopiens.